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Peanuts, the art of Charles M. Schulz

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On sait que « Peanuts » serait en français l’équivalent de « clopinettes » [1] , de ce pas grand’chose essentiellement pas grand’chose tant qu’il est toujours au présent. Soudainement ailleurs, mais dans le passé, il acquiert l’essence qui lui manquait, surtout aux yeux larmoyant des moins lucides.
Peanuts est ici suivi du sous-titre the art of Charles M. Schulz, désignant par-là et à la fois, la manière, la valeur et la qualité de l’oeuvre d’un homme n’appartenant désormais plus qu’aux mémoires [2] .
La comprendre, l’expliquer, la raconter, ce livre est à la hauteur de son ambition, avec l’originalité de tenir ses propos visuellement, en alliant l’intelligence de la reproductibilité technique maîtrisée à la subtilité de la mise en page.
Geoff Spear signe les photographies des oeuvres et Chip Kidd leur agencement. Ce dernier les éclaire de textes concis, justes, parfois extraits d’entretiens, dans un style que l’on peut dire « bande dessinée » — comme on dirait style télégraphique en littérature — car ils ne démériteraient pas leur présence dans des bulles, des narratifs ou des récitatifs, cultivant surtout les mêmes rapports subtils aux images adjacentes.

Pour nous francophones, la multiplicité étrange du livre de Spear et Kidd peut se traduire par le triple sens du mot album, qui peut être de bande dessinée, de collections, ou de souvenirs. Peanuts est les trois à la fois. Il y a tout d’abord de nombreuses bandes dessinées à lire, de toutes tailles, noir et blanc, couleurs, « dailies » ou dominicales.
Que ce soit des originaux ou des vintages [3] , la plupart proviennent des archives de Schulz et des collections particulières de sa famille [4] . Par la suite, les auteurs ont bénéficié des conseils et de l’importante collection de vintage de Chris Ware, admirateur immodéré de l’oeuvre et du maître californien de Santa Rosa [5] .
La rareté des objets, leurs aspects intrinsèquement sériels, leurs visibilités exceptionnelle dans ces pages, concrétisent ce livre dans la fonction de la deuxième définition du mot album.
Celle d’album souvenirs s’impose autrement, principalement par le fait qu’il s’agit d’objets de famille, présentés chronologiquement, accompagnés de quelques lettres, photos, ou dessins originaux. Un univers de la trace, accentué par le sujet même de l’oeuvre de Schulz, intimement liée à l’enfance.

Ce qui homogénéise tous ces aspects (au-delà du format de l’album [6] qui n’est pas à nier bien entendu), c’est la photographie. Ce livre est un livre de photographies et Spear magnifie des oeuvres d’art comme — sans proportion gardée — Steichen a pu le faire des oeuvres de Rodin [7] . La lecture oscille donc entre le studium et le punctum Barthien, privilégiant l’un, privilégiant l’autre. Mais toujours savamment parasité par le sujet de l’oeuvre et le médium qu’elle incarne (la bande dessinée). Par bien d’autres aspects Peanuts évoque aussi certaines démarches d’artistes contemporains, comme celle de Christian Boltanski par exemple, et plus particulièrement ses oeuvres des années 70 sur les enfances inventées.

Jamais le mot « Peanuts » n’aura été mieux utilisé. Vieux papiers, outils et table de l’artiste, comme des traces de fonds de tiroirs hésitant entre l’archéologique et le roman familial (les personnages sont dans la mémoire collective).
Le plus étonnant peut-être est que se livre reproduit l’état d’un art dédié à la reproduction, fait pour être reproduit. Voir ces strips jaunis reproduits, eux-mêmes reproductions de dessins originaux reproduits parfois quelques pages plus loin dans ce même livre, tout cela donne une dimension vertigineuse et stimulante.
Une mise en abîmes accentuée d’autant, par des cadrages mordant volontairement sur les documents reproduits, gardant leurs traces d’adhésifs ou des déchirures des journaux dont ils ont été extraits par des mains collectionneuses, magnifiant un point de vue subjectif (partagé) d’objet ayant vécus (comme nous).
Jamais ils ne sont présenté de la manière démonstrative trop scientifique ou commerciale des catalogues d’expositions ou de ventes. Toutes ces archives sont certes majoritairement présentées chronologiquement, mais surtout dans « un certain ordre agencé », qui n’hésite pas à oublier ponctuellement ce principe.
Recadrés, grossis, à la lecture c’est une tentative de saisir les objets au plus prêt, de les sentir (recadrer, zoomer macro) ou de voir ce qui a été possédé (vue d’ensemble) et possédant (hors champ). Nous sommes bien de ce monde contemplant une oeuvre majeure et unique.
De ce parcours du temps, de son travail sur le plat du papier et la troisième dimension d’un livre, on ne fuit surtout pas l’atemporalité et la nostalgie, elles sont supplémentaires pour faire face au manque à venir.

A aucun moment il ne s’agit d’une réimpression soignée, nettoyée (pour ne pas dire aseptisée) de l’oeuvre Schulzienne. Il ne s’agit pas d’une « Pléiade », mais bien d’une vue d’archives et d’objets de collections, jouant sur l’ambiguïté d’un médium lié au reproductible.
A la fois un très bel hommage et une fine étude visuelle se lisant suivant les attentions de lectures de chacun, d’une nostalgie souriante devenant le parcours chronologique de ces archives, à une analyse-promenade stimulée par des sources multiples inédites, judicieusement montrées et rapprochées.

Notes

  1. Gotlib et Mandryka, eux, le savent depuis longtemps…
  2. Depuis le 12 février 2000.
  3. Strips ou comics de première édition.
  4. Spear et Kidd ont bénéficié d’un accès libre pendant le mois de Juillet 2000.
  5. Cette admiration a été concrétisée par le célèbre n°200 du Comics Journal dont une moitié était consacrée à Chris Ware et l’autre à Charles M. Schulz. Dernièrement l’anthologie Top Shelf intitulée Asks the big questions (Juin 2003) a rendu un hommage aux Peanuts et a publié, entre diverses contributions toutes originales, un article de Ware initialement écrit pour le livre de Spear et Kidd mais qui fût finalement écarté. Ware y témoigne avec émotion et grande connaissance, de sa passion pour le travail de Schulz.
  6. 18,5x22cm.
  7. Le travail de Spear me rappelle aussi celui tout aussi remarquable de la photographe Catherine Janvier sur le livre de Thierry Groensteen, Astérix, Barbarella & Cie, trésors du musée de la bande dessinée, éd. Somogy & C.N.B.D.I.
Chroniqué par en juillet 2003

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