Ariol (t1-3) de Marc Boutavant & Emmanuel Guibert
En français Publié chez Bayard
Chroniqué par Jessie Bi en avril 2003

Autant le dire tout de suite, Ariol est une bande dessinée exceptionnelle. La richesse des atmosphères, la justesse des dialogues et des scènes , la cohérence des personnages et de leur univers en font une lecture s’adressant à tous, avec cette performance de toucher en même temps ces publics divers sans jamais tomber dans le nivellement par le bas pour les plus jeunes, et les clins d’œils nostalgiques sirupeux pour les plus vieux.

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L’impression la plus forte qu’offre ces albums et celle d’une forme de sérénité, de stabilité traduisant l’enfance dans ce qu’elle a d’irréductible et d’incorruptible.
Cette caractéristique révèle un de ses mécanismes, me semble-t-il, dans les « erreurs » de logique spatiale, que les plus attentifs peuvent déceler dans certaines histoires [1]. Ces « erreurs » ne les desservent en rien, elles ne deviennent visibles qu’après plusieurs relectures et d’un point de vue exclusivement narratif elles offrent la plus grande cohérence possible.

Ce que révèlent ces deux « libertés », c’est l’aspect profondément bidimensionnel d’Ariol. Une bidimensionnalité imprégnante, trouvant son origine non dans le spatial mais plus certainement dans le temporel, traduisant une boucle narrative et une attention à la richesse dense de l’écoulement du temps perçu par l’enfance, qui se transcrit par des plans fixes moyens, ou de demi-ensembles, avec peu de profondeur de champ et de lents travellings latéraux.
Ariol est — dans le sens d’un seul lieu — un petit théâtre du quotidien, ou les dialogues sont trop justes pour paraître écrits, les situations trop saisies pour être fausses. Pas de marionnettes, pas d’acteurs, mais de vrais copains [2] avec chacun son caractère affiché dans sa représentation animalière.
Tout semble simple, rassurant, évident, là, au milieu, dans la vie enfin, semblant sans fin, reléguant la naissance à la même place que le devenir adulte, non pas dans un passé ou un futur, mais en dehors de la sphère présente, dans ce temps enfantin si peu linéaire ou tous doit s’apprendre, c’est à dire avant d’être étalonné par la mémoire.
Ariol apprend donc la vie plutôt que l’école, usant innocemment de ce verbe jouer que les enfants partagent avec les acteurs. Il apprend vite, en tant que petite âme il a une excellente mémoire. Dans cette école de la vie composée de trois leçons par albums, il ne pouvait qu’être le héros.

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Le dessin de Boutavant est un petit chef d’œuvre d’équilibre fragile qui laisse pantois de dextérité et de justesse, retranscrivant à merveille le bonheur de vivre au quotidien, en famille, entre amis, au présent dans cette précarité jamais absente car nécessaire et rétrospectivement toujours évidente. Boutavant, dans ses plus grands moments, rend littéralement tangible cette sensation.
Quant à Guibert il montre une fois de plus l’étendue de son immense talent, offrant des histoires gentiment édifiantes sans jamais tomber dans la démonstration, ou l’on sent la joie d’être un père attentif et attentionné, découvrant chaque jour ce rôle naturel avec cet étonnement intact et hors du temps, populairement qualifié... d’enfantin.

[1] Comme par exemple, dans la dernière case de l’histoire intitulée « Zoutzout » dans le premier volume, ou dans la dernière case de l’histoire intitulée « Bête comme un âne » dans le volume trois. Spatialement, elles sont illogiques, mais narrativement elles sont parfaites.

[2] Ou de vrais enfants suivant l’âge du lecteur ou de la lectrice.

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