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Le Commis Voyageur

de

Notes de (re)lecture

Des cases sans personnages

Dans les bandes dessinée de Seth, le lieu où se déroule l’histoire possède une valeur déterminante sur l’histoire elle-même. Ses livres présentent de nombreuses cases et séquences sans texte et sans personnage. Ces cases ne sont pas vides pour autant et portent une charge forte : elles font ressentir au lecteur la force de l’influence créée par le paysage.

Le personnage, c’est la ville

Dans le premier des deux chapitres du Commis Voyageur, la ville de Toronto accède presque au rang de personnage : d’une part parce que des pages entières lui sont consacrées, et d’autre part parce qu’elle est montrée à différentes époques. Le livre s’ouvre sur trois planches sans personnage, composées de vues de la ville en vision horizontale (ni plongée, ni contre-plongée), toujours à hauteur des étages supérieurs (une seule case est cadrée au niveau de la rue). La ville est montrée au lever du soleil, à son réveil, qui précède celui d’Abe Mathcard, premier personnage humain montré planche 4.

A partir du réveil de Abe Mathcard, nous restons à l’intérieur de sa maison, jusqu’à la planche 33 puis nous l’accompagnons sur son perron et Abe énumère tous les changements intervenus dans la rue depuis 1937 : les voisins qui habitaient ici, les dates auxquelles les boutiques ont fermé ou changé de propriétaire… «Vous savez», dit Abe, «on ne change pas, en vieillissant. Ne laissez personne vous faire croire ça. On reste les mêmes. Ou on se retranche encore plus dans les comportements qu’on a toujours eus. Non, c’est le monde qui change. Les endroits familiers disparaissent. Les immeubles sont rasés, les restaurants changent ou ferment, les rues sont déviées ou renommées… les gens meurent. Et ce n’est plus qu’un monde de souvenirs. Les gens, les lieux, les sentiments — tout subsiste.»

La ville représente le changement, le renouvellement, le passage des générations, par opposition à un intérieur immuable où le temps ne s’écoule pas : A l’intérieur, chez Abe, les pendules sont arrêtées.

Une ville moins familière

Dans le deuxième chapitre, qui se passe en 1937, la ville est moins familière. Privé d’intérieur (la chambre d’hôtel et le restaurant sont trop étrangers pour jouer ce rôle), Simon Mathcard est projeté dans un extérieur permanent et déambule dans une ville peu accueillante. Elle est alternativement surpeuplée (dans la dernière case de la planche 97 on dénombre sept personnages en plus de Simon), livrée à l’automobile (planche 98) puis complètement désertée (planches 102 et 103) et enfin pluvieuse (planches 104 et 105). Elle est montrée en plongée, en contre-plongée, ou dans des perspectives trompeuses (grande case de la planche 85, avant-dernière case de la planche 90, angle étrange des voitures dans la première case de la planche 109, ligne brisée du trottoir de la deuxième case de la même planche).

Ces anomalies reflètent-elles l’inadaptation de Simon Mathcard ou est-ce le tumulte urbain qui est à l’origine de son malaise ? Le contraste est en tous cas saisissant entre la sérénité du Abe de la première partie, qui, depuis son intérieur où le temps s’est arrêté, voit la ville changer mais rester familière et l’angoisse croissante de Simon qui est projeté dans le mouvement permanent du temps sans pouvoir trouver de refuge dans la ville étrangère.

Site officiel de Casterman (Ecritures)
Chroniqué par en mai 2014

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