Numérologie, édition 2012

de

Pour la huitième année consécutive, du9 se penche sur le marché de la bande dessinée en France, pour en proposer une analyse dont l'ampleur et la profondeur ne connaissent aucun équivalent. Avec précision et rigueur, voici le portrait de plus d’une décennie de ventes et d’aventures éditoriales. Bienvenue dans une nouvelle Numérologie – « l'art de faire parler les chiffres ».

[Ami lecteur, lectrice mon amour, tu peux télécharger la version PDF de ce dossier en intégralité, à moins que tu ne préfères le format ePub. Et si jamais le numérique te rebute, une version papier sera très bientôt disponible, co-éditée avec les Editions H.]

Après une année d’élection présidentielle où sondages et chiffrages plus ou moins douteux ont été la règle, et où chacun des grands quotidiens a inauguré sa rubrique de «fact-checking», il paraît presque inutile de rappeler ce fait tout simple : une analyse n’est jamais innocente, et n’est certainement jamais neutre.
En dehors des sciences «dures», il n’existe pratiquement pas de vérité qui soit absolue. Les chiffres que l’on collecte, la manière dont on les collecte, la façon dont ils sont présentés et bien sûr le commentaire qui les accompagne, tout cela relève d’une «vision du monde» qui est immanquablement politisée. On pourrait presque dire que le choix des «indicateurs» de la santé du marché (nombre de sorties, segments ou chiffres de ventes) ainsi que la manière dont on qualifie leur évolution, en apprennent plus sur l’auteur de l’analyse (et ses commanditaires, le cas échéant) que sur l’objet de l’analyse lui-même.
Cette «Numérologie» (huitième du nom) n’échappe sans doute pas à ce travers. Néanmoins, tout au long de sa rédaction, nous nous sommes attachés à faire preuve de toute la rigueur et l’honnêteté intellectuelle qui sont les nôtres. Nous espérons enfin qu’à défaut de gagner l’ensemble de ses lecteurs à la vision du marché qui y est décrite, ce document aura le mérite de soulever des questions.

Comme chaque année, cette édition présente son lot de nouveautés, au fil des données que nous avons réussi à obtenir, des contacts et des échanges avec des auteurs, des éditeurs, des libraires et des distributeurs. Comme chaque année, nous tentons de poser un regard sur le marché qui en reflète toute la complexité, et qui cherche à en dégager tous les enjeux et les facteurs déterminants.
Mélange d’analyses nouvelles, de réécritures conséquentes et de mises à jour plus mineures, cette Numérologie 2012 est, avant tout, une évolution de la grande refonte qui avait présidé à l’édition 2011. Malgré tout le soin que nous avons mis à sa rédaction, il n’est pas impossible que quelques fautes de frappe ou erreurs d’inattention se soient glissées au sein de l’une des (trop) nombreuses pages qui suivent. Nous vous prions de nous en excuser d’avance.

Sources et remerciements

Les analyses de cette édition 2012 du dossier Numérologie (ou «l’art de faire parler les chiffres») sont basées, sauf mention particulière, sur deux sources spécifiques :

  • pour le recensement du nombre de sorties et des plus gros tirages, sur les rapports annuels 2001-2012 produits par Gilles Ratier, secrétaire de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) ;
  • pour ce qui est des chiffres de ventes, sur des données Livres Hebdo/I+C portant sur la période 2001-2012. Des données complémentaires nous ont été gracieusement fournies par Ipsos MediaCT (Pôle Culture).

Nous tenons particulièrement à remercier Carole Romano et Vinciane Detape d’Ipsos MediaCT pour leur disponibilité et leur patience face à nos nombreuses questions ; et Gilles Ratier pour le travail qu’il effectue chaque année, et sans lequel la portée des analyses de ce document serait fortement réduite. Par ailleurs, nous tenons également à remercier Martin Zeller, Stéphane Ferrand et Sam Souibgui pour leurs échanges instructifs ; et enfin Jessie Bi, Hervé Brient, Mathieu Lagrèze, Emmanuel Michaud et Julien «June» Misserey pour leur relecture et remarques avisées.

L’auteur

Xavier Guilbert a 41 ans, est diplômé d’une grande école d’ingénieur et a vécu cinq ans au Japon. Depuis seize ans, il travaille chez un acteur majeur du jeu vidéo, où fort de dix ans d’expérience en analyse de marché, il a été responsable du planning stratégique et s’occupe désormais de stratégie de contenu.
Depuis seize ans, il fait également partie du collectif du9 (http ://www.du9.org), espace critique alternatif sur Internet consacré à la bande dessinée, dont il assume aujourd’hui le rôle de rédacteur en chef. Il peut être contacté à l’adresse xav@du9.org.

En quelques mots…

Crise, ou pas crise ? Depuis quelques années, la question reste en suspens au sujet du marché de la bande dessinée qui réussit encore en 2012 cet étrange paradoxe de reculer tout en continuant sa progression. Cependant, l’augmentation du chiffre d’affaires due à une forte appréciation des prix moyens ne saurait occulter l’érosion des ventes en volume. Alors que l’on constate la désaffection progressive d’un lectorat qui, globalement, se montre relativement peu attaché à cette pratique culturelle, le portrait qui s’en dégage n’est pas particulièrement encourageant pour les années à venir.

Si le début des années 2000 avait été porté par le phénomène éditorial Titeuf, on observe aujourd’hui les limites du modèle des séries franco-belges classiques basé sur une sortie annuelle, dont les dynamiques d’usure se retrouvent amplifiées par le désengagement important de la grande distribution en prise à ses propres difficultés structurelles. Le développement d’une approche patrimoniale afin de valoriser le fonds, ainsi que l’investissement sur de nouvelles catégories comme les comics ou le roman graphique restent par ailleurs des activités générant des ventes marginales.
La forte croissance du manga jusqu’en 2008 a un temps compensé le recul des albums, mais le segment a atteint sa saturation et décroît à son tour. Plus encore que pour les albums, on y constate une importante disparité entre quelques séries best-sellers qui concentrent la majeure partie des achats, et le reste de la production qui réalise des ventes se comptant souvent en centaines d’exemplaires. À moyen terme se pose d’ailleurs la question du renouvellement de ces best-sellers, dans un contexte éditorial japonais peu rassurant.

Dans un marché pourtant orienté à la baisse, la production de titres ne cesse d’augmenter. Si la multiplication des structures d’édition participe à cette évolution, il faut souligner le rôle actif joué par les grands groupes qui ont renforcé significativement le nombre de sorties dans l’espoir de maintenir leurs ventes, tant pour les albums que sur le segment du manga. Le poids de ces grands groupes dans la chaîne de distribution/diffusion fait d’ailleurs d’eux les principaux responsables de la surproduction qui fragilise aujourd’hui l’ensemble de la chaîne en amont des libraires (auteurs, éditeurs), et réduit de plus en plus ces derniers à un rôle de manutentionnaire.

La révolution numérique (annoncée dès 2010 alors que Livres Hebdo intitulait son dossier annuel sur la bande dessinée «Un virage très Net») commence à peine à s’amorcer. Avec la plateforme izneo, les éditeurs ont mis en place une offre légale peu satisfaisante au regard de la production globale. Leur investissement dans une création pleinement numérique reste encore largement exploratoire et n’a donné lieu qu’à un nombre très limité de réalisations. Les auteurs, quant à eux, se sont montrés beaucoup plus actifs et plusieurs initiatives ont vu le jour ces derniers mois ; la plupart d’entre elles s’appuient sur un modèle de lecture sur abonnement pour assurer leur financement. Enfin, sur le segment du manga, où les pratiques du scantrad sont particulièrement présentes, les éditeurs français restent largement tributaires des initiatives de leurs homologues japonais.

Si c’est la question des droits numériques qui a été à l’origine des premières tensions entre auteurs et éditeurs, les débats qui secouent le microcosme depuis trois ans et qui prennent parfois les allures d’une guerre de tranchées, ont mis en lumière la paupérisation croissante des auteurs, et révélé un malaise qui est sans doute plus profond que la seule question numérique.
L’ensemble de ces évolutions met en lumière une véritable crise d’identité du médium, tiraillé entre l’image populaire construite autour des années 60, et ses transformations modernes. Au cœur des interrogations se trouve la question de l’édition de bande dessinée, dont le fonctionnement reste empreint de l’héritage des journaux de bande dessinée, mais qui doit désormais s’adapter à une réalité économique plus proche de la situation de la littérature.

Dossier de en mai 2013
  • Zébra

    Ce que vous qualifiez du terme (assez ridicule) de « sciences dures » recoupe largement des modèles mathématiques ou algébriques qui ont valeur d’hypothèses scientifiques et certainement pas de « vérités absolues ». Ces hypothèses scientifiques sont d’ailleurs les plus malléables, et non « dures », puisqu’elles se recomposent et se métamorphosent en permanence. Je prends un exemple : la théorie des cordes (« string theory »), qui mobilisait et séduisait une bonne partie de la communauté scientifique il y a quelques années seulement, a perdu aujourd’hui presque tout son crédit (Hubert Reeves dixit), au profit de nouvelles hypothèses scientifiques.

    - Votre point de vue sur la « science dure » est d’autant plus surprenant que vous prévenez vos lecteurs, à juste titre, quant à la difficulté d’analyse et d’interprétation des études statistiques. Or les statistiques font partie du domaine de ce que vous qualifiez de « sciences dures » ; non seulement elles n’ont pas valeur de vérités absolues, mais elles échappent à la règle de l’expérimentation scientifique. La quantification et la mesure des choses matérielles n’est pas une expérience.

    - Il me semble que c’est assez important à souligner, y compris s’agissant du domaine de l’art ou de la BD, dans la mesure où le commerce a souvent tendance à imposer sa loi sous la forme d’hypothèses et de calculs statistiques, qui n’ont véritablement de sérieux que l’apparence. L’intégration des statistiques dans le domaine économique, en prêtant à cet outil plus qu’il ne peut, est une des raisons du fiasco économique dont nous sommes les témoins, en particulier de la création de « bulles spéculatives » (sans mauvais jeu de mots), qui après un effet de « dumping économique », ont à peu près les conséquences de la prise d’anabolisants sur la santé d’un de ces athlètes débiles qui croient faire du sport.

    • http://du9.org/ Xavier Guilbert

      Cher Zébra,

      Je vous remercie de l’attention que vous accordez à ce texte, même si j’avoue être un peu déçu que vous vous arrêtiez à une simple expression de son introduction pour me faire un procès en ridicule. L’expression de « sciences dures » fait partie du langage courant (Wikipédia a même une page sur le sujet: https://fr.wikipedia.org/wiki/Sciences_dures), et je ne l’invoquais que pour souligner, comme vous l’indiquez dans votre second point, les précautions à prendre lorsque l’on considère les données disponibles, qui opposent le flou de la réalité du terrain à la précision de la théorie.

      Quant à votre dernier point, je ne peux que vous conseiller de continuer l’exploration de du9 pour constater combien l’accusation voilée d’une trop grande confiance en la statistique n’a pas lieu d’être. Notre préoccupation est avant tout artistique, esthétique, critique, politique parfois, mais bien rarement économique (le présent dossier excepté).

      • Zébra

        J’ai bien conscience que du9 prend, en général, ses distances avec les opérations commerciales sous le prétexte artistique.
        Et aussi conscience que l’expression absurde de « science dure » n’est pas de votre invention, mais qu’elle sert à qualifier habituellement la plus molle des sciences, afin d’impressionner le public tenu dans l’ignorance de ses arcanes. Imaginez qu’on fasse dans le domaine artistique la même chose, à savoir qu’on qualifie « d’art dur » un art accessible seulement à des experts ?
        Ce qui est le plus « dur », du point de vue scientifique, c’est la matière, et certainement pas les fictions rhétoriques censées la définir. La « numérologie » est donc une science plus dure que la science statistique récente, quand bien même l’expression de « science dure » exclut à peu près complètement la « numérologie ».

  • lewis trondheim

    Merci pour ce beau travail.

  • Aflouplouf

    J’aurai mis du temps à le lire en entier, c’est une étude très complète vraiment intéressante. En passant, les amoureux du numérique préféraient encore plus pouvoir lire des textes aussi long sur liseuse et à ce compte là les formats epub/mobi seraient encore plus appréciées que le format PDF. ;)

    Certains point m’ont surpris je l’avoue comme la faible (ou en tout cas stagnante) proportion des ventes sur Internet. D’autres confirment le ressentiment général. Le nombre de ventes stagnent car le lectorat ne peut augmenter indéfiniment. Pour compenser les éditeurs essayent de multiplier les titres mais là c’est le porte-feuille qui n’augmente pas indéfiniment.

    Je sais que cela aurait dépassé le cadre de l’étude mais il ne faut pas oublier la crise économique actuelle. Même si elle n’est pas ressentie aussi vivement en France que dans d’autres pays, psychologiquement au moins elle marque. Les gens ont tendance à réduire les dépenses pour se faire un bas de laine et dans cette baisse ce sont d’abord les dépenses culturelles qui passent à l’as.

    Dans la même veine, je me demande si la crise du logement n’impacte pas aussi les ventes. J’ai l’impression (peut-être fausse) que la taille du logement diminue par habitant/foyer et à ce compte là il faut être capable de stocker tout ça. C’est particulièrement vrai par la taille physique des BD occidentales ou le grand nombre de volumes des séries asiatiques. Aussi à titre personnel, je me tourne de plus en plus vers les médiathèques pas tant pour l’aspect financier que ce simple souci matériel. Ce n’est donc peut-être pas tant un déficit de lecteurs que d’acheteurs.

    Le numérique peut apporter une partie de la solution. La lecture sur un écran classique n’est pas confortable, même sur tablette mais sur écran à encre électronique. Certes, ce n’est valable que pour les mangas et autres séries asiatiques, uniquement en noir et blanc et aux planches assez petites, mais la forte résolution du Kindle Paperwhite et autre Kobo Glo sont suffisantes pour un confort de lecture équivalent au support papier. Mais aujourd’hui l’offre est parfaitement inexistante. Est-ce qu’un éditeur se lancera dans l’aventure ? Si les sites de scantrad explose, ce n’est pas forcément uniquement par leur gratuité que par un nouveau service qui n’existe pas aujourd’hui légalement.

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