Super F*ckers

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L’une des marques de l’impact des super-héros sur la bande-dessinée américaine se trouve dans la fascination des auteurs indépendants/alternatifs pour le genre, ces derniers étant nombreux à avouer le rêve de s’attaquer, à leur manière, à une histoire de super-héros. Si la majorité de ces envies restent au stade du fantasme, les passages à l’acte ne sont pas si rares, principalement chez les petits éditeurs dans le domaine du parodique. Plus rarement se font-ils avec l’aval d’une grande maison, telle la série des Bizarro Comics chez DC Comics, qui y autorise des interprétations «subversives» de ses personnages par des auteurs comme Evan Dorkin, Dylan Horrocks, Paul Pope, Craig Thompson ou encore James Kochalka…

James Kochalka justement s’essaye à nouveau à l’exercice avec Super F*ckers chez Top Shelf. On y retrouve son dessin habituel, simple, en rondeur, presque enfantin, alignant couleurs vives et graphismes naïfs. Un style dont les personnages qui semblent en pâte à modeler s’affichent justement à l’opposé des habituels bodybuilders et pin-up des comics de super-héros mainstream.
La série utilise ainsi nombre des éléments habituels de la parodie du genre. Les noms, à commencer par celui de l’équipe éponyme, se révèlent ridicules ; les pouvoirs sont indéfinis, ineptes ou inutiles ; le super-héroïsme manque à l’appel, en l’absence de mission ou d’ennemi bien définis… Kochalka n’hésite pas à faire appel aux poncifs du genre tels les dimensions parallèles/réalités alternatives, le changement de costumes ou encore la résurrection de personnages supposés morts. Touche finale, la continuité de la série donne dans le n’importe quoi. Le premier tome fait en effet mine de démarrer en plein milieu d’une histoire en cours, au numéro 271, puis enchaine avec d’autres épisodes épars et discontinus (#273, #277 et #279 pour l’instant).
Privée de trame de fond et de réelles péripéties, grevée d’épisodes manquants, la série se limite alors à une sorte de sitcom absurde sur la vie oisive de l’équipe éponyme d’adolescents à super-pouvoirs dans leur maison/quartier général.

Mais dans Super F*ckers la sitcom a mal, très mal tournée… ou plutôt est restée réaliste. Il y a en effet fort à parier qu’une bande d’adolescents modernes laissés à eux-mêmes, et même s’ils sont dotés de super-pouvoirs, finissent tels qu’on les voit dans la série… c’est à dire comme un ramassis d’immatures vulgaires, égocentriques et colériques. Incapables de toute activité constructive, ils ne parviennent à occuper leur temps que de manière inepte et/ou immorale : utiliser leur Super-ordinateur pour des jeux vidéos, se mater sous la douche, abuser des nouveaux membres du groupe, se droguer, s’humilier les uns les autres…
Ainsi Kochalka n’hésite pas à tracer un portrait fort peu flatteur et ouvertement moqueur des adolescents d’aujourd’hui, de l’immaturité de leur comportement à la brutalité de leurs relations, en passant par leur vulgarité gratuite ou leur obsession pour le sexe, associées à une fascination scatologique.[1] Le procédé n’est pas forcément original, puisqu’on peut le retrouver dans certains teen movies comme Scary Movie.
La différence majeure est que Kochalka ne cherche pas à enchaîner les gags lourdingues et vulgaires. Il joue plutôt sur les accumulations de situations absurdes, de comportements insupportables et d’obscénités improbables, sans chercher à forcer le rire. L’énormité et les extrêmes atteints par le tout produisent alors un humour au second degré qui, même s’il ne sera pas du goût de tout le monde, présente un effet libérateur et défouloir, tant la série se pose en antithèse de tout politiquement correct.

Kochalka se retrouve ici bien loin de son œuvre majeure, le strip autobiographique journalier American Elf. Super F*ckers est un travail plutôt secondaire, d’amusement, à ranger au côté de Fancy Froglin et sa grenouille atteinte de priapisme.
Même si l’on sait Kochalka coutumier de ce genre d’humour potache et sans finesse, la série se révèle bien plus une satire sociale que de la parodie, les super-héros ne fournissant qu’une toile de fond.[2] Et même si ce récit ne provoque que rarement le rire, sa lecture ne s’en révèlera pas moins une expérience intéressante, mélange d’incrédulité, de vertige, de dégout et de ricanements.

Notes

  1. Témoins les insultes échangées : «Son of a cunt !», «That reeks like rotten pussy !», «Leave me alone you cock-ass», «Your pussy sucks shit !»…
  2. D’ailleurs Kochalka considère la série comme une vraie histoire de super-héros , justifiant par exemple la numérotation disjointe par son expérience des comics étant enfant.
Site officiel de James Kochalka
Chroniqué par en janvier 2008

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