du9 in english

Le Sommeil du Monstre

de

Bilal le raisonnable a beaucoup dormi toutes ces années (L’homme qui dort). Depuis quand ? La femme piège ? La femme piège un monstre ! ? Peut être … Allez savoir !
En tout cas, ses (ces ?) monstres étaient tous là, sauf qu’à la différence de Goya il ne l’exprimait pas (ou plus). Mais avec le réveil la mémoire est revenue, elle a démarré en Yougoslavie en 51.
Cette re-naissance à la raison/mémoire est une victoire (niké en grec), et Bilal fera donc commencer son/ses personnage(s) en ces années 90 !
Naissance, renaissance, même pays, contexte différent. Le pont antique mis à bas par les barbares, le néo moyen-âge se profile, celui de la bête immonde qui a sévi entre temps (ces années 90).

Entre temps ? Stop ! Arrêt sur l’expression ! (démontage)
Oui, l’entre temps est la problématique de cette album.
L’histoire y est un présent dans le futur qui s’interroge sur un passé, c’est-à-dire notre présent, chaque jour de plus en plus passé. Mais plutôt que de vous évoquer cet entre temps narratif et/ou historique, je vous en évoquerai un autre, celui de l’entre deux images/temps, celui du montage.

Autres temps, autres lieux, si vous avez vu l’expo des originaux à la galerie Christian Desbois en octobre-novembre 98, vous avez pu constater que les images sont là, seules, par centaines, de toutes tailles, désordonnées, réagencées, encadrées, en dehors de toutes planches et souvent supérieures au format de l’album.
Les planches n’ont pas été découpées, les images n’ont pas été agrandies, elles ont été conçues tel quel. Elles ne sont plus que des plans prêts au montage sans bande son (typo) et certaines datent même du début des 90’s (cf. l’avion de la page 53, par exemple).
Bilal travaille en mémoire visionnaire (scénario, dessin), les plans sont d’après (le) mémoire (d’après (ou d’avant) le scénario) et Bilal enregistre (se souvient ?) sur pellicule papier, avec pinceau caméra, acryliques et pastels (techniques mixtes).

Tout se passe ensuite dans une autre mémoire, numérique, celle de l’ordinateur qui réunit les images et les mots sur un espace virtuel ; qui une fois imprimé, on appellera planche ; qui une fois relié, on appellera album.
Reproductibilité technique est problème aural, les images perdent indéniablement en matière (autre grande leçon de l’expo), mais y gagnent autre chose sûrement.

Confirmation : Bilal n’est pas un peintre (ouf ! tant mieux !) car il fait des images énnealogiques, qui en appellent d’autres (avant ou après). Démons, démontés par le montage démonté, démontré (et remontré).
Le regroupement d’images qu’offrait l’expo était à la fois une nécessité réelle (l’espace d’exposition disponible) et une nécessité dictée par une logique de l’ordre de l’esthétique et du narratif.
Difficile à dire vraiment, mais sur ces murs une autre histoire était racontée (oralité). Et chuchotée, plus bas encore, celle d’un Bilal bel et bien réveillé par un compromis technique, qui a mis en sommeil son cinéma. Peut être est-ce là le vrai monstre endormi ?
Souhaitons qu’il continue à faire de beaux rêves.

Site officiel de Enki Bilal
Chroniqué par en juin 1998

Les plus lus

Les plus commentés