Fin de Chaîne

de

Tout commence par un accident, ou un assassinat, en tous les cas par une mort. Le bon peuple des dindes du désert est sous le choc. Après des siècles de tranquillité, principalement dûs au fait que cette espèce ne soit pas comestible, les animaux voient chaque jour leur effectif se réduire dans un engrenage incessant. Là où les premiers meurtres pouvaient passer pour des incidents, quand la cadence devient infernale l’excuse ne tient plus. Préférant tout à la vérité, qui après tout ne concerne que le voisin, la plupart des dindes préfèrent se masquer derrière le discours rassurant de l’éloquent Charles, guide à l’ampleur prophétique, et bien pratique pour éviter de penser par soi-même. Un soi-même par ailleurs bien malmené dans cette contrée où l’uniformité est de mise, rien ne ressemblant plus à une dinde du désert qu’une autre dinde du désert. La non-reconnaissance, running gag cocasse, est à l’origine d’un renforcement de l’implacabilité du destin.

Aucune dinde ne réussit à reconnaître tout ses congénères, et si quelques-uns ont le don de repérer quelques autres, c’est toujours imparfait et faillible. Les plus perdus en arrivent même à se faire convaincre que le nom qu’ils croient porter n’est pas le bon. Dans cette confusion du soi, on comprend que le sort d’une petite dizaine, puis centaine, etc… de dindes inconnues ne fasse pas frémir les autres, bien assez angoissés par elles-mêmes.
Après l’aveuglement initial — il ne faut pas s’inquiéter pour une petite vingtaine d’accidents, pure coïncidence, tentent quelques téméraires — vient la paranoïa. On suit de près l’accusation des autres espèces, un ours, un serpent, des vautours dépassés par le nombre de charognes, puis sa suite logique : le repli de l’espèce sur elle-même dans un délire sécuritaire. Mais une fois les dindes entre elles vient une autre question : et si le coupable était parmi elles ?

Si le début met un peu de temps à se mettre en place, et que la technique graphique peut d’abord rebuter — des collages pour les dindes et un dépouillement du décor et autres protagonistes — on entre assez vite dans l’enchaînement global. Michel Galvin a su ménager son récit en équilibrant à merveille tension dramatique, envolées lyriques et humour. À ce titre la réunion d’espèces plus lucides et leurs brèves apparitions moqueuses, apportent un recul très appréciable, permettant au lecteur de sortir un peu du maelström de bêtise ambiante. De la même manière la création d’une dinde-personnage, une des seules sur lesquelles se découpe une réelle identité, dynamise vraiment le récit et permet un contrepoint des plus jouissifs. Ha, cet oiseau supérieur, transcendé par le guano d’un aigle qu’il a pris pour Dieu, et qui résistera à tous les drames de son espèce par sa mise au ban en choisissant un autre joug : celui de son Dieu, unique et puissant. Dieu ignorant tout de son existence et dont la seule marque est une fiente quotidienne.

La métaphore peut parfois paraître excessive et appuyée, et pourtant, elle touche juste. Le jeu perpétuel de l’auteur entre les groupes qu’il a distingués, l’escalade prévisible mais si bien maîtrisée, et les petites saillies humoristiques font de Fin de chaîne un livre atypique qui, sous couvert d’une pseudo-enquête dont les clefs ne nous seront pas livrées, dresse un portrait au vitriol d’une société assujettie au confort et récalcitrante à toute remise en question. Des dindes du désert bien singulières donc et — on le constate avec tristesse — assez familières qui, si elles ont parfois quelques défauts lassants, ont le mérite d’être on ne peut plus stimulantes, à la fois pour notre conscience politique et nos zygomatiques.

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Chroniqué par en avril 2009