Magic Pen

de

Sam Zabel ne trouve plus l’inspiration. Y voir les conséquences de sa vie de couple, de l’éducation de ses jeunes enfants ou de la quarantaine, serait moins des explications que des facilités, pour ne pas dire des clichés. La nature de l’impasse dans laquelle ce personnage se trouve tient à son rapport vital à la bande dessinée dont il a fait son métier. Le mot «Pickle», titre de son comic-book alternatif qui l’avait fait connaître plus de dix ans auparavant, pourrait résumer sa situation.
Dans le sens d’amuse-bouches saumurés, il traduirait le fait que si l’auteur a su relever le goût ponctuellement, il ne saurait aller vers une œuvre de plus grande ampleur bien plus riche en saveur. Dans le sens de «pétrin», «être dans de beau draps», il anticiperait sa situation d’enlisement actuel. Enfin, dans un sens plus argotique, le mot «pickle» peut décrire une sexualité immature, «touche-pipi» pourrait-on dire, signification qui entrerait en écho avec son travail alimentaire consistant à scénariser les aventures d’une super-héroïne nommée Lady Night, personnage hyper-sexué, au costume ajusté et outrancier comme il se doit pour satisfaire un public essentiellement masculin.

La nature de l’essoufflement de l’auteur Zabel tiendrait alors en un écart finalement assez commun entre une idéalité et une trivialité, mais ayant ici pour contexte certaines spécificités de la neuvième chose et de son histoire. Le récit serait alors classiquement de comprendre cet écart.
Toute l’intelligence de Dylan Horrocks sera de ne pas faire une de ces mises en abyme devenues conventionnelles, plongeant ad nauseam dans le citationnel[1], mais bien d’interroger transversalement et profondément la bande dessinée par une de ses convention les plus emblématique : la bulle. Souvent résumée à la simple circonscription d’un espace dédié à un texte dialogique ou monologique, celle-ci est rarement analysée comme traduction/matérialisation de ce vecteur de la parole qu’est le souffle[2]. En cela elle se distingue bien du phylactère dont la matérialité est celle d’une bandelette de papier ou de parchemin, et qui signifie par-là, du moins à l’origine, un discours ex-libris.
Sam Zabel ne trouvait pas l’inspiration, mais il va comprendre une fois enrhumé que c’est par l’expiration que le discours peut se faire entendre en général, et plus particulièrement en bande dessinée. Aspiré par elle, il va inhaler ce qu’elle déploie. Tout au long de ses mésaventures, il va apprendre à respirer, s’ouvrir à une neuvième chose devenue profondément diverse et reflétant, quoi que l’on fasse, l’air du temps où elle apparaît, évolue et se renouvelle.

Le chemin suit bien évidement celui en direction des origines à l’aune des variations les plus contemporaines et populaires (symbolisées ici par les manga, à travers le personnage Miki), pour démontrer que tout baigne dans le même air.
La belle scène où l’auteur se retrouve à la source originelle, en plein art pariétal pour comprendre le sien, montre un souffle imbibé de pigment pour que celui-ci projeté, dessine en négatif l’empreinte de la main. Celle-ci peut désormais tenir un pinceau, entre inspiration et projection (expiration) le lien est fait. L’air est à la fois environnement et support, contingence et liberté, dans un rapport devenant magique par manque d’explications rationnelles.

La vitalité du souffle que décrit Horrocks interroge aussi celui d’un désir vital qui n’est pas l’apanage de la bande dessinée. Sam Zabel a pu un temps le confondre avec le fait que la bande dessinée s’adressant avant tout à un jeune publique masculin, son manque de désir envers elle pouvait venir du fait qu’elle reflétait la libido de ces «petits pénis»[3]. Le Magic Pen est certes l’instrument du créateur/auteur, mais surtout le moyen de concrétiser, d’inscrire un souffle, d’expirer et matérialiser une inspiration de l’air du temps. Comme le montre la couverture, il agit sur la possibilité de voir et de parler. Il explique ou situe (dans) ce monde plutôt qu’il n’en crée un.

Notes

  1. Comme par exemple la série éponyme de Valérie Mangin, chez Dupuis.
  2. Notons que cette notion se retrouve dans le terme latin «anima», à la fois âme et souffle. Ses dérivés comme animer, animation, rappelleraient que dessins animés et bande dessinée ont une proximité par l’idée d’insuffler.
  3. Étymologie du mot pinceau.
Site officiel de Casterman
Chroniqué par en novembre 2014