Incertain silence

de

Juste un trait pour la bouche. Court, à peine flexible, s’incurvant de manière infime même en cas d’émotion maximante. Traînant dans cet espace blanc que devient la mâchoire, il se met parfois dans un coin par interrogation, mais sans l’aide des zygomatiques, eux sont énervés, rendus absents de ce visage. Impassible et muet à sa source, c’est de ce silence en titre qu’il s’agit. L’incertitude venant de ce que l’on en ignore la raison et, touchant plus au signifié, de cet autre mutisme (vacuité relative) qui gagne ceux parlant pour ne rien dire.

Cela commence dans une Amérique bucolique (et picturale) du début du XXe siècle, pleine de vagabonds et déjà un peu dépressive. Le petit homme centripète emprunte sa silhouette élastique et son impassibilité faciale à Buster Keaton. Mais ici il n’est pas cameraman mais peintre méticuleux sur le motif, signant du simple prénom Joe.
Avec sa roulotte de photographe, il peint comme on photographie prenant par le pinceau portraits et paysages, i.e. ce qui fait les gens et ce qu’ils possèdent.[1] Mais cela ne marche pas fort et le discours de ces images ne compense pas son mutisme.
L’arrivée hasardeuse d’un homme se prétendant de l’autre art, celui du verbe et des vers, viendra rompre son silence contemplatif par un déluge de paroles pleines de promesses. Cédant à celles-ci pour rompre un certain silence (comme on dit), l’homme se révèlera maudit poète plutôt que l’inverse, précipitant notre peintre dans le burlesque et le slapstick de mésaventures de plus en plus citadines. Il rencontrera des artistes coiffés comme le Picasso de l’époque, des méchants et des policiers comme dans le cinéma de l’époque, ainsi que des voitures, des métros aériens, des rôtisseries, des bars, des ateliers et de charmantes jeunes femmes.
Porté par l’événement, l’image et les images qu’il donne, il aura le temps de tomber amoureux et de croire en la valeur de son discours non verbal. Une valeur non pécuniaire qui ne vous fournit pas forcément la pitance d’un poulet rôti, mais rejoint la belle théorie d’Oscar Wilde prétendant que la nature imite l’art. Il l’apprend un peu à ses dépens certes, mais n’étant pas avare, il aura la chance du généreux retrouvant ce qu’il avait perdu, appointé d’un amour et d’une réponse ouverte à sa question picturale «enfermante» où quatre vaches étaient égale à une.

Et le cinéma dans tout ça ? Et bien il n’y en a pas directement. Joe traverse un décor sans les indices de cette modernité de l’époque. Ce qui importe, en ce livre, ce n’est pas le septième art mais la chorégraphie de celui-ci, l’identité qu’il en avait gagné, quand, comme la bande dessinée, il n’avait pas encore cette piste sonore permettant de bousculer les molécules d’air de la salle obscure.
Il y a beaucoup de bruits et de paroles dans cet album sans que cela soit incompatible ou paradoxal. En donnant les traits de Keaton à son personnage, Ayroles lui donne aussi cette valeur d’icône irréductible, un peu comme le Charlot des Temps Modernes, où se mêlent astucieusement le mutisme identitaire du personnage et le monde bruyant du cinéma parlant triomphant.[2]
Incertain silence n’est donc pas un cinéma de papier mais une bande dessinée se confrontant à une culture et a un autre langage. Ayroles en synthétise la relation jusque dans son dessin où les aplats noirs, leçon du noir et blanc projeté sur un écran, viennent équilibrer et rythmer la transparence de ses images précédentes.[3] Un album charnière pour un auteur talentueux où les liens avec le cinéma se nouent d’intelligence, non des habituelles frustrations citationnelles si courantes dans le neuvième art.

Notes

  1. La preuve en planche 5 et 6. Quand il peint une vache et qu’elle ne respecte pas le temps de pose/réalisation de son image, il la peint aux endroits de son paysage où il l’a vue de son œil photographique. L’image se retrouve donc avec quatre vaches, les quatre fois ou il l’a regardée pour la peindre et vérifier l’avoir peinte. A la différence d’un daguerréotype, il peut saisir ce qui bouge, mais lui il le repeint si ce qui bouge a bougé. Un très beau passage (bien évidement irréductible à une note de bas de page) montrant et se jouant de la différence peinture / photographie mais aussi de la différence bande dessinée (images multiples) / peinture (comme image unique et autonome). Pour le médium qui nous intéresse c’est aussi en écho un bel hommage à la vache de Caran d’Ache.
  2. Notons que le cinéma est devenu muet quand le cinéma est devenu intrinsèquement parlant. Avant il n’était pas perçu comme muet, il était juste du cinéma, souvent accompagné d’un ou de musiciens, voire, parfois, de récitant jouant les intertitres. Il était donc loin d’un art du silence.
  3. Voir par exemple ses Notes Mésopotamiennes, Paris, L’Association, collection «Mimolette», 2000.
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en janvier 2006

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