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Le Marquis d’Anaon (t1) L’île de Brac

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Au début du siècle des lumières, Jean-Baptiste Poulain débarque sur l’île de Brac, en Bretagne profonde, engagé par un Baron comme précepteur pour son fils. A peine arrivé, il découvre que celui qui devait être son élève vient d’être assassiné.
Ensuite tout s’enchaîne, rapidement, sans temps mort, dans une « dé-route » salutaire. Il y a crime mais nous n’assisterons pas, à proprement parler, à une enquête policière. On trouvera aussi des revenants, le baron est qualifié d’ogre, pourtant il ne s’agira pas non plus d’une de ces histoires fantastiques qui inondent et stérilisent de plus en plus l’imaginaire actuel.
Velhmann déjoue habilement tous ces clichés. Les postulats sont simples en apparence : le fantastique et l’horreur qui l’accompagne est dans l’ambiguïté de nos perceptions qui construisent la réalité, et l’enquête est « en quête » dans l’analyse de soi et de sa personnalité (cette autre réalité perçue).

Jean-Baptiste Poulain « en quête » de lui-même, enquêtera malgré lui, cherchant la vérité dans l’isolement forcé (géographiquement, météorologiquement, socialement, et moralement), dans un glissement de sens (perception) en va et vient, dans l’espace déterminé par l’homophonie du mot « île » avec le pronom personnel masculin « il ».

Le vrai visage du coupable sera révélé, incarné par la brûlure profonde d’un feu, d’une torche, la seule source de lumière dans cette île en tempête passionnelle et élémentale, parée et incarcérée dans l’ignorance nocturne laissant libre cour à la violence des effrayés.
Un double visage, un double paysage (intérieur/extérieur), une histoire dans l’histoire (l’épisode du conteur), un livre dans le livre, pour une gémellité faussée où la lumière des lumières (celles qui découvrent) provoque des ombres plus effrayantes, donnant vie à d’autres horreurs, suscitant toujours la même peur ancestrale.

Tout tourne autour de l’enfance et de l’éducation, et situer cette histoire au début du XVIIIe siècle est une idée splendide. Ontogenèse et phylogenèse, entre les problèmes d’éducation et l’hostilité d’une île et de ses habitants, Jean-Baptiste Poulain porte le prénom d’un autre Rousseau, poète qui lui est contemporain, mais incarne par ses actions, et avec un demi-siècle d’avance, l’auteur de L’Emile et du Contrat social [1] Sous cette lumière tamisée (dont on accepte les ombres), le travail de Velhmann et de Bonhomme acquière une force et une vérité (magnifiées par les couleurs de Delf) qui se faisaient rare dans les bandes dessinées ayant un fond historique.
Le dessin accompagne ce scénario avec une efficacité impressionnante. Matthieu Bonhomme déploie un talent au carrefour d’une dramaturgie contemporaine et des meilleurs classiques de la bande dessinée. Par cette situation il fait souvent penser à Juillard, mais son style emprunte plus certainement à Mignola et à Rossi.
Le résultat est une série plus que prometteuse, qui trouvera certainement un public large et varié, amplement justifié et mérité.

Notes

  1. La fin du livre laisse entendre que c’est par le peuple que Poulain se voit qualifié de Marquis d’Anaon. C’est à dire « Marquis des âmes en peines », et en quelque sorte de savant-philosophe et de psychanalyste. Une noblesse d’esprit, une hiérarchie du savoir acceptable car n’établissant pas un rapport de force par la peur et la violence physique.
Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en février 2003

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