Vues Éphémères – Mai 2018

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Comme j’avais pu l’écrire l’année dernière, alors que nous célébrions le vingtième anniversaire de du9, la vie d’un site comme celui-ci tient un peu du miracle. Expérience se situant volontairement « en marge » (mélange de bénévolat volontaire, d’une forme de militantisme et de regards singuliers), elle s’élabore également « en marge » des vies de ceux qui l’animent et l’enrichissent de leurs contributions. Ce qui fait que de temps à autre, survient une période de disette, et qu’il faut se rendre compte de l’impossibilité de tenir le rythme auto-imposé. Alors on s’accroche, on fait le dos rond, on tente d’y puiser la motivation de s’attaquer aux dossiers en souffrance (ces entretiens qu’il faudrait retranscrire, ces sujets que l’on voudrait explorer, ces articles qui attendent d’être retravaillés).
Et puis il y a ces « Vues Éphémères », contrainte personnelle qui tient depuis plus d’une décennie, et anomalie consacrée à l’actualité sur un site qui n’en a cure. Chaque mois, c’est le même défi qui se pose à nouveau : dénicher un sujet qui m’interpelle, confirmer l’intérêt des intuitions qu’il suscite, et enfin trouver le temps de les organiser un tant soit peu. Avec le risque de traverser des périodes de calme plat, où l’inspiration ne veut décidément pas venir… comme (on s’en doute) ce fut le cas ce mois-ci, vu que ce texte paraît le dernier jour de mai. Mais plus qu’une tentative un rien désespérée de « tenir la contrainte », il s’agit plutôt de la rencontre de trois textes le même jour (le 29 mai), venant soudain résonner avec un quatrième découvert bien plus tôt.

1. sur twitter, Lewis Trondheim annonce le lancement du site lesdessinateurs.com : « Et si on créait une site web pour vendre nos pages, nos crayonnés, nos illustrations directement à nos lecteurs ? »
C’est là une nouvelle illustration de la manière dont le numérique peut devenir un moyen d’émancipation des auteurs, dans un rapport de plus en plus direct avec leurs lecteurs ou leurs fans. Parmi les premières réactions, des remarques sur les prix (jugés élevés) des planches proposées à la vente — et pourtant plutôt alignés sur ce que l’on peut constater en faisant un tour sur les sites des différentes galeries consacrées au neuvième art.

2. sur Facebook, Stéphane Beaujean (directeur artistique du Festival d’Angoulême, et co-commissaire de l’exposition « Osamu Tezuka, Manga no Kamisama » lors de la dernière édition) partage un commentaire détaillé suite à la vente aux enchères d’une planche d’Astro Boy, adjugée pour 270 000€ par la maison Artcurial le 6 mai dernier. Il y explique notamment que Tezuka Productions n’authentifie jamais ce genre de planche, car les demandes seraient trop nombreuses, et qu’en plus celles en circulation sont souvent de provenance douteuse (originaux subtilisés, ou travaux d’assistants). On observera cependant que là où les originaux de Trondheim sont jugés comme « trop chers » pour les fans, la presse ne tarit pas d’admiration devant cette vente record.

3. sur leur site, l’équipe des États Généraux de la Bande Dessinée (EGBD) publie un bilan assez amer, un peu moins de quatre ans après leur création (en octobre 2014). Malgré les échos retentissants de l’enquête consacrée aux auteurs publiée en 2015, ressortent avant tout les difficultés à obtenir des avancées auprès des pouvoirs publics, et ce constat sans détour : « Le SNE ne s’est jamais positionné publiquement sur notre enquête, comme si la précarité des auteurs ne le concernait pas, et comme si cette précarité n’était pas la conséquence, en partie, des pratiques des principaux éditeurs. »
Il y a presque quatre ans, justement, j’avais ici-même évoqué la réunion du SNAC-BD annonçant la création des EGBD, en la mettant en perspective avec l’intervention de Vincent Montagne (alors PDG de Média-Participations, et Président du Syndicat National de l’Édition) lors d’un forum organisé par la Société des Gens de Lettres autour de la question de « la rémunération des auteurs ». Avec, comme toujours, l’opposition entre auteur-passion d’une part, et éditeur-métier d’autre part, soulignant implicitement l’interchangeabilité du premier (du fait de son abondance) et l’importance du second (du fait de son poids financier). Ou, pour reprendre la formule de Vincent Montagne lui-même : « Soit on parle amour d’édition, soit on parle chiffres. »

4. fin avril, Florence Richter (« écrivain ») signait dans La Libre une tribune au titre provocateur : « Je ne parviens pas à classer la BD parmi les beaux-arts. A une exception près : Franquin ! » Un texte qui s’inscrivait dans la droite ligne de beaucoup d’autres consacrés à Hergé, jouant de l’argumentation habituelle de la lamentation de la perte des hiérarchies culturelles (« On ne peut, paraît-il, comparer un opéra de Mozart à une chanson : alors pourquoi les qualifier d’art tous les deux ? ») tout en faisant état d’une fausse modestie (« Je dois être bête, bornée, ringarde, complexée, élitiste, enfin toutes ces sortes de choses. »), avant de porter aux nues une création certes remarquable, mais dans laquelle il faudrait voir l’alpha et l’oméga d’une qualité artistique dont serait dépourvu tout le reste de la production de bande dessinée. Une finkielkrauterie des plus banales, en définitive, qui ne mériterait même pas que l’on s’y arrête.

Et pourtant. La question d’importance ne serait-elle pas, justement, le fait que ces auteurs ne sont pas interchangeables ? Qu’il n’y a pas quelques rares élus[1] qui font s’affoler les salles de ventes, masquant une armée de tâcherons sans talent ?
Ce qui me désole peut-être le plus, dans l’histoire, c’est de voir ces deux « hashtags » accolés au bilan des EGBD : #auteursencolere et #payetonauteur. Parce que malgré toute l’énergie investie dans les rendez-vous, les études, les négociations, c’est finalement la mobilisation sur les réseaux sociaux autour de ces deux hashtags qui ont fait plier tour à tour Livre Paris ou l’UNESCO. Et j’avoue ne pas savoir s’il faut y voir un constat résigné face à l’immobilisme des institutions diverses, ou une source d’espoir sur la possibilité de faire changer les choses.

Notes

  1. Souvent décédés d’ailleurs — au point que l’on aurait envie de dire, avec un rien de défaitisme, que « les auteurs morts gagnent très bien leur vie. »
Humeur de en mai 2018

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