Alma

de

Alma, «alma» comme alma mater, le substrat nourricier de l’homo magister. Dans un monde où le masculin l’emporte jusque dans l’accord en genre et en nombre des mots, Claire Braud interroge la si singulière autonomie de l’homo (sapiens sapiens), par des images en neuvième chose jouant du déséquilibre et de la gravité comme une danse. En bord de mer évidement, l’auteure imagine un matriarcat, une mère non pas déesse bien que puissante et quel que peu déifiée[1], mais «pasteure» de bovidés, menant un troupeau semblant préservé du patriarcat. Mais cela ne durera pas. Là comme ailleurs, celui-ci va s’imposer par le force directe des armes et celle indirecte de la puissance économique.

Face à cela, la tentation serait de tout détruire (il repoussera bien quelque chose un jour, bien plus tard, bien après nous et surtout sans eux). Mais ce serait oublier l’autre puissance, celle essentielle et diffuse de l’environnement, avivée ici dans ce carrefour élémentaire qu’est le littoral (la terre, l’eau, l’air) par des présences humaines apportant le feu de leurs confrontations inédites. Il y a une alchimie sentimentale qui prendra là, un embrassement  émotionnel changeant les regards les plus établies, d’où l’on pourra peut-être mieux se nourrir, voire se désintoxiquer, et donner tout son éclat à la vie.

Depuis Mambo, Claire Braud poursuit cette interrogation sur l’illusion des regards, l’importance des apparences et de l’accord avec celles-ci[2]. Vouloir accorder le monde à sa vision impose l’usage sinon d’une violence, du moins d’un travail permanent pouvant sembler absurde à terme ou aux premières difficultés. A contrario, une forme de liberté viendrait de la compréhension du regard, de sa genèse et de son éventuel décalage.
Alma serait ainsi doublement nourricier, permettant de voir le particulier de l’artifice, et le nécessaire du naturel.

Si l’expression n’était pas si connotée, ce travail de Claire Braud pourrait aussi être qualifié de «vision de femme» en/de la bande dessinée. Une vision qui serait féminine uniquement pour relativiser celle des hommes, pour qui  les femmes aux poitrines démesurées, aux costumes minimaux et aux amours saphiques bien vus s’ils se font devant un regard masculin hétéro, semblent naturels. L’auteure applique les mêmes recettes mais de façon inverse : messieurs aux carrures outrées, aux vêtements ajustés et accessoires, aux amours qualifiées d’homosexuelles uniquement sous un regard masculin hétéro, etc. Il n’y a donc rien de naturel à ce que le masculin l’emporte et que sa vision s’impose à tout, et plus particulièrement à toutes.

Avec  la légèreté vivante (voire charnelle) d’un trait habile et précis, Claire Braud dévoile avec humour des conventions dont elle joue, sait en montrer l’outrance. Intelligemment, en nommant son personnage principal Alma par exemple, elle montre aussi que la convention, l’artificialité du culturel (ou bien son autonomie), n’est pas pour autant sans valeur si l’on sait y puiser une vitalité à être au monde plutôt qu’un moyen de le fuir, ou de se contenter d’héritages illusoires.

Notes

  1. La préparation de son anniversaire tout au long du récit pourrait être un quasi culte.
  2. L’histoire du roi des indiens, au début du récit, est de ce point de vue programmatique.
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Chroniqué par en juin 2014

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