Otaku

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Il y a chez Lionel Tran un certain systématisme, une volonté de décrire des personnages apathiques, sans espoir mais aussi sans envie.
Otaku s’attache ainsi aux basques de deux jeunes japonais, pseudo-artistes contemporains de passage en France, qui se retrouvent bloqués à Lyon, englués dans une grêve des transports. Dépossédés du projet qui les faisait avancer (une tournée dans diverses galeries), ils passent leurs journées à attendre (jeu vidéo, ébats sexuels et sommeil), prisonniers de la barrière de la langue.
Violence, drogue, sexe — rien ne les tire de leur torpeur, rien ne semble les toucher. Seule chose qui éveille chez eux un semblant d’intérêt ou de fascination, Exil, un jeu vidéo mystérieux et addictif.

C’est un jeu étrange, très oppressant. Je ne prends pas de plaisir à y jouer. […] C’est comme si on ne pouvait pas s’arrêter une fois qu’on a commencé. Comme la vie.

Plus spectateurs qu’acteurs, les personnages d’Otaku se trouvent échoués dans un univers qui n’a pas de place pour eux — et dès la première page, Mui (la jeune japonaise) indique qu’elle est un accident, que son père ne voulait pas d’enfant. Pas de colère ni de désespoir, juste de la résignation.
Au fil des pages, Otaku accumule ainsi les signes d’apathie et souligne la déshumanisation de ses personnages en les transformant en machines ou en images — masques et mise en scène, camescope et écrans de télévision, lunettes de vision virtuelle et jeux vidéos [1] .
Seulement, à force de vouloir indiquer l’indifférence et l’inaction, la narration tombe dans un excès qui frôle la caricature. Il n’est plus un événement (aussi mineur soit-il [2] ) qui ne vienne participer à cette ambiance de lenteur et d’hébétude. Jusqu’à ce que tout se fonde dans une sorte de grisaille dépourvue de véritable relief, et dans laquelle le lecteur progresse sans entrain vers une fin qu’il sait forcément pessimiste.

Otaku demeure néanmoins un ouvrage intéressant, réussissant à atteindre le but que les auteurs s’étaient sans doute fixé — décrire «une génération sans idéaux».

Notes

  1. Préoccupation présente dès la couverture, où l’on retrouve Aibo, le petit chien mécanique créé par Sony, en provenance directe du Japon. Une manière (sans doute) de résumer en une image le propos du livre : la lente transformation de l’homme en «machine à vivre», dépourvue de véritable humanité.
  2. Comme, par exemple, la disparition de la montre de Ryu — témoin du temps qui passe, son absence confirme que les deux personnages principaux sont désormais dans un espace où le temps ne compte plus.
Site officiel de Lionel Tran
Site officiel de Les Requins Marteaux
Chroniqué par en février 2005

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