Skibber Bee-Bye

de

Parfois ce qui manque n’est pas la parole allant (s’espérant aller) se précisant, mais l’articulation et l’inclination à la communication, au pouvoir dire et donc signifier. Ces deux souris sœur et frère, drôle d’oiseaux vivant confortablement dans la canopée d’une forêt péri-citadine affichant symboliquement leur marginalité créative et comportementale, sont ainsi, ni sourd, ni muet, mais ne pouvant parler, ne pouvant dire autrement que par les gestes dans un monde où, comme ici, l’on est forcément intouchable en dehors des raisons autres que médicales ou sentimentales.

Est-ce dû à leur présence dans un monde humain ? Peut-être, l’autre animal, l’éléphant, lui aussi ne parle pas. Il est certes bien habillé, civilisé comme Babar, mais il ne parle pas pour autant. Ici, les non-humains s’expriment par le regard et les mimiques, se sachant incomplets tout en étant alphabétisés, puisque les trois savent lire et écrire.[1]

Entre le pachyderme et les souris — qui devraient le faire fuir si ce monde était comme le nôtre — s’installent d’autres liens : le gros animal tombe amoureux de celle beaucoup plus humanoïde que lui, et ils partagent, en tant que non-humains, la possibilité de voir et entendre la musique et le langage non verbal des Lik-liks, sorte d’elfes ou de fées sans oreilles au physique ignorant la symétrie des yeux et des membres supérieurs et inférieurs.
Personnages à la Guston pour certains,[2] ils sont les aides morales et idéales à cette vie ne pouvant se faire totalement à ce monde, tout en étant le lien originel avec son pan à l’irréductible animalité. Ambiguës, ils sont comme les cellules d’un corps, support protecteur et mort possible en se reproduisant comme un cancer dans ce qu’ils favorisent, avec cette différence qu’ils sont une communauté entre ciel et terre, avec des comportements follets et lutinant ou d’autres évoquant par leur grouillement, les essaims d’abeilles (bee) dont les reines seraient ces «eyeball’s with ears» qui bouclent ici tout le cycle vital et narratif après l’avoir inauguré.[3]

Ce qui fait titre est l’inarticulation d’une question, pivot du livre et charabia que seules les deux souris comprennent. Est-ce l’assourdi d’un approximatif «Scribbler be bye ?» où l’écrivaillon serait confondu avec l’éventuelle disparition de ce qui sert ici à écrire ? Eux seuls le savent, mais l’on note que c’est leur nid-cabane fouillé, pillé et surtout la disparition de ce livre-album intitulé «Seeing elephant», sorte de journal où se conte et doit s’écrire la vie et le destin de ces souris s’espérant voir l’éléphant[4] qui fera basculer l’histoire dans l’horreur, où le frère et la sœur mettront la même énergie dans l’autodestruction que celle qu’ils mettaient dans la création.

Pourtant le pachyderme amoureux est venu les voir, porté par les Lik-liks.
Les souris l’ont vu bel et bien, mais celui-ci n’a su que multiplier les douceurs jusqu’à l’indigestion. Pour cette raison, pour cette atteinte littérale de l’expression, la souris sœur a religieusement retranscrit cette vue et venue de l’éléphant dans ce journal-album ancestral, d’une écriture précise dont la phrase finale est «what’s the secret recipe ?».
Le meurtre, la tentative de viol et le vol seront l’avers sans douceurs d’un monde déjà précédemment doucereux.[5] Amputé ultimement de cet idéal ancestral où l’on pouvait dire en écrivant dans l’histoire filiale, le suicide est l’ultime réponse des deux souris en quête d’absolu. Dans la mise en scène de leur mort, c’est à la fois la roue de l’infortune et le destin transformant en marionnettes qu’ils expriment et rejettent, affirmant qu’ils manipulent ce qui veut les manipuler. Leur agonie synchrone est leur chef d’œuvre invisible aux yeux autres que celui des lecteurs/lectrices.

A la manière de ses personnages, Regé transcende ce déficit expressif par son dessin, ce beau langage qui touche à l’universel en limitant la destruction à ses choix dans la retranscription d’un réel familier servant de support créatif à sa finesse sensible et imaginative. L’auteur peut dorénavant tout dire, aller là où ses personnages s’enfuient dans un ultime souffle, vers des nuées fertiles où toutes les histoires commencent et dont le matériau n’est surtout pas le rebondissement mais le questionnement sur ce qu’elles partagent et/ou les différencient.
Skibber Bee-Bye est un équilibre d’histoires et d’histoire personnelle[6] où l’auteur déploie alors[7] et pour la première fois toute la palette de son immense talent.

Notes

  1. L’éléphant peut lire et signer des contrats, et l’une des souris écrit dans un album familial. Pour affirmer que deux des personnages sont des souris, que l’un est un éléphant tout aussi sans nom et les autres des Lik-Liks, je me base sur une interview de Ron Regé Jr. par Dan Nadel, pour le Comic Journal où, en page 62, est reproduit une page du scénario de Skibber Bee-Bye. Je rappelle aussi que Regé y affirme faire toutes ses bandes dessinées en les écrivant scrupuleusement avant de les dessiner. Cf. Dan Nadel : «Ron Regé Jr. Interview», in The Comics Journal n°252, Fantagraphics Books, Mai 2003, p. 59 à 73.
  2. Ami lecteur, lectrice mon amour, vois-y moins ce qu’ils auraient en commun que ce qui les en différencie.
  3. Notons que ces «eyeball’s» ont précisément ce qu’il manque aux Lik-liks, c’est-à-dire des oreilles, chose d’autant plus étonnante que ces derniers sont d’excellent musiciens et chanteurs (d’un langage non articulé). Ils sont complémentaires parce qu’ils ont un point commun, en l’occurrence celui pupillaire d’un œil unique.
  4. «Seeing the elephant» était une expression qui symbolisait tous les enjeux de ceux marchant vers l’Ouest pour y réaliser leurs rêves. Un ancêtre des deux souris, en pleine ruée vers l’or, est à l’origine de ce livre-album qui, après l’avoir jeté à la mer, semble avoir été sauvé par les Lik-liks.
  5. Un doucereux qui se porte aux Lik-liks eux-même, puisqu’ils se révèlent meurtriers en aidant la souris frère, indirectement responsables par leur musique dans la tentative de viol de la souris soeur et à l’origine de la disparition du journal-album en le mettant dans la veste de l’éléphant par soucis entremetteurs. Notons aussi que l’ambiguïté des Lik-liks se décelait aussi quand en se reproduisant la nuit aux pieds du lit de la jeune souris, ils en provoquaient des maladies de peau et des excroissances sur le dos et les avant-bras.
  6. La réalisation du livre s’est faite autour du chapitre «An evening out on the Latches Lane», sur environ cinq années et le style de l’auteur a entre-temps beaucoup évolué.
  7. La première édition de Skibber Bee-Bye date de 2000.
Site officiel de Ron Regé Jr.
Chroniqué par en juin 2007

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