Thomas & Manon

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Si ce n’est la mention discrète des Éditions Polystyrène sur l’une des faces du cube de Thomas & Manon, rien qui ne ressemble de prime abord à une bande dessinée. D’abord, les objets littéraires ou dessinés cubiques sont rares : à part Un fanzine carré numéro C et Le pavé de Paris d’Emmanuel Guibert, on n’en trouve guère dans les librairies, qui ont sans doute autant de mal que nous à les ranger quelque part. Et encore, Un fanzine carré et Le pavé de Paris restent des livres, désignation dont Thomas & Manon se dépouille dès que l’on comprend que ce cube s’ouvre et s’étale plutôt qu’il ne se feuillette.

« Le principe est simple », nous apprend le mode d’emploi qui ouvre le cube (littéralement : il se trouve sur la première face que l’on déplie). « Il faut construire les chemins qu’empruntent Thomas et Manon », en plaçant les tuiles qui constituent le récit comme l’on tâtonne son chemin le long d’une cartographie inconnue. En effet, une fois ouvert le cube-mappemonde, on en sort 200 cartes carrées, ou plutôt 200 fragments d’une grande carte qu’il nous revient de reconstruire selon nos envies. Il y a bien une tuile de départ et une tuile d’arrivée, ainsi que quelques ensembles de neuf (3 x 3) qui se combinent, mais le reste n’obéit à aucune règle. On se retrouve alors à prendre un paquet de cartes à pleines mains, d’abord pour en tester la souplesse, en apprécier le lisse qui contraste avec le grain du papier qui point encore sous les beaux aplats de couleur d’Alex Chauvel et Rémi Farnos.

Sur l’île où débarquent Thomas et Manon se trouvent, paraît-il, les plus grands trésors : une fontaine qui fait pousser les poils de barbe pour le premier, la réponse à la grande question pour la seconde. Elle est également peuplée de pirates, de sirènes, d’autochtones, d’explorateurs et d’animaux, tous bavards mais serviables. Aucun ne guide vraiment Manon ni Thomas dans leur quête, plus occupés à découvrir s’ils forment ou non un couple, et ce qu’il y a de si important à découvrir pour refuser de s’asseoir cinq minutes et profiter de la vie. Mais voilà, la vie, pour Manon et Thomas, est comme cette île : « impossible à cartographier, tant tout y bouge tout le temps ». Au final, c’est à travers le labyrinthe de l’adolescence que les deux personnages naviguent, et c’est seulement en comprenant que personne ne peut les y guider qu’ils trouveront la sortie.

Le lecteur navigue donc, lui aussi, à vue, posant les tuiles une à une comme on construit un strip de bande dessinée, sauf que nous sommes ici dans un ailleurs jamais cartographié, un pays à la fois familier et étrange, comme si l’on avait découvert de nouveaux territoires de l’autre côté. Des cases ? Oui, mais qui nous ramènent un siècle et demi en arrière, lorsque l’image et le texte étaient, comme Thomas et Manon, soigneusement séparés pour mieux cohabiter. Ce n’est pas un hasard si les bulles ne refont leur apparition que lorsque les deux jeunes gens se retrouvent, le temps d’échanger quelques mots avant de repartir chacun de son côté. Ce n’est plus tant à une mise en page qu’à une mise sur table qu’on assiste, multipliant les chemins de traverse, de tous les côtés, à la recherche du récit ; on n’est pas très loin d’une version éclatée d’Alcibiade, autre histoire de Rémi Farnos qui explorait les dédales de la jeunesse (mais soigneusement rangés dans un livre).

Thomas & Manon rappelle en réalité toute la tradition des récits pluri-narratifs qui l’ont précédé, en bande dessinée — Meanwhile, Morlac… — ou ailleurs — Composition No. 1, The Unfortunates. Le grand défi de ce genre de récits, c’est d’arriver à la fois à laisser une liberté totale d’exploration au lecteur et à le retenir dans une intrigue cohérente et satisfaisante, ce qui est peut-être le point faible ici. Mais puisqu’on n’est pas en présence d’une bande dessinée, ne peut-on pas se détacher de toute obligation et se laisser porter par les fragments de l’intrigue ? Laisser de côté toute règle et construire des cartes sans logique autre que celle d’un cut-up un peu hasardeux qui fait se côtoyer rivières et sentiers et ressurgir les mêmes personnages comme les spectres bienveillants d’un conte qui aurait pu ?

Ce n’est pas un secret, ni Manon ni Thomas ne trouveront l’objet de leur quête, en tout cas pas celle qu’ils s’étaient fixés au départ. Sur la dernière tuile, la plage initiale s’est changée en atoll : les voici tous deux seuls, sans possibilité de se fuir ni d’être distraits par quoi que ce soit. C’est la conclusion de ce voyage, mais aussi le début d’un autre. Il nous suffit de ne pas obéir et d’inverser la fin et le début. Quitte à tout réinventer…

Chroniqué par en mars 2016

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