Dan et Larry

de

Dave Cooper est un génie des ambiances oniriques, malsaines et poétiques. Depuis son comic, Pressed Tongue, jusqu’au plus récent Weasel, il a développé une galerie de personnages et d’histoires dans lesquelles les fantasmes se mêlent aux souvenirs, dessinant une sorte de musée personnel du bizarre (le sous-titre de Dan & Larry est explicite : «un mélange surréaliste de rêves & de souvenirs raconté sous la forme d’un roman graphique»).
Comme dans certains cauchemars très subtils, ou comme dans certaines pages de Bataille ou de Joë Bousquet, les pages de Cooper ont cet étrange pouvoir de susciter des images non montrées : au-delà de ce qu’elles dévoilent, chacun ajoute ses propres images intérieures, et le malaise des planches de Cooper s’augmente du malaise propre qu’apporte son lecteur.
Cette opération d’échange se joue au plus intime : Cooper adore plonger dans les arcanes du désir, et tout particulièrement dans la psychologie perturbée de l’éternel timide ou de l’adolescent à peine pubère. Les affres de la quête de soi rencontrent les hésitations de l’érotisme naissant, saisi dans une cruauté d’autant plus grande que ses objets sont encore vagues, et indistincts.

Cette indistinction, ce flou qui fait vaciller le récit, c’est le territoire propre de Cooper. Chacun de ses personnages cherche quelque chose — quelque chose d’indicible, quelque chose qu’il ne connaît lui-même pas encore, mais qu’il désire avec crainte, tremblements, sueurs froides. Le dessin lui-même suinte, car Cooper partage avec Killofer ou Fingerman le génie du dessin organique, qui se démultiplie en tubulures improbables, et outres gonflées, et organes luisants et humides.
Tout, dans le décor comme dans les personnages, est potentiellement vivant, organique, frémissant. Pas de filles sans yeux noircis de luxure, sans fesses joufflues et débordantes ; pas de sourire sans rictus, sans salive aux commissures. Les images tremblent ainsi d’une luxure impossible, suscitant dans le moindre trait — et même dans les objets théoriquement inanimés — l’aveu d’un désir mêlé de dégoût, saisi dans le moment même de sa naissance, lorsqu’on n’identifie pas encore bien le sens de ces mouvements confus : est-ce de l’envie, de la répugnance, de la fascination qui mènent Dan et Larry ?
Du vilain petit canard prépubère qui court après une maturité trop précoce (Dan) au presque trentenaire obèse et immature qui semble purger dans ses comics le trop plein d’une libido inassouvie (Larry), lequel est le véritable pervers ?

Aucun, ou les deux. Les décors et les objets fantastiques (oiseaux métalliques se nourrissant de viande pourrie, moutons sans pattes, arbres plats), les situations surréalistes (qu’est-ce qu’un Nulluck ? Et pourquoi ne faut-il pas trouer leur carapace quand on en trouve un dans le jardin ?), les personnages difformes et étranges : tout est là pour décentrer l’oeil du lecteur, pour se refuser à une interprétation immédiate.
Comme chez Jim Woodring, les formes abstraites et les lieux bizarres, les objets incompréhensibles et les personnages presque extraterrestres libèrent l’œil et le rendent disponibles à la pure relation : seuls comptent les gestes et les mots, et les sentiments confus sont ainsi mis sous la loupe du récit qui n’est plus pollué par le réel. Le rêve cauchemardesque ne laisse plus subsister que la forme pure de l’adolescence hésitante et moite, plaquant ses désirs secrets et ses dominations discrètes sur le monde entier qui l’entoure.
Larry finira, costumé comme ses héros, par basculer du côté obscur, en entraînant Dan dans des attouchements hésitants : il y perdra, littéralement, la tête. La toubib appelée au secours par un Dan encore plus tremblotant et suant que de coutume recoudra la blessure en concluant le récit par ces mots définitifs : «Eh bien, il est temps de refermer cette chose».

Site officiel de Dave Cooper
Site officiel de Le Seuil
Chroniqué par en février 2006

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