Vues Éphémères – Février 2019

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Chaque année, au moment d’aborder la question des prix du Festival d’Angoulême, c’est un peu toujours la même petite musique que l’on voit resurgir : le FIBD est élitiste, il n’y en a que pour les livres avant-gardistes, alors que les œuvres populaires sont considérées avec mépris.

… en 2001, Henri Filippini dans Comic World, interviewé par Benoît Mouchart : « La bande dessinée est avant tout un art populaire destiné à la détente, qui doit être bien écrit et bien dessiné, d’une lecture facile. En distinguant en majorité des éditeurs alternatifs spécialisés dans la recherche, Angoulême prend la direction contraire. »
… en 2005, Joann Sfar : « Ce que vous proposez cette année, c’est une sélection de fan de bédé. C’est le travail de gars qui passent vingt heures par jour à farfouiller dans les bacs des dealers de comics et qui ne savent plus faire la différence entre un bon livre et un livre qu’aime Technickart. Votre sélection n’est pas pointue, elle est snob. »
… en 2007, l’AFP : « Le jury a fait la part belle aux petites maisons d’édition, comme Cornélius, Atrabile ou L’Association, qui raflent la moitié des principaux prix, au détriment parfois d’une bande dessinée plus populaire. »
… en 2009, Thibaut Dary, dans Le Figaro : « une tension sous-jacente à l’univers de la bande dessinée, qui se cristallise à Angoulême. La bande dessinée grand public d’un côté, la bande dessinée branchée de l’autre. L’une se vend bien et attire le public en masse ; l’autre est un marché de niches, mais récolte les prix. »
… en 2010, Laureline Karaboudjan, sur son blog Bulles Carrées : « Les grandes séries d’humour et d’aventure, poids lourds commerciaux du neuvième art, peinent à trouver leur place à Angoulème. Du coup, l’image d’un festival « élitiste », « éloigné du public », s’impose facilement. »
… en 2011, Jean Van Hamme, dans La Charente Libre : « Je ne dis jamais de mal d’Angoulême. Je pense juste que c’est assez parisien. Mais je sais aussi en dire du bien : le FIBD a fait beaucoup pour la reconnaissance d’une BD plus élitiste. »
… en 2014, Olivier Mimram, dans 20 minutes : « Plutôt grand public, le cru 2014 devrait faire taire ceux qui reprochent, d’une année sur l’autre, au festival d’Angoulême une tendance « élitiste ». »
… en 2017, Frédéric Potet, dans Le Monde : « Les années se suivent et se ressemblent un peu au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Un an après l’attribution du Fauve d’or à Ici (Gallimard) de l’Américain Richard McGuire […] le jury du plus important salon européen consacré au 9e art a désigné un autre ouvrage « avant-gardiste » à son palmarès du meilleur album […] »

Et en 2019… rien de tout cela. Si l’on exclut la « chronique totalement incorrecte » de Jacques Schraûwen que j’ai déjà évoqué le mois dernier[1], c’est une unanimité confondante qui règne autour de Moi ce que j’aime, c’est les monstres, chacun venant célébrer et retracer la trajectoire exceptionnelle (et presque trop belle pour être vraie) de l’ouvrage d’Emil Ferris : la maladie paralysante puis la reconquête du dessin, le projet pharaonique de plus de 800 pages essuyant pas moins de 48 refus auprès des éditeurs, avant la revanche sur la vie et la consécration.

« récit ébouriffant et magnétique » (Le Monde) ; « objet hors du commun, qui demande du temps pour être apprivoisé, mais qui nous habite encore longtemps après l’avoir refermé » (Les Echos) ; « Pavé de 400 pages à la fois passionnant et surprenant » (AFP) ; « œuvre kaléidoscopique, qui demande de multiples relectures » (L’Obs) ; « œuvre à part […] animée par un dessin d’une incroyable densité, d’une force graphique exceptionnelle » (Ouest-France) ; « un ouvrage dense, foisonnant, bouillonnant, entièrement réalisé au stylo-bille, pas si loin de l’art brut » (Le Parisien) ; « pavé d’un genre nouveau, ovni graphique d’une maturité incroyable pour une première BD » (Libération) ; « un ovni de plus de 400 pages, […] livre noir ultra-dense qui brasse « grande » Histoire, famille, fascination gore et histoire de l’art » (France Inter)

Alors qu’hier encore on avançait à pas de loup pour présenter un Fauve d’Or « avant-gardiste », en s’excusant presque auprès de ses lecteurs de devoir leur infliger une telle sinécure, l’enthousiasme est de mise cette année. A se demander si ce consensus critique remarquable et assumé[2] pourrait être le signe d’une nouvelle maturité du regard de la presse sur la bande dessinée, écartant une bonne fois pour toute la marotte de la « bande dessinée populaire » qu’elle traînait depuis si longtemps.
Las, la raison de ce traitement de faveur est à aller chercher ailleurs, dans la combinaison de deux facteurs. Tout d’abord, il y a la qualité du travail de promotion réalisé par l’éditeur, Monsieur Toussaint-Louverture, qui a entraîné une couverture médiatique importante en amont, permettant ainsi aux journalistes une forme d’auto-congratulation au moment de l’annonce du Fauve d’Or (« regardez, c’est un bon bouquin, la preuve, on vous en avait parlé avant »). Mais surtout, ce sont les excellents chiffres de ventes de l’ouvrage, annoncées un peu partout autour de 60 000 exemplaires (après quatre réimpressions)[3], qui sont probablement à l’origine de ce glissement fascinant du champ lexical, qui parle aujourd’hui de densité et de surprise, là où il critiquait hier lecture exigeante et avant-gardisme.

Cette situation illustre bien combien l’articulation entre jugement esthétique et chiffres de ventes peut être complexe, dépassant largement l’opposition simpliste (œuvres invendables célébrées par la critique, contre best-sellers populaires injustement méprisés) qu’on veut souvent lui substituer. Il serait peut-être temps de revoir certaines idées reçues.

Notes

  1. « Le Fauve d’or a été remis au livre « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ». Un album-fleuve encensé dès sa sortie par nombre de critiques, dont le titre s’éclaire d’une horrible faute d’orthographe, et dont le contenu, je l’avoue, m’a paru diablement lourd !… Mais, c’est vrai, extrêmement fouillé au niveau du dessin, et, de ce fait, intéressant. Mais, je le répète, indigeste pour tout un chacun… »
  2. Notons qu’outre le Fauve d’Or du meilleur album décerné par le Festival d’Angoulême, Moi ce que j’aime, c’est les monstres a également reçu le Grand Prix de la Critique ACBD 2019, décerné le 10 décembre 2018.
  3. Le 12 janvier dernier sur Twitter (soit deux semaines avant de recevoir le Fauve d’Or), l’éditeur nuançait l’affirmation : « Je confirme qu’on est plus à 45000 qu’à 60000. Distribués 58824. Imprimés 58824 + 10374 (reimpression livrée lundi). »
Humeur de en février 2019