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| (c) Emile Bravo / Extrait de "Spirou, le journal d’un ingénu" | ||

Spirou a soixante-dix ans, et pas une ride. C’est normal — Spirou fait partie de ces personnages atemporels, qui évoluent au fil des albums dans un « présent » immanent, et qui ne grandissent ni ne vieillissent. Les préoccupations changent, les lieux d’aventure se déplacent, la technologie repousse ses limites encore plus loin, mais Spirou demeure, résistant aux modes et au passage de témoin entre les différentes équipes qui ont présidé à sa destinée.
Spirou a soixante-dix ans, et Emile Bravo profite de cet anniversaire pour revenir aux sources. Certains ont voulu voir dans ce Journal d’un ingénu une sorte de « numéro zéro » à rattacher à la série, un récit qui en poserait le fondement et en marquerait le point de départ. Il n’en est rien — bien au contraire.
Spirou, personnage fictif découvrant des contrées imaginaires dans une chronologie élastique, Spirou s’installe dans l’Histoire. Pas de mystère sur la date — nous sommes en 1939, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, et l’Histoire avec un grand « H » a amorcé sa marche inéluctable. De même, la géographie (avec un grand « G » ?) est bien réelle, comme en témoigne l’atlas que l’on achète et dont jaillit la carte de Pologne (p.38).
Quant à Spirou lui-même — le voici désormais solidement ancré dans le réel, et Emile Bravo, auteur de l’enfance, en fait le point central d’une recherche d’identité — personnelle avant tout, [1] mais aussi nationale et politique. Pupille de la nation, Spirou ne sait pas d’où il vient, dans une période de l’histoire où cette question est pourtant primordiale. Communiste ou fasciste, catholique ou juif, macho ou romantique — tout au long de ce livre, on donne ou revendique des étiquettes, on juge et l’on condamne, au travers d’un prisme d’interprétations variables.
Ainsi, la relation (tumultueuse) entre le chef portier Entresol et Spirou sera tour à tour considérée sur le plan théorique (la recherche du compromis prônée par l’un des négociateurs polonais), dans une perspective d’action (la loi du plus fort qu’affectionne le mâle Alphonse Choukroune) ou dans sa dimension la plus politique (la lutte des classes dénoncée par l’amie de Spirou). Faire des choix, savoir où est sa place, c’est peut-être cela, être adulte — être réel, aussi.
Mais cette prise de réalité s’accompagne d’aspects plus douloureux : matériels tout d’abord, puisque richesse et pauvreté prennent leurs quartiers, entre le luxe du Moustic Hôtel et la chambre miséreuse que Spirou occupe. Mais également une souffrance qui s’inscrit dans la chair, comme ce coquart que notre groom va arborer durant toute l’histoire, mais aussi dans le cœur, puisque l’on meurt ici et l’on ne revient plus.
Spirou est plus jeune — Spirou peut donc vieillir, grandir, se souvenir ... et peut-être, un jour, avoir vraiment soixante-dix ans.
Plus encore, on peut s’interroger sur la véritable portée de ce récit profondément humaniste qui, bien que se déroulant à Bruxelles en 1939, existe avant tout en 2008. « Et n’oubliez pas que nous sommes tous Belges avant tout ! » s’exclame Spirou (p.7), comme si c’était une évidence. Sauf que. Sauf que la situation actuelle de la Belgique, profondément divisée et au fond d’une autre crise politique, n’a rien d’une évidence. Et l’évocation de la Pologne que l’on se propose de mettre en pièces à la veille de la Seconde Guerre Mondiale fait alors résonner d’étranges échos.
Ces échos, on les retrouve étalés en couverture, mais comme pour le reste de ce livre riche en nuances, il faudra en décrypter les signes. Entre les croix gammées (noires) sur la gauche, et les marteaux et faucilles (rouges) sur la droite, [2] Spirou se retrouve sur fond de drapeau belge, portant pourtant en lui cette unité fragile qu’il revendique. « Nous sommes tous Belges avant tout » déclare Spirou, personnage francophone au nom wallon, [3] accompagné d’un animal familier qui vient faire écho à cette double identité.
« C’est quoi, “être belge” ? », lui demandera sa jeune amie quelques pages plus loin (p.33), sans qu’il puisse vraiment y répondre, avant de lui asséner : « Il n’y a pas de grand pays qui tienne, et l’identité nationale, c’est un truc artificiel ».
Mais Emile Bravo sait qu’il va bientôt lui falloir rendre ces personnages à leur propriétaire, et laisser là les préoccupations qu’il a semées dans ces pages. C’est donc Fantasio, personnage à la vue courte, incapable d’embrasser la complexité du monde, qui va ramener l’histoire vers des horizons moins pessimistes. « Bon, gamin, tu nous lâches un peu avec ta guerre ? Spirou et moi, on doit discuter de choses d’adultes, ok ? » La page se tourne, et l’on est prêt à embrayer sur ce qui va suivre — presque cinquante albums d’aventures en tout genres, des « choses d’adultes », quoi. [4]
Après trois essais infructueux, pêchant par excès de « jeunisme » (Les Géants Pétrifiés) ou jouant la carte d’un respect frisant la caricature (Les Marais du Temps et Le Tombeau des Champignac), cette « collection parallèle » trouve enfin avec ce Journal d’un ingénu une véritable relecture de son personnage, intelligente et subtile.
[1] D’où les références à Tintin, autre personnage de bande dessinée, montrant à quel point leur identité est superficielle, ne tenant qu’à une tenue vestimentaire. On notera aussi les railleries de Fantasio à l’égard de « l’uniforme ridicule » de groom, bien évidemment constitutif de l’identité de Spirou.
[2] Ce qui met bien sûr en exergue la situation historique de la Pologne, coincée alors entre l’Allemagne Nazie et l’URSS, mais trouve aussi son écho dans la Belgique d’alors, comme on le voit avec le match de football qui tourne mal (p.6) : d’un côté, le « communiste » en casquette (ouvrière), face au « fasciste » en tenue des jeunesses hitlériennes esquissant un soupçon de salut de même couleur...
[3] « Spirou » signifiant à la fois « écureuil » et « facétieux ».
[4] On ne s’étonnera donc pas l’importance accordée (ne serait-ce qu’en quatrième de couverture) à ce fait essentiel du récit, à savoir que ...Spirou est amoureux. La nostalgie règne en maître chez le lecteur de bande dessinée, qui retrouve ici ses propres émois adolescents, de quand il lisait Spirou. Des « choses d’adultes », en effet.
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#01
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Bien vu, l’importance du portier Entresol.
J’ai trouvé cet album extrèmement habile. Faire le lien entre le Spirou groom de 1938 par Rob Vel (méconnu car non publié en albums) et le Spirou aventurier de Jijé, tout en faisant remarquer que ce passage, qui n’a jamais existé sous forme de récit, est aussi la période de la guerre. Expliquer la bonne humeur du héros par ses blessures secrètes, ça aussi c’est assez réussi (et émouvant en fait). Émile Bravo a vraiment bien réfléchi son coup, et il parvient même à sortir de la simple habileté et des boucles bouclées par son épilogue plutôt angoissant. Vivement la suite !
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par Jean-no le 5 mai 2008
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>01
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Un album qui ressemble fort à Bravo, et c’est une réussite ! Plusieurs points forts : avoir réussi à donner de la consistance à Spirou, comme vous le dites dans votre article ; l’attention porté à l’arrière-plan historique ; cette amourette avec la soubrette, superbement rendu. Bravo réussit le syncrétisme du Spirou de Rob-Vel, Jijé et des premiers Franquin. Et bizarrement (par rapport à la date), c’est à ce dernier auteur que Bravo fait le plus gros coup de coude à travers des références explicites et implicites dans l’histoire. Comment ne pas rapprocher cet ingénu qu’est Spirou dans l’album et l’ingénu qu’était Franquin à 15 ans en 1939. Pour les 2, la guerre aura une incidence sur leur travail, leur manière de voir les choses. Seules ombres au tableau selon moi : le personnage de Fantasio ou les limites du syncrétisme qui en font ici un personnage bancal ; de même que la fin de l’album qui donne une impression de précipitation et de sabordage. En effet, outre l’épilogue qui tranche terriblement avec le ton de l’histoire, et qui est inutile à celle-ci ; la dernière page qui lance les aventures futures des 2 héros est bien maladroite. Mais ceci ne gâche pas la qualité d’un album de haute volée ; fin et intelligent. En espérant que le second one-shot de Bravo qui est prévu, se déroulant pendant la guerre, n’assombrisse pas la qaulité de cet opus.
par marcelinswitch le 7 mai 2008
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Juste à temps pour l’été, ego comme x vient de lancer la nouvelle version de son site. Pas mal de lecture en perspective, puisque plus qu’un simple catalogue en ligne, l’éditeur propose une sélection de textes et d’entretiens de ses auteurs, et met à disposition de l’internaute curieux un certain nombre d’ouvrages — titres épuisés, livres hors commerce ou plus simplement récits que leur auteur souhaite rendre accessible au plus grand nombre. Belle initiative.
Le mois de Juillet commence, et c’est avec un sens de l’à-propos remarquable que la Xeric Grant dévoile sa promotion « Spring 2009 ». Les heureux lauréats sont donc :
Juste avant les vacances, l’ACBD vient de frapper deux fois. Tout d’abord, avec sa liste de 20 indispensables pour les grandes vacances — car « Le 21 juin, c’est l’été : lisez des BD ! »). Miracle des dates de sélection, on retrouve en lice pour le prix 2009 des titres sortis en 2008 et déjà présents dans la Sélection Officielle d’Angoulême — dont le Pinocchio de Winshluss, dont on soupçonne fortement qu’il doit uniquement sa place au prix reçu en Janvier dernier.