Vues Éphémères – Juin 2016

de

Depuis le 30 mars dernier (et jusqu’au 4 septembre prochain), le Musée de la Chasse et de la Nature accueille l’exposition Safaris, « Le safari vu par 11 artistes contemporains », à la présentation particulièrement intrigante :
« Safaris transpose à l’art contemporain l’ambivalence des histoires de chasse et les œuvres de Mark Beard, de Joan Fontcuberta ou encore de Christian Gonzenbach, rassemblées pour l’exposition, investissent le territoire des chasses fictionnelles… Mêlant les peintures aux documents, les photographies aux témoignages, les pièces réunies attestent de l’insatisfaction immémoriale du chasseur à se contenter de la réalité. »
Depuis le 30 mars dernier (et jusqu’au 17 juillet prochain), le Musée de la Chasse et de la Nature accueille également l’exposition Safarix, aux ambitions beaucoup plus modestes :
« L’exposition Safarix propose de faire le lien visuel entre chasse et bande dessinée, à travers une cinquantaine d’originaux remarquables, d’illustrations de couverture et d’albums en éditions originales. Une manière renouvelée et ludique de voir la chasse et l’histoire de sa représentation mais aussi d’envisager un art neuf dont la qualité muséologique est aujourd’hui établie. »
Sur les affiches, les deux parcours apparaissent comme les deux faces d’une même pièce, typographie blanche pour l’un, graisse plus forte et couleur noire pour l’autre — la finale seule introduisant un distinguo des plus mineurs.
A moins que…

A moins qu’il ne s’agisse du signe le plus visible de la manière dont y serait envisagée la bande dessinée, cet « art neuf dont la qualité muséologique est aujourd’hui établie ». Il y aurait déjà bien à dire sur cette aimable formule, mais elle me donne tellement la nausée que je préfère m’attarder plutôt sur le reste, qui révèle une vision « mythologique » (bonjour Roland Barthes) de la bande dessinée, où se conjuguent sans scrupule les références symboliques les plus ostentatoires.
Il y a évidemment Astérix — « Safarix » venant ainsi rejoindre la longue liste de noms humoristiques (et donc implicitement dérisoires) que l’on rencontre dans l’œuvre du duo Goscinny-Uderzo. Mais on ne saurait envisager d’exposition de bande dessinée digne de ce nom sans l’évocation de Tintin — c’est chose faite avec l’illustration signée Chaland (à défaut d’Hergé ) qui introduit la présentation sur le site web, mais également sur les affiches : ainsi, le traitement des extraits de Ruppert et Mulot (application d’un filtre jaune) rappelle évidemment les pages de garde des albums du reporter à la houppe. Pour finir, c’estl’ensemble du neuvième art que l’on convoque, histoire d’enfoncer le clou — un neuvième art qui, visiblement, ne se conçoit que comme résultante collective, et trop rarement comme pratique individuelle[1] : « De Rodolphe Töpffer, son inventeur, aux bédéistes contemporains Ruppert et Mulot, en passant par Hergé, Bilal ou Uderzo, tous les grands maîtres de la bande dessinée sont un jour partis à la chasse aux bulles. »
Peut-être faudrait-il alors revenir s’attarder sur la typographie de l’affiche — anodine en apparence, mais finalement très explicite dans ses détails. D’un côté, Safaris — raffiné, élégant, lumineux, pour une exposition consacrée à des artistes contemporains révélant « une obsession à rendre compte qui ne saurait désenchanter ». De l’autre, Safarix — épais, massif, inférieur[2], proposant « une manière renouvelée et ludique de voir la chasse et l’histoire de sa représentation ».
Mais c’est finalement l’éditorial de Claude d’Anthenaise (directeur du musée), qui se montre finalement le plus explicite : « Dès l’époque romantique, l’esprit d’aventure engage certains occidentaux sur les pistes africaines, à la poursuite d’animaux étranges et la conquête d’espaces nouveaux. » Un peu plus loin, le voici qui s’autorise un trait d’humour au sujet des « illustrateurs de BD » (sic) : « En exposant un florilège de leurs plus belles planches originales, c’est une sorte de galerie de trophées que propose le musée. » La bande dessinée exhibée, entre animal étrange et espace à conquérir — le programme a le mérite d’être clair.

Notes

  1. En cela, le dossier de presse est emblématique : si chacun des onze artistes contemporains présentés dans le cadre de Safaris bénéficie de sa notule biographique, occupant au total quatre pages, l’ensemble de Safarix est couvert en une unique page brossant un inventaire lapidaire d’une vingtaine de noms…
  2. Cette position étant renforcée par la manière dont sont représentées les deux composantes de cette exposition bicéphale : les œuvres d’art contemporain au premier plan, soigneusement cadrées et valorisées ; la bande dessinée en arrière-plan, devenant simple matière décorative — un « faire-valoir », pourrait-on dire.
Humeur de en juin 2016

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