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L’homme qui tua Lucky Luke

de

70 ans pour Lucky Luke — au sein des incontournables opérations anniversaire, Mathieu Bonhomme signe L’homme qui tua Lucky Luke, hommage au grand oeuvre de Morris qui mérite que l’on s’y attarde.

L’histoire commence sous la pluie, de nuit, avec l’arrivée de Lucky Luke dans la petite ville de Froggy Town, où les grenouilles sont littéralement omniprésentes. Rapidement, il se rend compte que la loi y est représentée par une fratrie : le shérif et son frère aîné. Le premier semble toutefois quelque peu attardé et sous la coupe de du second — un détail pour notre héros, qui fait face à un problème bien plus important à résoudre : trouver du tabac pour pouvoir enfin en griller une. Malheureusement pour lui, les réserves sont au plus bas chez le commerçant du coin. De plus, impossible de galoper jusqu’à la ville voisine, puisque le voilà chargé d’enquêter sur l’attaque de la diligence et la disparition de l’or qu’elle transportait. Cette recherche de la justice se retrouve par ailleurs contrariée par le peu d’empressement des forces de l’ordre locales à l’aider. Tout juste pourra-t-il compter sur une ancienne gloire déchue…

Sur un scénario sans grande surprise, renvoyant aux grands classiques du western des années 1950-1960[1], Mathieu Bonhomme décide de répondre à une question qu’il se posait depuis des années : pourquoi et comment Lucky Luke a-t-il arrêté de fumer, et remplacé sa célèbre cigarette par une brindille. Le fil rouge de cette explication débouche sur un running gag assez subtil et sert de moteur aux événements qui vont apparemment déboucher sur la mort de notre héros. Le ton y est plutôt sérieux, et se tient à distance de l’humour pastiche introduit par Goscinny : en effet, il n’y a pas réellement de gags en dehors de ceux, discrets, liés au tabac et aux grenouilles. Le récit repose sur l’enchaînement plutôt réaliste des péripéties et sur les relations entre Lucky Luke et les habitants de Froggy Town. Ainsi, sa célébrité le coupe totalement de la population locale, à une exception près.

Mathieu Bonhomme fait ainsi clairement référence à la première période de la série (dont le sommet est atteint entre les cinquième et huitième tomes[2] ), quand Morris était aussi au scénario. L’absence des éléments récurrents tels que les Dalton et Rantanplan permet à L’homme qui tua Lucky Luke d’exister en tant qu’œuvre indépendante : nulle connaissance préalable de l’univers de Morris n’est, du coup, exigée pour l’apprécier. Ici, Lucky Luke n’est pas impassible ou rigolard : comme c’était le cas dans la première période de Morris, c’est un dur qui s’énerve assez rapidement (pour sa défense, le manque de tabac se fait sentir). Enfin et surtout, l’auteur nous rappelle que les duels au pistolet sont souvent fatals… comme dans Hors-la-loi et Phil Defer[3].

Cette vision plutôt sombre est renforcée par deux thématiques : outre la déchéance inéluctable des figures célèbres de l’Ouest, personnifiée par Doc Wednesday, les brutalités parentales sont au centre du récit. Ce sont là tous les enjeux dramatiques, loin d’un récit épique qui s’inscrirait dans une forme de légende. Au contraire, l’auteur fait le choix d’une certaine recherche du réel : nous sommes dans la vie, dans la survie qui se trouve derrière la légende. Cette volonté se retrouve aussi dans un dessin semi-réaliste, semblant venir tout droit de Texas Cowboys, une série dessinée également par Mathieu Bonhomme et scénarisée par Lewis Trondheim dont deux tomes sont sortis en 2012 puis 2014 chez Dupuis.

Lucky Luke s’y trouve ainsi réinterprété et non pas simplement copié. Si toutes ses caractéristiques, en particulier vestimentaires, sont reprises, c’est le travail sur le visage qui est le plus remarquable. Nous retrouvons la figure allongée du héros, toujours impeccable même en fin de journée, une mèche improbable, de petits yeux noirs généralement plissés, un nez assez important[4] et surtout une bouche en bec de canard. Mathieu Bonhomme réussit ainsi à concilier son dessin avec le graphisme simplifié de Morris. Lucky Luke, malgré son traitement graphique différent, ne fait pas « pièce rapportée » et se fond plutôt bien dans l’univers visuel mis en place. L’encrage participe à cette intégration : il est ici plus fort, comme dans Texas Cowboys, avec un détourage des éléments graphiques plus important que ne le faisait Morris.

Il en est un peu de même avec la colorisation. Certes, nous retrouvons les grands aplats de la série originelle[5], notamment sur les personnages. Toutefois, cette caractéristique, toute « morrissienne », est quasiment systématisée, peut-être même un peu trop, par Mathieu Bonhomme. Le traitement est réussi, il participe à la dramatisation, au ressenti des ambiances ou des états d’âme. Il permet également de détacher les plans et d’améliorer la lisibilité de la case. L’étude de la version N&B[6] révèle de plus que Mathieu Bonhomme a conçu son histoire en couleur : ainsi, on ne retrouve pas le jeu sur les noirs et les gris que Morris affectionnait. Celui-ci considérait que les planches devaient être comme complètes sans la couleur[7].

À l’inverse, la mise en page de Mathieu Bonhomme semble calquée sur le travail de Morris. Le travail sur les plongées et contre-plongées est bien présent, les planches sont construites sur une base de deux demi-pages. Nous retrouvons la fameuse organisation en quatre bandes où les cases peuvent être regroupées pour donner du rythme à la narration, marquer un temps fort ou réaliser un effet visuel marquant. Tout-au-plus, seule concession à un peu de modernité, des demi-cases horizontales (c’est-à-dire une case divisée en deux par leur moitié horizontale sur une bande) ou des cases d’une demi-page avec une ou deux petites cases insérées dans des coins font leur apparition[8]. À l’exception de ces menus écarts, c’est bien là que l’on retrouve l’hommage le plus appuyé à Morris.

Cependant, on peut s’interroger sur l’intérêt à long terme de voir ainsi une démarche singulière (la réappropriation d’un personnage par un autre auteur) érigée en pratique standardisée — proposant un pendant inattendu aux multiples reprises à l’identique (cf. Blake & Mortimer ou Corto Maltese). Et si les premières planches du Lucky Luke de Guillaume Bouzard laissent envisager un projet résolument personnel, l’exemple de Spirou a pu montrer combien l’exercice pouvait rapidement tourner à l’exploitation sans inspiration…

Notes

  1. Dans différents entretiens promotionnels, l’auteur confirme sa volonté de se référer au film Règlements de comptes à O.K. Corral, aux œuvres de John Ford et de leur rendre hommage.
  2. Soit Lucky Luke contre Pat Poker, Hors-la-loi, L’élixir du docteur Doxey et Phil Defer.
  3. La fin d’Hors-la-loi est tellement violente qu’elle a été refusée par l’éditeur et modifiée par Morris pour suggérer, au lieu de montrer, la mort des frères Dalton. À ce sujet, voir le texte « Duel avec la censure » dans L’Art de Morris, page 245 et suivantes. La mort du tueur Phil Defer a aussi été refusée par Dupuis, Morris a dû le représenter suffisamment blessé pour ne plus pouvoir se servir d’une arme.
  4. Le nez de Lucky Luke est peu réaliste mais il ne jure pas avec le traitement des visages des autres protagonistes, qui ont eux aussi l’appendice nasal caractérisé.
  5. Quoiqu’il soit possible de trouver ici ou là quelques dégradés un peu trop impeccables dans L’homme qui tua Lucky Luke.
  6. Deux versions N&B à petit tirage sont sorties, la première uniquement en vente dans le réseau de librairies Canal BD, la seconde chez les Éditions Black & White, l’éditeur spécialisé dans les tirages de tête et les éditions de luxe.
  7. Lire à ce sujet le paragraphe « Le primat du noir » dans L’Art de Morris, page 204 et suivantes.
  8. C’est en effet un découpage que l’on ne retrouve que très peu chez Morris : un unique cas pour chaque type de case a été trouvé lors d’une recherche sur un échantillon de plus d’une quinzaine d’albums dessinés par Morris.
Site officiel de Dargaud
Hervé Brient
Chroniqué par en septembre 2016

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