Sans l’ombre d’un doute de Pierre Duba
En français Publié chez 6 pieds sous terre
Chroniqué par Jessie Bi en décembre 2006

Etant chez soi, en soi, il suffit de ne plus bouger pour voir la mémoire se matérialiser en des objets rapportés, porteurs de sens, de discours, dans une proxémie d’objets flottants s’animant de retours dans le temps, initiés par le regard, comme une pêche au lancer intuitive où l’on guette ondes et interférences sur ce lac miroir hésitant à être défini souvenir ou oubli.
De ce disegno guettant tout-un-chacun (pêcheur du dimanche), seul un dessinateur talentueux et virtuose pouvait en saisir traits et formes, portraiturant en creux (par soi) les figures conditionnelles et/ou providentielles.

Pierre Duba revenu de loin, se trouve immobile, fixé, épinglé par la vie entomologiste dans son quotidien, après avoir si bien bougé dans l’altérité radicale du soleil levant.
Encore à ce dédoublement, au ponant dorénavant, il se découvre autre en se redécouvrant avoir été autre devant l’assemblée d’objets lui servant de décor. Aux hasards de leurs discours dispersés — ici saisis de la plume et du crayon comme autant de croquis accumulés — une douleur (rouge), de la main qui dessine, les interprète alors comme des rêves.
L’on sombre donc comme dans le sommeil paradoxal, [1] et le porteur de plume délicatement ouvragé devient l’animal qu’il représente, carnivore, ingérant celui qu’il devait servir, dans un chaos d’encre écarlate aux contrastes lacérant. La fureur reposée — ignivome refroidi à l’air libre — la fente/miroir où il faut aller, où il faut sombrer, apparaît, se révèle paysage où, comme Alice en son temps, un lapin, puis plusieurs, invite(nt) à être suivi(s), poursuivi(s) et/ou associé(s).

Ce que l’auteur/lecteur découvre ? Une tête de Pierre pétrifié, surgissant par lui-même grâce à lui devenu petit, devenant petit Pierre boutant l’ombre du doute au nom de son absoluité d’enfant qu’il confond avec celle de Dieu [2] ; et la figure d’une grand-mère (maternelle ?) dont le portrait au sourire doux n’est plus là par hasard sur ce mur d’atelier, comme une devise photographique lui répétant (enfant) « il faut manger pour ne pas s’envoler ».

Ingéré par un objet étranger, ayant volé si loin avec plaisir, [3] Pierre adulte dont le prénom et le nom n’ont jamais eu autant de significations, [4] voit ce papillon/cerf-volant trouvé, ramené du Japon, fragile et comme épinglé au plafond [5] dont il ne sait « faire fonctionner les ailes ». Le haut comme le bas se confondent, s’inversent (« l’envers du ciel ») et ingérer, manger, devient régurgiter où, pèle mêle, souvenir, visions et actualité proche surgissent, s’étalent et se mélangent, nauséabonds mais témoignant que les lests étaient aussi faits de peurs, que la stabilité de Pierre avait sa part d’ombre, qu’il faut vivre avec en le sachant, dans un autre dédoublement.

Le lépidoptère immaculé qui servait d’âme(s) à l’enfant d’avant peut donc à nouveau voler librement, coloré maintenant, dans l’univers élargi de sa vie d’adulte, rythmé, « orienté », par le tintinnabulement d’une cloche à vent mettant fin au rite, au rêve.
L’artiste démiurge peut s’affirmer alors. Entre Dieu et l’Homme il ne s’agit plus de savoir qui a fait qui à son image, mais bien plutôt d’affirmer cette notion d’image, de cet étrange rapport au monde et au temps où s’affrontent l’illusoire et l’essentiel par des travers pigmentaires et leur maniement sous-jacent des fréquences visibles.

[1] Depuis un début de récit logiquement en léthargie.

[2] Par cette minuscule part du monde qui l’accueille et qu’il croit créer en la voyant grandir en même temps que sa maîtrise sur elle augmente.

[3] D’où cette aréole d’un sein féminin prenant la dimension d’un astre au levant tout en se confondant avec le plaisir nourricier (maternel donc) et érotique. Notons aussi que le pluriel, la paire (des seins) est cachée (par le cadrage sûrement) d’autant mieux qu’il ne s’agit pas d’un dessin mais d’une photographie. Pas de dessein donc mais une image, une vision et une belle condensation au sens que la psychanalyse donne à ce terme dans le cadre du travail du rêve.

[4] La pierre de la pesanteur et de la stabilité offrant une pérennité à échelle humaine (d’où aussi toutes ses images contraires, à échelle géologique, « telluriques », création de pierre(s), etc.), et Duba, « du bas » où il s’agit de savoir s’il faut rester ou pouvoir s’envoler, etc.

[5] Du haut.

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