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Le Marquis d’Anaon (t2) La vierge noire

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Cette fois-ci, il s’agit du pouvoir des mots. De la médecine en mots, en verbes, contre les souffrances spirituelles qui désaccordent les corps, du cas de la paralysie à celui de l’action meurtrière.
Bien sûr les conséquences ne seront pas les mêmes suivant les cas. Pour le premier elle ne sera que d’ordre individuel et familial, dans le second c’est à la société entière que cela s’étendra.
S’inscrivant dans le corps social le crime devra subir la justice. Mais quand la paralysie touche trop d’individus, c’est la société elle-même qui se trouve paralysée. Quand Jean-Baptiste Poulain arrive en plein hiver dans ce bourg du fin fond de l’Auvergne, noblesse, clergé et tiers-état sont bel et bien paralysés, sentimentalement, spirituellement et même physiquement pour certains.

Si dans la médecine c’est la quantité qui distingue le médicament du poison, dans le cas de celle en parole c’est la même chose mais en grandeur inversée. Moins les mots sont nombreux et maîtrisés, plus grandes sont les chances d’en connaître physiquement et moralement leurs homonymes, de créer l’inconnu et l’inconnaissable, et de s’en remettre aux idoles surgissant du hasard et coïncidences si chers à la pensée magique.

Depuis l’épisode fondateur de L’île de Brac, Poulain connaît les enjeux des sens trompés et de l’éducation. Fort de son expérience et de sa curiosité il découvre, face à la vierge noire, celui du pouvoir des mots, de leurs écoutes, leurs échanges et leurs conservations.
C’est en écrivant son journal et par le simple fait d’être possesseur (plutôt que possédé) de livres (et non d’un seul) que l’énigme commencera à se déliter, dans les flots de véritables dialogues.
Bien entendu, ce ne sont pas là les seuls éléments. Poulain possède aussi cette qualité rare de l’empathie qu’il cache comme il peut, mais que la souffrance et le massacre d’animaux immolés pour l’empêcher d’agir nous révèle ici en négatif, comme une empreinte dans la neige. Il achèvera sa monture pour en abréger les souffrances, se mettant plus à vif dans cet acte que s’il parlait. Cette faiblesse est sa force et l’acte se rappelle à lui créateur de sens comme les mots [1] .
C’est à demi-nu, dans la nuit la plus longue de l’année, enchaîné [2] et aveuglé par le coupable, qu’il en prendra conscience, démasquant par le dialogue ce que nous appelons aujourd’hui dans notre ère industrieuse un meurtrier en série. Une autre très belle scène, profonde et rythmée, où le dessin est au diapason de la finesse du scénario.

Poulain, marquis des âmes en peine, métaphore de la justice aux bras enchaînés, verra l’exécution du jugement confié moralement au clergé, physiquement au tiers-état. Un dénouement au propre et au figuré.
La vérité appartiendra surtout au Marquis d’Anaon [3] et aux représentants officiels et officieux des deux pans de la société qui comptent. Peu de gens donc, et il s’agira plus d’acte conjuratoire que d’une peine appliquée. Mais qu’importe, les temps sont trop rudes et il a été mis fin à une souffrance de ces âmes en hiver permanent. Un peu de chaleur sûrement, c’est ce qui compte.
Et puis Poulain peut encore se bercer d’une utopie où l’éducation met fin aux peurs ancestrales. Nous, nous savons malheureusement que le combat est sans fin et que superstitions, pensée magique et peur de l’étranger ont un avenir radieux…

Notes

  1. Sinon pourquoi lirait-on des bandes dessinées, je vous le demande ?
  2. Donc empêché d’agir justement.
  3. Titre de noblesse fictif donné par le peuple, ne l’oublions pas.
Site officiel de Dargaud
Chroniqué par en juillet 2003

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