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Les fantômes du Louvre

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Plus vraiment auteur de bande dessinée depuis La femme piège ; pas vraiment peintre mais plutôt dessinateur par la «couleur directe» ; pas tout à fait français car toujours invité pour parler des Balkans dès qu’ils s’enflamment et lui rappeler qu’il n’est plus ni yougoslave, ni totalement débloqué de l’Est ; jamais non plus tout à fait cinéaste pour les trop habitués du cinéma, Enki Bilal est hanté de vies multiples revenantes, parfois revenues, parfois revenant, qui viennent toutes de la représentation, qu’elle soit personnelle ou sociale.
Alors, à travers ce musée personnel, imaginaire, celui d’une carrière en marge de plusieurs arts et de l’Histoire, quoi de plus logique, et non étrange et ironique comme le penserait certains, que celui d’une invitation dans le musée de tous, celui d’une Histoire de l’art qui exprime moins qu’elle ne représente un décor et des objets clinquant aux yeux des trop nombreux visiteurs d’un jour ?

Que peuvent représenter ces œuvres pour celui ou celle trop press(é)e qui ne connait pas leur histoire et leur signification ? Et bien une fiction justement. Celle de soi et de l’illusion d’avoir vécu (participé à) cette histoire dite de l’art et de ses artefacts semblant désormais moins du temps passé que de l’éternel présent[1].
Illusions immédiates, mémoires sans mémoire[2], mémoires de vies envisagées comme des attractions foraines[3], c’est de là que naissent les fantômes ou pour le moins les vies fantomatiques.

Enki Bilal, auteur de bande dessinée par ses racines artistiques, celles du germe de ses premières œuvres publiées, voit par sa vie qui se souvient d’une autre époque et sait avec le même regard anticiper d’autres époques[4]. Comme pour une bande dessinée, il sait que ce qui représente, ce qui fait image, à une généalogie, une suite d’images pausées (pensées plus ou moins consciemment) qui font récit voire le poursuivent.
Ici, ces visions[5] sont la réflexion de vies trop pressées aux allures fictionnelles, feintes grossièrement par conformités grégaires[6]. Devant ces photographies d’œuvres, pas de vies en vitesse, mais bien ce vide qui ne peut se remplir que du verbe créateur, dessiné et/ou écrit. «Je n’y étais pas alors ?» se diront les vies accélérées et Bilal ajoute des petites histoires à l’Histoire pour dire que ces vies ne voient seulement que ce qu’elles savent déjà voir.[7]

Bilal est-il un touriste ? Oui, dans la mesure où il est face à un grand vide et qu’il sait lui aussi instinctivement qu’il faut se mettre devant pour exister et faire semblant de le cacher (prise de vue face à une vie sans prises pourrait-on dire). Non, dans la mesure où il s’agit de visages qui ne sont jamais tout à fait lui, et qu’il les dessine à dessein même en peinture. Finalement, ne pas se voir en cette matière et dans les autres, se révèle la grande qualité salvatrice de l’auteur.[8] Celle-ci le fait errer dans l’entre-deux des arts avec un succès se jouant de la mémoire.[9] Un malentendu ? Oui, et mal vu aussi, comme ces cases où l’on vous range. Judicieux que cet auteur incarne pour bien des gens «la bande dessinée artistique» puisque sa vie fonctionne comme tel. Art de l’entre-deux cases et de la mémoire qui s’y loge, la neuvième chose fonctionne ainsi elle aussi.
Les fantômes du Louvre ferait donc parti de ces livres dont l’intérêt puise aux mêmes sources que le Tintin et l’Alph’art d’Hergé ou le Pim & Francie, The Golden Bear Days (Artifacts and Bone Fragments) d’Al Columbia. Tous cultivent cet inachèvement, ce fragmentaire, ce jeu sur le temps par l’esquisse, etc. qui mettent à nu par l’à-côté, l’étrangeté, voire l’incongruité, certaines particularités d’un art en neuvième position. Bilal y ajouterait un peu par hasard l’idée de vision, non pas comme action de voir, mais comme regard en action se chargeant ici, dans ce contexte muséal amplifiant et s’élargissant, de l’écho ou du reflet spectral de la notion de «regardeur».

Notes

  1. Le «j’étais devant», une preuve faite par la photographie, trace mnésique du court terme dans le lieu de traces de temps longs ; écriture de soi par/dans la lumière zénithale et muséale.
  2. Nécessité d’une photo ou d’un objet pour se souvenir.
  3. Tendues vers la «sensation».
  4. Ne rappelle-t-on pas souvent que l’auteur a anticipé dans ses œuvres la chute de l’union soviétique et l’attentat du 11 septembre ?
  5. L’étymologie de «fantôme» et de «fantasme» viendrait du grec phantasma qui veut dire vision.
  6. Fantômes visiteurs contre visiteurs fantômes sans vrai temps de pause ?
  7. Enki Bilal a fait 23 photos comme un touriste, celles d’œuvres qu’il a ensuite littéralement et littérairement légendé. Les photographies ont été imprimé sur toile. Ce sont donc de vraies-fausses légendes de vraies-fausses toiles, où les «peintures» de l’auteur sont plus dessinées que peintes et où le support est moins la toile qu’une image d’œuvre.
  8. Paradoxale puisque son aura médiatique et ses succès en salle des ventes laissent accroire le contraire au grand public. Bilal n’est pas un peintre, il est au mieux un illustrateur vivant essentiellement de ses trouvailles graphiques des années 80, sans depuis les renouveler véritablement.
  9. Cette mémoire qui est dans un contexte fictionnel et celui d’une lecture. En élargissant ce processus perceptif, la vie de Bilal ne serait-elle pas une bande dessinée ? Ne serait-il pas le héros médiatique d’une bande dessinée «artistique» ? N’aurait-il pas été (malheureusement) trop rapidement lu et assimilé de cette manière par lui et/ou les médias ?
Site officiel de Enki Bilal
Chroniqué par en janvier 2013

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