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Les Géants Pétrifiés

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En 1998, Tome et Janry (alors aux commandes de Spirou) se fendaient de Machine qui rêve, un album qui se détachait très nettement de la série en cours, et était alors annoncé comme une conclusion. Si c’était le style graphique qui frappait au premier abord (plus réaliste ou, devrait-on dire, «moins cartoon»), on retrouvait tout au long de l’album une remise en question du mythe établi : depuis une Seccotine qui préférait qu’on l’appellât Sophie (posant alors la question des prénoms de Spirou et Fantasio eux-mêmes) aux multiples références au temps qui passe (l’anniversaire ou le «Maman ?» de Fantasio) et les petites réalités de la vie (vacances ou fin de mois difficile) sans compter les avances de la gente féminine, Spirou se prenait une sacrée dose d’ancrage dans le réel, ne cédant finalement que sur un point — les traditionnelles quarante-huit-pages-couleur, sans aucun doute la véritable faiblesse d’un album largement muet, qui manquait ici d’ampleur et de substance.
Disons-le tout de suite, Machine qui rêve avait dérangé, les habitués de la série n’y retrouvant pas leurs petits, vouant aux gémonies l’album qui leur semblait ainsi trahir ce qu’était pour eux Spirou. Avec une haine d’autant plus tenace que, malheureusement, ils ne pouvaient choisir de l’ignorer — estampillé «46» sur la tranche, il ne pouvait être tenu à l’écart de la collection, à moins de faire (horreur !) apparaître un trou. Dilemme cornélien, on peut le comprendre.

Huit ans plus tard, Morvan et Munuera ont pris le relais, et Spirou est reparti vers de nouvelles aventures. Et d’une certaine manière, Dupuis a appris de ses erreurs, et inaugure avec Les géants pétrifiés une série d’«à-côtés» dont le concept n’est pas terriblement éloigné de Machine qui rêve : donner l’occasion à des auteurs de proposer leur interprétation du célèbre groom. Mais attention, pas question de créer la confusion avec la «vraie» série, évitons de faire hurler les puristes collectionneurs qui ne voudraient pas de ça dans leur étagère : nouvelle numérotation (Les géants pétrifiés portant le numéro «1»), format différent rappelant les portfolios, et la précision, en toutes lettres sur la couverture, qu’il s’agit là non pas du nouveau «Spirou et Fantasio», mais bien d’«une aventure de Spirou et Fantasio par …». Ouf, on a eu chaud.
Et alors, cet album, me diriez-vous ? Plaisant, sans plus. On apprécie d’avoir cinquante-huit planches pour respirer, il y a la nouveauté du dessin de Yoann et l’on sent que les auteurs se sont amusés. Mais tout cela est au final bien sage, et l’on trouvera plus de clins d’œil au «canon» que de véritables transgressions. Sur une trame très classique, c’est principalement un travail de modernisation auquel on assiste : depuis le look de Spirou (qui porte maintenant des Converses) au comportement plus affirmé des demoiselles sûres de leur(s) charme(s) en passant par les références (Le seigneur des anneaux) — XXIe siècle oblige.
Si tout cela est parfois forcé, à la limite du caricatural, on retiendra par contre l’expressivité du trait, qui réussit à faire vivre ces personnages sans pour autant se forcer à ressembler à du Franquin, et surtout d’impressionnantes scènes sous-marines, superbes visions sur lesquelles repose toute cette histoire de civilisation disparue.

L’idée de départ de la collection reste belle, et l’on applaudit le choix du grand format. Mais plutôt que de nous servir ce récit décevant en guise d’entrée en matière,[1] il aurait été plus pertinent de se (re)lancer avec Machine qui rêve et d’embrayer sur L’accélérateur atomique[2] , et d’apâter le lecteur avec le prometteur Les Marais du temps de Frank LeGall — quitte à faire miroiter la publication du mythique projet Chaland. Las, il va falloir se montrer patient …
Reste la question de comprendre pourquoi il a fallu attendre autant de temps pour voir apparaître une telle expérience. Contrairement à Tintin, Spirou n’a jamais été le personnage d’un seul auteur, et en plus de ses multiples incarnations, s’était d’ores et déjà agrémenté d’un produit dérivé (éminemment rentable) avec Le Petit Spirou.[3] Pourtant, il suffirait de regarder outre-Atlantique pour constater que bon nombre de récits fondateurs (le Dark Knight Returns de Frank Miller, le Weapon X de Barry Windsor-Smith, ou plus proche de nous The Long Halloween du duo Loeb-Sale) ont été le résultat d’une telle réinterprétation — de quoi faire réfléchir.
Il n’y a plus qu’à espérer que cette nouvelle approche de la série saura faire fi de la franco-belgitude des lecteurs, et pourra dépasser les a priori, à l’instar de l’hydre Donjon et ses multiples ramifications (autre projet fou, démesuré et passionnant), afin que l’on puisse assister à des relectures qui n’auront rien de la redite, et (pourquoi pas ?) rêver d’un Blake & Mortimer par Tardi ou d’un Tintin par Sfar.

Notes

  1. Récit qui, tout compte fait, aurait très bien pu trouver sa place dans la collection régulière, et en relever le niveau.
  2. Hommage officiel-officieux, sorti chez Dargaud avec la bénédiction de Dupuis — alors pourquoi s’arrêter là ?
  3. On notera une attitude similaire autour de Blake & Mortimer, toujours cantonné à sa seule série principale, si l’on exclut le confidentiel L’Aventure Immobile de Juillard dans sa série «Le dernier chapitre».
Site officiel de Dupuis
Chroniqué par en mars 2006

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