Vues Éphémères – Décembre 2017

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Alors que la « saison des prix » bat son plein, avec en ligne de mire le bouquet final que sera le palmarès du Festival d’Angoulême à la fin janvier, on peut d’ores et déjà dire que Gipi en sera l’un des grands vainqueurs avec La terre des fils (chez Futuropolis) : à l’heure où j’écris ces lignes, il a déjà remporté le Prix de la Critique ACBD, le Grand Prix RTL de la Bande Dessinée, le Prix Ouest France-Quai des Bulles, ainsi que le prix Utopiales BD 2017. Restent encore à décerner le prix FNAC BD, le prix des Libraires de Bande Dessinée et le Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême, donc — sachant qu’il est nommé pour les deux derniers. Une telle unanimité évoque le succès rencontré par Fabcaro pour Zaï zaï zaï zaï il y a deux ans, m’amenant à penser (en première réaction) qu’il y avait là une faiblesse profonde de la bande dessinée… à la différence de la littérature, qui chaque année donne à voir une vraie richesse avec ses prix Goncourt, Renaudot, Femina, Interallié, Médicis, etc.

Pour rappel, voici les « multi-récidivistes » des prix de ces dernières années (série en cours pour le premier)…
– Gipi, La terre des fils (Futuropolis) : Prix Ouest-France – Quai des Bulles 2017 ; Grand Prix RTL de la Bande Dessinée 2017 ; Grand Prix de la Critique ACBD 2017
– Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse, L’été Diabolik (Dargaud) : Fauve Polar SNCF 2017 ; Prix de la BD FNAC 2017 ; Prix Ouest-France – Quai des Bulles 2016
– Fabcaro, Zaï zaï zaï zaï (6 pieds sous terre) : Prix des Libraires de Bandes dessinées 2016 ; Prix Landerneau BD « Coup de cœur » 2015 ; Grand Prix de la Critique ACBD 2015 ; Prix Ouest-France Quai des Bulles 2015
– Chloé Cruchaudet, Mauvais Genre (Delcourt) : Fauve d’Angoulême Prix du Public Cultura 2014 ; Grand Prix de la Critique ACBD 2014 ; Prix Landerneau BD 2013 ; Prix « Coup de cœur » Quai des Bulles 2013

Comme à mon habitude lorsque je me retrouve confronté à ce genre d’impression diffuse, j’ai réagi en essayant de documenter tout cela, de constituer des listes de référence, et de comptabiliser les nominations, afin de savoir ce qu’il en était vraiment. Mais bien sûr, il ne s’agirait pas de compter n’importe quoi — et après réflexion, se limiter uniquement aux prix décernés me semblait par trop réducteur. J’ai donc préféré m’intéresser aux prix « majeurs » qui proposaient une sélection de titres nommés, histoire de pouvoir considérer des visions critiques plus larges[1]. Dont acte.

Première étape : examiner les sept prix retenus, en considérant pour chacun leurs particularités.
– décerné fin octobre lors du festival Quai des Bulles, le prix Ouest-France Quai des Bulles, qui sélectionne 10 titres chaque année, parmi les titres parus entre deux éditions (de septembre à septembre). Les dix titres sont ensuite soumis à un jury de lecteurs, qui en extraient une liste de 5 finalistes avant de désigner le lauréat. (le prix est doté de 2000€)
le Grand Prix RTL de la Bande Dessinée est décerné en novembre, par un jury composé de quelques libraires et journalistes de la radio. La sélection est constituée des 9 « bandes dessinées du mois » choisies entre janvier et octobre (juillet-août étant regroupés). (le grand prix consiste en une campagne promotionnelle de l’album d’une valeur de 200 000 euros sur la radio RTL)
le prix Landerneau BD est décerné à la mi-novembre, sur la base d’une sélection d’une dizaine d’albums parus dans l’année est établie par Michel-Edouard Leclerc et dix libraires BD des Espaces Culturels E.Leclerc, soumise ensuite au vote de l’ensemble des libraires BD du réseau pour en désigner le lauréat. (le prix est doté de 6000€)
le Grand Prix de la Critique ACBD est décerné fin novembre, durant le festival BD Boum à Blois. Le processus de sélection s’appuie sur les membres de l’association qui votent pour les titres parus dans l’année. Une première liste de 15 titres est proposée à la mi-novembre, puis réduite à 5 finalistes avant d’en extraire le Grand Prix (pour les années 2012 et 2013, seule la liste des 5 finalistes était communiquée).
le Prix de la BD Fnac est décerné à la mi-janvier, suite au vote en ligne du public, sur une sélection de titres établies par les libraires Fnac. Cette sélection comptait 30 titres jusqu’en 2016 (prix 2017), et seulement 20 pour la promotion 2017 (prix 2018).
le Prix des Libraires de Bande Dessinée est désormais décerné en janvier — jusqu’en 2016, il était décerné en mai. La Sélection est établie sur la base des votes des libraires du réseau Canal BD, qui élisent tous les deux mois deux titres récents. La liste de 12 titres (18 pour la session 2017, pour le prix 2018, afin de se caler sur janvier) est ensuite soumise au vote des libraires.
– enfin, les prix du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, dont on connaît bien les modes d’attribution : un comité de sélection qui réalise la Sélection Officielle[2] annoncée au moment de la conférence de presse de fin novembre / début décembre, puis le palmarès décerné lors des derniers jours du Festival à la fin janvier (voire au tout début février, si le calendrier s’y prête).

Deuxième étape : compiler un listing des titres nommés dans les différentes sélections depuis 2012, date du premier prix Fnac — sachant qu’il est de toute façon difficile (voire impossible) d’assurer une exhaustivité des sélections lorsque l’on remonte plus loin. Six années pour mettre tout cela en perspective, ce n’est pas trop mal, en fait.
Autre règle auto-imposée : ne pas inclure l’ensemble de la sélection d’Angoulême, qui, du fait de son ampleur, viendrait forcément déséquilibrer la liste. Le FIBD est donc à considérer, dans les observations qui suivent, comme une sorte de confirmation (ou d’infirmation) des choix critiques effectués par ailleurs.

Partant de ces principes, l’examen des 312 titres ressortant des six autres sélections sur six ans fait apparaître quelques particularités :
l’absence marquée du manga et des comics (hors « graphic novel ») de ces sélections, si l’on met de côté Angoulême et la liste de la Fnac[3]. On notera que cela relève pour l’ACBD d’un choix assumé, puisque l’association décerne son prix Asie ACBD au moment de Japan Expo (début juillet) ;
l’écrasante domination des grands éditeurs, à savoir les groupes Média Participations (86 titres), Madrigall (72 titres), Delcourt (42 titres) et Glénat (26 titres), qui concentrent les trois quarts des honneurs ; loin derrière eux, on trouvera ainsi Rue de Sèvres (9 titres) devançant çà et là (7 titres) et Actes Sud (6 titres).
les scénaristes dominent ces sélections, puisque Zidrou place pas moins de 11 titres (pour 21 nominations), talonné par Wilfrid Lupano (8 titres mais 23 nominations) et Fabien Nury (8 titres également pour 18 nominations). Du côté des auteurs qui dessinent (mais pas exclusivement), c’est sans surprise Bastien Vivès qui arrive en tête (3 titres pour 12 nominations), devant Pascal Rabaté (4 titres, 10 nominations) puis Larcenet (4 titres, 9 nominations) et Riad Sattouf (3 titres, 9 nominations).
une dispersion conséquente des choix, puisque pas moins de 169 titres (sur 312) ne sont mentionnés qu’une seule fois dans les listes considérées. Grosso modo, la moitié des titres listés par l’ACBD finissent dans la Sélection Officielle d’Angoulême ; pour les autres listes de nominés, c’est le tiers. Assez naturellement, on note certaines affinités entre les listes de libraires (Libraires de bande dessinée / Fnac / Landerneau) établies sur la base d’un vote[4], mais c’est également le cas pour les sélections « à jury » — qui, au final, s’appuient sur panel d’experts relativement inchangé d’une année sur l’autre[5].
– enfin, on constate néanmoins un consensus sur une poignée d’ouvrages, puisque 14 titres ont cumulé cinq nominations et plus, sans qu’une année apparaisse comme particulièrement plus dotée qu’une autre (2012/1, 2013/3, 2014/2, 2015/3, 2016/3, 2017/2)[6]. Quatre titres ont réussi à être nommés dans six des sept listes : L’été diabolik d’Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen (Dargaud) en 2016, L’arabe du futur t1 de Riad Sattouf (Allary) en 2014, Les vieux fourneaux t1&2 de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (Dargaud) en 2014 également, et Tyler Cross t1 de Fabien Nury et Brüno (Dargaud) en 2013. Aucun titre n’a encore fait le grand chelem.
En attendant le verdict des prix qui seront remis en janvier prochain, les 12 titres à cinq nominations et plus sur 2012-2016[7] ont été récompensés par 18 prix — dont 16 majeurs, sur les 35 décernés. A l’inverse, on ne compte que trois occasions où le titre récompensé n’avait reçu qu’une unique nomination : Paysage après la bataille (Fauve d’or du meilleur album 2017), Les voyages d’Ulysse (Grand Prix de la Critique ACBD 2016) et La main heureuse (Grand Prix RTL de la Bande Dessinée 2015).

On imagine bien comment certains ne trouveraient rien à redire à cette situation — que ce soit du côté des auteurs et éditeurs ainsi mis dans la lumière, ou de celui des critiques se trouvant confortés dans leur choix. Malheureusement, ce fréquent consensus de vues conjugué à une couverture médiatique focalisée sur une poignée d’ouvrages (comme celui-ci) accouche d’une liste d’ouvrages indispensables terriblement réduite… et finalement bien peu à même de valoriser la diversité et la richesse de la bande dessinée.

Notes

  1. Que ces dames veuillent bien m’excuser : j’ai choisi d’écarter le Prix Artémisia de cette analyse, pour des raisons bassement techniques. D’une part, le nombre de nominés varie d’une année sur l’autre, sans qu’il soit donné de règle particulière à cela (11 pour 2013, 13 en 2014, 10 en 2015, 20 en 2016, 17 en 2017 et enfin 20 pour 2018). D’autre part, la manière dont cette sélection est communiquée entraîne des confusions qui en entament fortement la lisibilité : les finalistes sont choisis au sein d’une sélection plus large, laquelle s’effectue en trois vagues (chacune s’arrêtant sur une période donnée de l’année écoulée) ; chacune des sous-sélections est communiquée, ainsi que la sélection finale, et il n’est pas rare de retrouver l’une des sous-sélections présentée comme constituant la liste des finalistes. Enfin, bizarrerie de l’année 2017, la liste des finalistes publiée par Livres Hebdo ne contenait pas deux des titres qui ont été récompensés par la suite (dont le Grand Prix).
  2. Sélection Officielle qui compte généralement plus d’une cinquantaine de titres au global, et dont le nombre varie d’une année sur l’autre. Je me suis permis de considérer à chaque fois les titres nommés dans la Sélection Officielle, la Sélection Jeunesse et la Sélection Polar.
  3. On trouve ainsi un unique « manga », Un thé pour Yumiko de Fumio Obata (chez Gallimard), « BD RTL du mois de mars 2014 », et aucun comic au sein des sélections RTL, Libraires de bande dessinée, Quai des Bulles et Landerneau BD. On me signale par ailleurs que Fumio Obata vit au Royaume-Uni depuis plus de 25 ans, et est publié par… Jonathan Cape Graphic Novels. Bref, Un thé pour Yumiko n’est un manga que du fait de l’origine nippone de son auteur.
  4. Les listes établies par la Fnac et les Libraires de bande dessinée sont d’ailleurs celles qui rejoignent le plus les « meilleures ventes » (en me basant sur les top 50 publiés dans Livres Hebdo à l’occasion du dossier annuel sur le marché de la bande dessinée), sans que cela soit véritablement marqué : on compte 20 « best-sellers » dans les listes de la Fnac (sur 170 nommés) contre 13 chez les Libraires de bande dessinée (sur 78 nommés). Pour les autres listes, on tourne autour de 10 % de « best-sellers », Quai des Bulles et le FIBD se démarquant avec à peine 5 %. On tempérera cette observation en soulignant que certains de ces « best-sellers » l’ont été après coup, bénéficiant de l’aura des prix reçus.
  5. A la lueur de ces observations, la Sélection Officielle du Festival d’Angoulême si souvent décriée apparaît comme la plus œcuménique (car intégrant plus largement les productions étrangères, notamment asiatiques), mais également comme la plus représentative (en ne se limitant pas aux productions des grands groupes d’édition)… et finalement la plus découvreuse.
  6. Ce nombre de deux ou trois titres apparaissant dans au moins cinq des sept sélections considérées année après année peut sembler finalement anecdotique. Mais pour en souligner l’importance, il est nécessaire de garder en mémoire que la plupart de ces listes sont réduites : 9 titres pour la sélection RTL, une dizaine pour les prix Landerneau et Quai des Bulles, une douzaine pour le prix des Libraires de bande dessinée et une quinzaine pour l’ACBD. Par ailleurs, les périodes considérées par les différentes sélections peuvent introduire des décalages marqués entre les nominations — ainsi, Zaï zaï zaï zaï de Fabcaro s’est vu mis à l’honneur pendant près de neuf mois, entre son premier prix reçu à Quai des Bulles en octobre 2015, et le prix des Libraires de bande dessinée décerné en juin 2016.
  7. Dont six chez Dargaud, deux chez Futuropolis et un chez DelcourtSarbacane et 6 pieds sous terre complétant la liste avec un titre chacun.
Humeur de en décembre 2017

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