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Le Chinois à 2 Roues

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Le volume 4 de l’intégrale de Gil Jourdan est paru ce mois-ci, achevant la réédition impeccable d’une des meilleures séries du patrimoine franco-belge. À l’occasion d’une relecture complète, j’ai eu envie de m’arrêter sur un album en particulier, le dixième, que l’on retrouve dans le volume 3 de cette édition.

Le synopsis du Chinois à 2 roues tient en quelques lignes : un riche entrepreneur chinois souhaite mettre fin au trafic mobylettes qui concurrence son commerce. Les autorités locales sont prêtes à agir si on leur indique les coupables, mais n’effectueront aucune recherche, faute de moyens. Gil est donc chargé d’aller en Chine pour mener l’enquête, flanqué de son fidèle Libellule et de Crouton, profitant d’une permission pour voyager, en direction de la zone suspecte. Mais le trajet est semé d’embuches et une course-poursuite commence. Après de nombreuses péripéties, Gil et ses compères découvrent le lieu du trafic et s’envolent vers l’Europe, leur mission accomplie.
Si le scénario est léger, c’est simplement parce que Tillieux a voulu évacuer tout ce qui pourrait le gêner dans la réalisation d’un véritable exercice de style. L’introduction est ainsi limitée au strict minimum et Gil est sur la route dès la page 3, entamant une longue course-poursuite qui ne s’achèvera que trente planches plus loin. Dans ce rythme effréné, on ressent parfois quelques facilités[1] — mais Tillieux peut se le permettre, tout d’abord parce que Gil Jourdan n’est pas une série réaliste, et surtout parce que la mission n’est que le prétexte d’un huis clos à ciel ouvert centré sur le trio de héros, où l’action ne tient debout que par l’excellence des dialogues.

En effet, Le Chinois à 2 roues n’est pas une pure comédie (comme peuvent l’être Le Gant à trois doigts ou L’Enfer de Xique-Xique), mais s’inscrit plutôt dans la veine policière des aventures de Gil Jourdan. Cependant, il contient parmi les meilleures répliques de la série — la couverture en porte d’ailleurs la marque, en reproduisant directement une scène de l’album, phylactère compris. Si ce détail ne frappe pas de prime abord, il s’avère qu’il s’agit là la seule couverture de la série à être construite de cette manière, et qu’elle est donc révélatrice d’une réelle volonté de mettre les dialogues au premier plan.
C’est en effet vers eux que tout est tourné, dans un triangle subtilement malmené. Si les joutes verbales de Crouton et Libellules sont délectables dans les autres albums c’est parce qu’elles restent ponctuelles et sont utilisées comme contrepoint comique aux moments plus graves. Ici, comme les deux antagonistes sont toujours ensemble, leurs échanges virulents deviendraient vite envahissants. Mais voilà, Crouton se trouve complètement éteint sur les trois quart du trajet — on découvrira au bout de vingt pages que l’inspecteur est embrumé par des cigarettes à l’opium.[2] Tillieux évite ains d’épuiser un duo comique qui a fait ses preuves, mais il crée de plus un efficace running-gag renforcé par un Libellule très en forme, mais complètement décontenancé par l’attitude de son meilleur ennemi, et venant à regretter leurs disputes chroniques.

L’autre force du livre réside dans la manière de maintenir une tension de tous les instants. Les héros sont engagés sur une route inconnue, perdue au milieu de nulle part, toute retraite ayant été rendue impossible par un sabotage peu subtil. Les péripéties s’enchaînent : leur camion s’embourbe, et ils doivent échapper à un avion dépêché pour les mitrailler ; une fois repartis, les voilà pris en chasse et obligés de rouler à tombeau ouvert sur des routes tortueuses et inconnues… Même une fois réduits à se déplacer à pied, la course en avant ne connaît pas de pause et continue à les emmener de Charybde en Scylla. S’ajoute à cela une sensation d’égarement imperturbablement soulignée par des rizières et des montagnes s’étendant à perte de vue, des paysages qui — désolés et martelés par une pluie battante — semblent plus apocalyptiques qu’exotiques. Et ce n’est qu’après une longue digression occupée à assurer sa survie que Gil retrouvera, un peu par hasard, sa mission initiale.

Cet album est aussi intéressant à un autre titre, puisqu’il s’agit de la dernière longue aventure que Tillieux dessinera lui-même. En effet, le renvoi de Rosy et Delporte créera une pénurie de scénaristes dans Spirou et poussera Tillieux à fournir des textes à un grand nombre de dessinateurs : Tif et Tondu avec Will, Marc Lebut et son voisin avec Francis, Jess Long avec Piroton, Barbe Noire avec Remacle, S.O.S Bagarreur avec Follet, etc. La liste parle d’elle-même et, entre 1963 et 1969, Tillieux ne pourra offrir que quelques récits courts à son héros fétiche, souvent des reprises quasi in-extenso de vieux épisodes de Félix. Il en tirera une véritable frustration et finira par déléguer le dessin à Gos, qui assurera ce travail durant quatre albums.

Même s’il serait osé de vouloir voir en ce dernier album une sorte de testament, il est cependant intéressant de noter qu’on y retrouve une vraie quintessence de l’esprit de la série : les trois héros y sont convoqués ensemble sur toute la durée du récit, ce qui reste rare, la tension y est exacerbée afin que chaque réplique porte, dosant l’humour par petites pointes et évitant ainsi de tomber dans l’avalanche de gags qui caractérisait l’album précédent,[3] et la part belle est donnée aux véhicules, auxquels Tillieux a toujours porté un amour sans faille.[4] Pour ces raisons, cette aventure-charnière, en plus d’être un excellent album parfaitement mené, a la saveur des œuvres abouties, témoignage d’un auteur en pleine maitrise de son savoir-faire et que l’on redécouvre à chaque fois avec émotion.

Notes

  1. Ainsi, Gil n’a aucun mal à se faire comprendre de paysans chinois, ni à saisir leurs discussions ; plus loin, un aviateur s’expulse de son avion quelques secondes avant un crash et s’en sort (miraculeusement) indemne.
  2. Je rejoins ici une idée développée par José-Louis Bocquet dans son excellente préface. Pour l’anecdote il faut signaler que les «cigarettes à l’opium» fumées par Crouton sont devenues des «cigarettes chinoises […] faîtes avec de la paille de riz» dans les premières publications en album, rendant le gag complètement incompréhensible. La version non censurée est rétablie dans les éditions intégrales.
  3. Le Gant à trois doigts, Dupuis.
  4. La tôle froissée est toujours présente chez Tillieux, et je m’étonne encore du frisson qu’il réussit à transmettre par ce biais, même à un lecteur peu friand de mécanique comme moi !
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Chroniqué par en novembre 2010

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