Vues Éphémères – Rentrée 2013

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Saison oblige, ces dernières semaines, les médias n’ont eu que ce mot à la bouche : «rentrée». Et face à la traditionnelle «rentrée littéraire», il semblerait que l’approche critique ait été reportée à plus tard — devant la déferlante automnale, on se contente désormais d’égrener les chiffres, comme pour en souligner autrement l’importance. On pourrait presque dire que la bande dessinée n’échappe pas au phénomène, si les considérations chiffrées ne dominaient pas déjà le discours médiatique à son égard quel que soit le moment de l’année[1]. Livres-Hebdo donne le ton, annonçant «plus de nouveautés qu’en 2012», avec «1149 nouvelles bandes dessinées et 504 nouveaux mangas entre le 15 août et le 31 octobre (respectivement +12,2 % et +7,2 % par rapport à la même période de 2012)». On s’en réjouit d’avance.
Dans un article en forme de long inventaire[2] et dont le titre[3] est chargé de sous-entendus, L’Express estime que la partie est jouée d’avance en faveur de l’événement de ce mois d’octobre, à savoir la parution prochaine d’Astérix chez les Pictes : «Avec un premier tirage à 2 millions d’exemplaires, le 35e album du Gaulois -et le premier qui ne soit pas dessiné par Uderzo-, s’affiche comme meilleure vente prévisible pour 2013.»[4] Emporté par son enthousiasme, 20 Minutes n’hésite pas à déclarer fièrement que «Ce chiffre révèle la bonne santé du secteur de la bande dessinée et du manga.» Si c’est écrit dans le journal…

Mais revenons à ce nouvel Astérix, qui, comme il est rappelé à chaque occasion, est le premier album de la série réalisé sans Goscinny ni Uderzo, mais scénarisé par Jean-Yves Ferri et dessiné par Didier Conrad. Les premières images en ont été livrées au compte-goutte par les éditions Albert-René, dans une opération de communication contrôlée[5] qu’on imagine ne vouloir souffrir d’aucun couac. Alors que rien ne filtre sur le contenu du récit, on est bien obligé de se rabattre sur les quelques cases qui sont aujourd’hui disponibles. Et certains de scruter le dessin, de commenter ici un trait qui serait (ou pas) uderzien, bref, de jauger d’une fidélité au modèle qui ne mériterait aucun écart. Car ceci n’est rien d’autre qu’un exercice de faussaire qui serait accepté — et pire, requis — par tous.
Alors que les médias insistent qu’il s’agit là d’une première, il n’est pas illégitime d’affirmer que la transition est actée de longue date, depuis la mort de Goscinny en 1977. On pourra m’accuser de jouer les pisse-vinaigre, en soulignant (une fois de plus) combien les huit albums signés du seul Uderzo ont contribué à faire fructifier la création du duo — mais à quel prix.[6]
Par ailleurs, Astérix n’est pas la première série parmi les «classiques» à faire l’objet d’une telle approche : Blake et Mortimer sont ainsi passés entre plusieurs mains[7], dans la même entreprise de «respect» qui tourne au fétichisme. On retrouve ici tout le paradoxe de la recherche de nouveauté dans la continuité — une recherche dont on ne sait plus vraiment qui l’exige, dans l’échange tacite qui s’établit entre l’éditeur soucieux de préserver sa marque[8], et le lecteur pétri de nostalgie pour ses lectures de jeunesse. Certes, le produit est frelaté, mais l’on veut quand même y croire.

Sur le site dédié au compte à rebours jusqu’à la sortie, le 24 octobre prochain, on observe déjà la délicate gymnastique à laquelle s’adonne l’éditeur autour du passage de témoin entre les créateurs et ces «nouveaux auteurs» qui, signe des dieux, sont tous deux nés en 1959, «comme Astérix». L’on va même jusqu’à fournir, à la fin de la bio du dessinateur[9], ce petit passage qui illustre tout le paradoxe de l’entreprise : «Une œuvre riche, un coup de crayon reconnaissable qui fait l’admiration, des couleurs incroyables ! Autant de raisons pour Conrad de participer à l’aventure du trente-cinquième album des aventures d’Astérix.»
Que l’on se rassure : ce «coup de crayon reconnaissable» a déjà montré qu’il savait s’effacer, et laisse présager d’un travail de falsification qu’il s’agit de rendre le plus indétectable possible. Car les enjeux économiques et commerciaux de la plus grosse sortie de l’année sont, eux, tout à fait authentiques.

Notes

  1. Production, tirages, ventes, et, au moment d’Angoulême, affluence.
  2. Que l’on devine en partie inspiré du dossier de Livres-Hebdo sur le même sujet, allant jusqu’à lui emprunter quelques expressions.
  3. «La bande dessinée fait (aussi) sa rentrée littéraire».
  4. Rajoutons, histoire d’avoir notre content de chiffres, que cet album sortira en 23 langues (pour un tirage global s’inscrivant autour des 5 millions d’exemplaires), auxquelles il faudra rajouter les versions turque et chinoise en décembre.
    Pour la défense des journalistes, soulignons que le mini-site mis en place pour l’occasion n’est pas avare de chiffres lorsqu’il s’agit d’évoquer «Le phénomène Astérix». Et si, dans la partie info médias, on mentionne au détour d’une phrase les «valeurs d’Astérix» (qui ne seront pas plus développées), c’est pour aussitôt embrayer sur un enthousiaste «La BD la plus vendue au monde !» accompagné d’une nouvelle avalanche de chiffres. Des qualités de la série, on ne saura rien — à croire qu’il n’est pas si important que cela que les gens la lisent, du moment qu’ils l’achètent.
  5. Initiée dès mars 2013, avec le premier communiqué officiel. L’album lui-même était terminé le 8 juillet, d’après cette vidéo postée sur le compte YouTube officiel de la série.
  6. Je ne peux que renvoyer au dossier «Astérix et Pompafrix» ici-même, publié à l’occasion de la sortie d’Astérix et Latraviata ; ou à la chronique «Astérix et le pouvoir médiatix» de Daniel Schneidermann sur Libération sur l’ultime album signé Uderzo, Le ciel lui tombe sur la tête.
  7. Le dessin ayant ainsi été assuré (successivement et/ou en parallèle) par Ted Benoit, André Juillard, René Sterne (puis Chantal de Spiegeleer) et plus récemment Antoine Aubin.
  8. On notera que même dans le cas particulier d’un Spirou, qui a connu autant d’époques que de dessinateurs et pour lequel Dupuis a inauguré une collection particulière («Une aventure de Spirou et Fantasio par…») qui aurait dû permettre à des auteurs d’apporter une vision aussi personnelle qu’originale, la question du respect du canon établi finit par prévaloir et écraser tout.
    Certes, on peut lire aujourd’hui, sur la page consacrée à cette série sur le site de l’éditeur : «“Spirou et Fantasio” est une série mythique. De nombreux auteurs de bande dessinée rêvent d’un jour en réaliser une aventure. Tenté par cette expérience particulièrement excitante, nous avons décidé de créer un espace où pourrait se concrétiser cette envie. Avec cette série parallèle, nous offrons à ces auteurs la possibilité de réaliser leur rêve, le temps d’un album, et de faire LEUR “Spirou”.»
    Pour autant, cette déclaration se prolongeait, dans son incarnation précédente (et désormais disparue) par une exigence beaucoup moins amène : «Cette série parallèle proposera de VRAIES aventures de Spirou et Fantasio ! Ni parodie, ni exercice de style, ces aventures seront lisibles par un très large public, le même qui a assuré le succès de la série “classique” depuis des décennies.»
  9. Chose étrange, Jean-Yves Ferri ne bénéficie pas d’un commentaire similaire, faisant au contraire l’objet d’une mise en avant des plus prudentes — laissant au lecteur l’appréciation de la justesse du casting, certainement plus difficile à prouver pour l’humour que pour le dessin.
Humeur de en septembre 2013

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