Vues Ephémères – Octobre 2008

de

«Another one bites the dust.»
Alors que viennent de s’ouvrir les Etats Généraux de la presse, BoDoï suspend son vol pour préparer une renaissance sur Internet. Une page se tourne donc, pour le plus ancien magazine d’information sur la bande dessinée en kiosque.[1] Et de nous expliquer les raisons de ce changement, avec des mots fleurant bon le discours aux actionnaires : «Le web nous a semblé le moyen le plus approprié pour faire découvrir la diversité de la BD à nos lecteurs. BoDoï a donc choisi de concentrer ses forces sur la création d’un site à la hauteur de ce challenge.»
Traduction : «avec nos ventes en version papier, on va dans le mur, sur Internet on a peut-être une chance.»
On le sait, depuis quelques années, la presse va mal. Et la presse d’information sur la bande dessinée a connu de nombreuses victimes au cours des onze années d’existence du «doyen BoDoï».[2] Avec des ventes au numéro qui tourneraient autour des 5 000 exemplaires,[3] difficile d’assurer une rentabilité.

Comme l’on réfléchit aujourd’hui à la situation économique de la presse, Le Parisien détaillait récemment les charges d’un quotidien, dont on peut penser qu’elles ne sont pas trop éloignées de celles d’un mensuel : 25 % pour la rédaction, 25 % pour le papier et l’impression, 35 % pour la distribution, 10 % pour l’administration et 5 % pour couvrir promotion et frais généraux. On imagine facilement le calcul rapide : «passons sur le web, économisons les 60 % et plus consacrés au papier[4] et à sa diffusion, et on fonctionnera grâce à la publicité et à la boutique.»
De plus, quand on y réfléchit, le web est tellement plus flexible et permet de «traiter l’actualité de la bande dessinée plus vite, avec plus de contenu et sur différents supports (notamment vidéos)». Plutôt que de peiner chaque mois à essayer de remplir une centaine de pages d’articles et de sujets divers, on réagit au jour le jour, dès qu’il y a du nouveau. La rédaction concède qu’«effectivement, nos papiers seront plus courts, mais aussi plus variés et réguliers.» On est rassurés.
Enfin, le dernier avantage du web, c’est qu’il est participatif. C’est chouette, le participatif : réactions, commentaires et contributions diverses, les lecteurs «s’approprient leur magazine» (ça, c’est la version positive). Accessoirement, ça crée aussi du contenu et de l’animation sur le site à moindre frais, ce qui est toujours bien pour le traffic et les revenus publicitaires. Du «gagnant-gagnant», en quelque sorte.
C’est tellement séduisant, d’ailleurs, que beaucoup d’autres ont déjà eu la même idée : fin 2007, le Bilan de l’ACBD recensait ainsi pas moins de 32 sites d’information généraliste sur le neuvième art. Et par rapport à l’offre existante, on ne voit pas ce que BoDoï (au vu du contenu du magazine papier) pourrait apporter de révolutionnaire. Bienvenue dans la jungle.

Pour l’instant, rien de changé sur le site officiel (BoDoï.com), qui continue se limiter à une boutique en ligne. Le portail de découverte annoncé devra attendre le Festival d’Angoulême pour son inauguration en grande pompe. D’ici Janvier, les lecteurs du magazine peuvent se consoler avec une nouvelle moûture du blog, «plus beau, plus fonctionnel, plus convivial. Fil d’infos, critiques, interviews, annonces d’événements, sera plus actif que jamais.» Qu’on se le dise.

Les sorties d’Octobre 2008
Aurélia Aurita – Je ne verrai pas OkinawaLes Impressions Nouvelles
Alex Baladi – Petit traitL’Association, Collection Patte de Mouche
Alexis Beauclair – Aphorismes de F. Nietzsche illustrésOrbis Pictus Club, Collection Nem Dropping
Philippe Dupuy & Charles Berbérian – BicéphaleBeeld Beeld
Blanquet – Mon PlacardCornélius
Anémone De Blicquy – Les extra-terrestres sont des connardsOrbis Pictus Club, Collection Nem Dropping
Blutch – Le Petit Christian 2 – L’Association, Collection Ciboulette
Andrea Bruno – Bouillon de néantRackham, Le Signe Noir
Stéphane Calais – Dessins / 1993-2000-2003Orbis Pictus Club
Benjamin Chaumaz – 33 ToursL’Association, Collection Mimolette
Chihoi – A l’horizonAtrabile, Collection Fiel
Myriam Cliche – Fleuve russeL’Oie de Cravan
L.L De Mars & Jampur Fraize – Mœurs étranges de PerpendiculeEditions L’Oeuf
Samuel Guillet – Le prodigeux athlèteLa Cinquième Couche
Antony Huchette – La Marée Haute6 Pieds Sous Terre, Collection Plantigrade
James – Un week-end entre parenthèsesLe Potager Moderne
Lionel Koechlin – Le tennis punkAlain Beaulet éditions, Les Petits Carnets
Violaine Leroy – La rue des autresLa Pastèque
Loustal – Les HorizonsAlain Beaulet éditions, Collection Les Petits Carnets
Ever Meulen – De Zaak T.T.T.Beeld Beeld
JC Menu – La marraine des moinesL’Association, Collection Patte de Mouche
Mizuki Shigeru – Opération MortCornélius
Mizuki Shigeru – Kitaro le Repoussant t.6 – Cornélius, Collection Paul
Moolinex – Flip & FlopiLes Requins Marteaux
Giacomo Nanni – ChroniquettesCornélius
Pieter De Poortere – Joe de Eskimo 1 – Bries
Pieter De Poortere – KakBries
Sonia Pulido & Peio H. Riando – ChromoramaLes éditions de la Cerise
Léo Quiévreux – Agents dormantsL’Association, Collection Patte de Mouche
Aapo Rapi – PullapoikaRackham, Le Signe Noir
Rica – Rica 1998-2008Editions Charrette
Rochette & Veyron – Edmond le cochon t.2 – Cornélius
Hélène Salecki – Poulet PIcoFlblb
Mathieu Sapin – Le journal de la jungle 5 – L’Association, Collection Mimolette
Kazimir Strzepek – Etoile du chagrinçà et là éditions
Tanxxx – Tanxxx2Editions Charrette

Versions Originales
Alison Bechdel – The Essential Dykes To Watch Out ForHoughton Mifflin
Milton Caniff – Steve Canyon : 1955Checker Book
Milton Caniff – The Complete Terry & The Pirates Vol 5 – IDW
Steve Ditko – Steve Ditko : Edge Of GeniusPure Imagination
Robert Goodin – The Man Who Loved BreastsTop Shelf
Harold Gray – Complete Little Orphan Annie Vol 2 – IDW
Bill Griffith – Zippy : Welcome To DingburgFantagraphics Books
Lucy Knisley – French MilkTouchstone
Jeff Lemire – Essex County Vol 3 : The Country NurseTop Shelf
Mike Mignola – Hellboy : In The Chapel Of MolochDark Horse
Scott Morse – Notes Over YonderAdHouse Books
E.C. Segar – Popeye Vol 3 : Let’s You & Him Fight !Fantagraphics Books
Art Spiegelman – Breakdowns : Portrait Of The Artist As A Young %@&* !Pantheon
Art Spiegelman – Jack & The BoxToon Books
Jill Thompson – Magic Trixie Sleeps OverHarper Collins
Chris Ware – Acme Novelty Library Vol 19 – Drawn & Quarterly

Collectifs
An Anthology Of Graphic Fiction, Cartoons & True Stories Vol 2 – Yale University Press
The Leather Nun & Other Incredibly Strange ComicsSt. Martins Press/Aurum
Essais
Kerry D. Soper – Garry Trudeau : Doonesbury & The Aesthetics Of StaireUniversity Press of Mississippi

Requiescat in Pace
Raymond Macherot (84 ans), créateur (entre autres) de Chlorophylle, Clifton, Chaminou et Sibylline. Il avait participé au Journal de Tintin entre 1952 et 1964, avant de rejoindre Spirou.
Représentant parmi d’autres de la bande dessinée franco-belge la plus classique, Macherot n’a pourtant jamais été un auteur facile. Souvent décrit comme bucolique, son univers était habité d’une franche violence. Sa poésie faisait la part belle à la nature champêtre mais aussi aux injustices les plus fondamentales. Ce délicat dessinateur animalier mettait en scène, d’une manière qui choque encore aujourd’hui, les plus ingrates lois de la nature. Dans la satire comme dans le fantastique, il allait toujours trop loin pour son époque et ses lecteurs. Son œuvre mêle effrontément la sincérité et l’ironie, le grotesque et le sublime. Et dans cette énumération de prégnantes contradictions, on n’a pas mentionné son dessin au trait énergique, mis au service de douces compositions lumineuses, pas plus que de ce passage soudain, à une certaine époque, de la clarté harmonique aux aplats contrastés…
Le milieu éditorial n’a jamais été tendre envers Macherot : on ne trouve aujourd’hui en librairie qu’une maigre poignée de ses livres, souvent mal édités, et c’est sans parler des trois cent quelques planches restées inédites à ce jour. On peut supposer que la postérité lui sera plus favorable : de Chlorophylle et les conspirateurs à la Nuit fantastique, en passant par l’incontournable Chaminou et le Khrompire, l’homme a semé les chefs-d’œuvres et son travail, hanté par un petit nombre de thèmes récurrents mais au final, plus complexe qu’il n’y paraît, reste à découvrir pleinement. — David Turgeon

Minx No More
C’était en Novembre 2006, et DC Comics annonçait ses intentions de séduire un public jeune et féminin avec son label Minx, et dégainait pour l’occasion sa plus grosse campagne publicitaire en trois décennies. Deux ans plus tard, DC met un terme à ce qui n’est plus qu’une «expérience», égrainant encore quelques derniers ouvrages avant la fermeture définitive en Janvier 2009. Maigre bilan d’ailleurs — tout juste douze livres, dont sept qui avaient été annoncés dès le lancement. C’est ce qui s’appelle «se faire éconduire»…

Le «sympathique» Asô Tarô
Le 24 Septembre dernier, Asô Tarô est devenu le 59e premier ministre du Japon, succédant à Fukuda Yasuo, démissionnaire pour cause de popularité en chute libre. Avec son air de comptable pincé et terne, Fukuda-san n’avait pas vraiment excité l’imagination des journalistes — heureusement, il en est tout autrement pour Asô-san : voyez-vous, il aime les manga, et tout de suite, c’est beaucoup plus sympa.
D’ailleurs, c’est pour dire, «il a créé un Prix international du manga et il entend faire de la “Pop culture” nippone un outil diplomatique» — Libération en profite pour donner dans le jeu de mots douteux («Asô, faucon et vrai fan de manga»), ha ha ha, ils sont impayables, à Libé.
Ailleurs pourtant, on peint un portrait nettement moins détendu : ainsi Le Figaro évoque plus sagement «Le surprenant Tarô Asô» alors que Le Monde titre sobrement «Tarô Asô, populiste de droite et « ministre du manga »». Parce que voyez-vous, à côté de son intérêt affirmé pour le neuvième art, Asô-san s’est fait le spécialiste des petites formules qui dérapent, qualifiant de «sans fondement» les critiques adressées au Japon au sujet des «femmes de réconfort»[5] ou défendant l’homogénéité de la nation japonaise, «pays d’une seule race et d’une seule langue». Et là, on rigole beaucoup moins.

Notes

  1. Un constat effrayant s’il en est : BoDoï, apparu en Septembre 1997, fait donc ici figure de vétéran vénérable. En comparaison, le cinéma bénéficie en France de pas moins de quatre magazines plus anciens : Les Cahiers du Cinéma depuis 1951 ; Première depuis 1976 ; Studio magazine depuis 1987 ; et enfin Ciné Live depuis Mars 1997…
  2. Liste non exhaustive : Bachi-Bouzouk, Calliope, DBD – Les Dossiers de la Bande Dessinée, Jade magazine, Suprême Dimension, Pavillon Rouge, Bédéka, Cargo Zone ou encore L’Intention, sans compter trois versions successives de Bang !
  3. Auxquels il faudrait rajouter les abonnements — l’OJD restant malheureusement muet sur le sujet. Cependant, la comparaison avec d’autres titres montrant que le nombre d’abonnés peut atteindre, dans le meilleur des cas, le double des ventes en kiosque, on aurait au mieux une diffusion payée du titre à 15 000 exemplaires. Soit largement moins que les 20 000 exemplaires vendus par les très pointus Cahiers du Cinéma, ce qui donne à réfléchir.
  4. BoDoï, comme la plupart des magazines consacrés à la bande dessinée, est imprimé en couleur sur du beau papier brillant.
  5. 200 000 Asiatiques provenant en majorité de Corée, Taiwan et Chine, contraintes à se prostituer pour l’armée impériale durant la Seconde Guerre Mondiale.
Humeur de en octobre 2008

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