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Avis d’orage dans la nuit

de

Alors que les écoliers reprennent le chemin des classes, et que le temps prend des accents d’automne, j’ai pour ma part effectué ma rentrée («littéraire») en compagnie d’un livre étrangement symbolique. Neuvième titre de la collection «Eprouvette»,[1] l’avis d’orage dans la nuit de Christian Rosset est le dernier ouvrage publié par l’Association à porter le code-barre sur sticker, accompagné du fameux petit avis dû à la plume de JC Menu.[2] Alors que ce dernier vient tout juste d’annoncer la création de L’Apocalypse, sa nouvelle structure éditoriale, voici que sort (comme une dernière salve) le livre de l’une des voix (tant radiophonique qu’écrite) qu’il avait lui-même invitée au catalogue.
Mais on aurait tort de se limiter à cette seule valeur symbolique (marquant la fin d’une époque, placée sous la houlette du Grand Timonier de L’Association et de son petit livre rouge) pour considérer ce qui est un livre particulier à plusieurs titres. Il y tout d’abord la question de son contenu — car voici un livre qui parle avant tout de création, et de création sonore (et de ses enjeux, ou tout du moins de certains d’entre eux) ; mais qui en vient néanmoins à parler (et avec combien d’éloquence et d’enthousiasme) de l’abord de la chose «bande dessinée». Ensuite, il y a cet étrange paradoxe, puisque la raison pour laquelle ce livre existe dans cette collection, ce n’est pas le livre lui-même, mais bien le CD qui l’accompagne — ou, devrais-je plutôt écrire, ce CD qu’il accompagne, cette collection d’entretiens.

J’ai croisé Christian Rosset à plusieurs reprises. Il y a deux ans, lors d’une «fête de l’Association» où, je ne sais pour quelle raison, j’étais allé m’égarer, il avait fait partie des rares personnes avec qui j’avais discuté. (Dans ces grandes réunions, je ne sais jamais où me mettre, et, terrorisé par l’éventualité de faire mauvaise impression, ou, pire, d’ennuyer mes interlocuteurs, je préfère souvent rester dans mon coin et attendre douloureusement que cela se passe.) L’année d’après, je l’avais retrouvé dans le train qui m’amenait à Arc-et-Senans pour la deuxième édition de Pierre Feuille Ciseaux. A chaque fois, la discussion s’était installée, simple et naturelle, à parler des choses de la vie (beaucoup) et des choses de la bande dessinée (tout autant).
Tout cela pour dire que de Christian Rosset, je connais la voix — non pas la voix radiophonique, sa voix d’interviewer, mais la voix humaine, si je puis dire : une voix sans micro. Et donc, en lisant ces lignes, je l’entends, j’entends cette voix, à la fois différente et familière, un peu plus grave peut-être, mais toujours aussi attentive aux mots et aux échos qu’ils peuvent produire.

A l’«hantologie» de son premier ouvrage, répond cette fois-ci ce sous-titre de «fiction» qui nous interpelle sur la couverture. Peut-être est-ce une fiction que ce texte qui retrace le cheminement d’un auteur vers ses retrouvailles (forcément heureuses) avec la bande dessinée — après tout, la vie n’est jamais aussi directe, aussi limpide, aussi simple dans les trajectoires qu’elle fait emprunter à ces projets qui nous habitent et nous portent. A moins qu’il ne s’agisse plutôt de ces espaces de liberté de création, utopies fragiles qui accueillent cette approche qui imprègne tant le texte que ces enregistrements — une «mise en scène», pourrait-on dire, une préparation qui en place le contenu bien loin de l’état «naturel» (j’hésite à écrire ici «spontanéité», tant le terme me semble mal adapté pour décrire ce qui n’est qu’un état, et non pas une qualité — souvent douteuse — qu’il faudrait privilégier ou préserver) pour en faire surgir ou resurgir tous les échos et les résonnances. Peut-être faut-il lire ce livre en écoutant le CD, laissant l’esprit s’égarer entre le texte et la voix, entre ce parcours et ses réalisations.

Reste aussi la découverte, au fil de ces pages, de ces émissions au programme alléchant, aux plateaux irréprochables que France Culture aurait accueillis — tous ces moments pour lesquels le site de l’INA reste désespérément silencieux, coupant court à cette invitation à la découverte. Une manière de souligner aussi pour moi (et, il me semble, pour bien d’autres critiques de l’écrit), combien la chose parlée et radiophonique a tendance à échapper à notre sphère d’attention. Comme si l’écrit (peut-être plus facile à indexer, classer, rechercher) prenait le pas sur l’oral, jusqu’à l’occulter pour ne pas savoir y prêter attention. A tel point que Christian Rosset n’hésite pas à retourner (à son compte) la fameuse maxime sur les écrits et les paroles (p.97). Une manière de rappeler aussi, que la bande dessinée peut (et doit) parler à tous nos sens.

Notes

  1. Et la seconde fois seulement qu’un auteur y «remet le couvert», après Mahler et ses tribulations avec madame Goldgruber.
  2. Soit : L’Association se refusant à imprimer sur ses livres des «codes-barres» tout aussi esthétiquement disgracieux qu’éthiquement déplaisants ; et devant néanmoins, pour des raisons de logistique devenues inévitables, se résoudre à les faire figurer sur ses ouvrages au moyen d’étiquettes autocollantes, vilaines, onéreuses et agaçantes ; tient à préciser que lesdites étiquettes ont été étudiées pour que leur colle n’abîme pas la couverture des livres, et qu’il est donc du devoir du lecteur de les décoller du livre après acquisition, puis de les détruire avec rage et jubliation en chantant à tue-tête : «L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste !»
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en septembre 2011

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