#TourDeMarché (5e saison)
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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)
Après une courte pause, le #TourDeMarché revient en ce vendredi, et cette semaine, on va faire une petite explication de texte. C’est parti !
Vous n’êtes peut-être pas sans savoir que lundi 23 mars, ont été présentés les résultats de la nouvelle enquête des Etats Généraux de la Bande Dessinée sur la situation des auteur.es. On y reviendra bientôt, promis. En exclusivité, Le Monde en a publié des premiers résultats qui n’augurent rien de bon : « La BD, un métier qui se féminise et se précarise » (réservé aux abonnés)… et a choisi d’accompagner cet article d’un autre, consacré à l’état du marché (réservé aux abonnés également). Et c’est sur ce dernier que nous allons nous attarder.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, si je me permets ce genre de commentaire, c’est parce que je suis convaincu qu’il est important de bien identifier les causes des difficultés que rencontre la bande dessinée pour pouvoir, éventuellement, y remédier. Et il me semble qu’en matière d’analyse de marché, en particulier sur la bande dessinée, perdurent des discours quasi mythologiques, qui au mieux, sont datés ou dépassés, quand ils ne relèvent pas de la pure invention. Dont acte.
Le texte s’ouvre sur une note poétique, presque lyrique : « Entre opulence et disette, selon que les années sont paires ou impaires : c’est ainsi qu’a oscillé, pendant des années, le marché de la BD en France. » Selon Le Monde, l’explication est toute simple : « Tout dépendait très directement de la publication métronomique – tous les deux ans à l’automne – du nouvel album d’Astérix. » Vous me voyez venir : oui, mais non. Pour juger, on va considérer l’histoire récente, à savoir depuis 2013 et la sortie d’Astérix chez les Pictes, premier album de la série de reprises des personnages, réalisées sans les créateurs originels. Sur cette période, l’alternance « opulence et disette » décrite par les journalistes du Monde ne s’observe que sur la période 2013-2017 pour les ventes en valeur. jugez plutôt :
L’importance supposée d’Astérix, que pourrait suggérer le graphique des évolutions annuelles dans une lecture trop rapide, disparait complètement lorsque l’on considère l’évolution au global, où les années impaires ne ressortent pas comme étant particulièrement « opulentes »…et si l’évolution annuelle fait le yo-yo, les valeurs plus basses que l’on peut voir sur 2018 ou 2020 restent positives, et signalent une progression, où l’on fait *encore mieux* sans Astérix qu’avec, ce qui devrait mettre la puce à l’oreille.
L’article n’est d’ailleurs pas à une contradiction près, célébrant les « folles années » du marché de la bande dessinée tout en évoquant « opulence et disette, selon que les années sont paires ou impaires. » Quand le discours tout fait se heurte à la réalité…
D’autant plus qu’une fois passée la relative surprise des premières années, l’ensemble des éditeurs s’est adapté à ce phénomène éditorial périodique, en positionnant certains ouvrages sur les années paires, histoire d’éviter une approche frontale contre-productive. Précurseur, les nouveautés de la série principale de Lucky Luke paraissent ainsi les années paires depuis 2004. Dans une approche similaire, depuis 2014, les nouveautés de la série XIII sortent les années paires, avec une unique exception en 2019 (ayant raté la fenêtre de tir de 2018). Enfin, si Blake et Mortimer est sur un rythme quasi annuel depuis 2008, les quelques impasses tombent toutes sur des années impaires (2011, 2015, 2017, 2023), probablement pas une coïncidence. Bref, les années sans Astérix ne sont pas sans locomotives, loin de là.
Dernier détail ( ?) à souligner : lorsqu’en 2001 sort Astérix et Latraviata, les ventes de celui-ci représentent à elles seules 7,6 % du marché en volume, et 5,9 % en valeur. En 2025, Astérix en Lusitanie ne représente plus que 2,4 % du marché en volume et 2,3 % en valeur. « Le marché, il a changé », pourrait-on dire — alors qu’Astérix est passé de 2,29m d’exemplaires en 2001 à 1,66m en 2025, les ventes de bande dessinée sont passées de 30m d’exemplaires pour 230m€ à… 68,3m d’exemplaires pour 790,4m€, comme le rappelle l’article du Monde.
Résumons donc : si un nouvel album d’Astérix était de taille à bouleverser le marché au début des années 2000, son importance a largement décru et cette seule série ne saurait (et de loin) expliquer les évolutions à la hausse ou à la baisse du marché. Sans renier à la série son indéniable statut de phénomène éditorial (et surtout commercial), il serait temps de changer de logiciel d’analyse.
Après avoir érigé Astérix en sauveur, l’article n’hésite pas à changer son fusil d’épaule : « le chiffre d’affaires du secteur, qui inclut aussi les mangas, a baissé de 5,5 % à 790,4 millions d’euros en 2025 et a dégringolé de 8,6 % en volume à 68,3 millions d’albums. » Et d’enchaîner : « Les esprits les plus chagrins se consoleront en regardant l’évolution du marché sur cinq ans », pour conclure : « le chiffre d’affaires du secteur entier a finalement gagné près de 42 % depuis 2019. » On a connu dégringolade plus rude. Pour expliquer cette évolution, « deux facteurs essentiels : la pandémie de Covid-19 et la mise en place du Pass culture – alors plus conséquent financièrement qu’aujourd’hui », venant doper les ventes… « les ventes de ce genre d’ouvrages, notamment des mangas », formulation pas très heureuse (pourquoi parler de « ce genre d’ouvrages », et pas simplement de bande dessinée ?) sur le mode « vous voyez bien ce que je veux dire ».
Vous connaissez mon point de vue sur l’influence du Pass culture (plutôt marginale) dans le boom du manga, venant se superposer à des dynamiques bien plus importantes qui ont porté les mangas vers les sommets à cette période. On notera comment l’article du Monde suggère exactement le contraire par le biais de la précision en incise, renvoyant implicitement au fameux qualificatif de « Pass manga » qui avait ému jusqu’à nos députés. Pourtant, le Pass Culture a publié diverses études sur l’utilisation de ses ressources, et la Cour des Comptes a consacré un rapport à ses premières années de fonctionnement, tout cela étant amplement chiffré et détaillé. Encore faudrait-il faire preuve d’un peu de curiosité. Pour rappel, une estimation *généreuse* des sommes du Pass culture consacrées au manga en 2021 au moment de sa généralisation se situerait autour de 45m€… dans un marché du manga qui a gagné 183m€ la même année.
La suite, s’appuyant sur le spécialiste maison de NielsenIQ BookData, évoque des pistes autrement plus intéressantes, allant d’une explosion bénéficiant avant tout aux séries best-sellers, jusqu’à la difficulté de les renouveler lorsqu’elles arrivent à leur terme. Et de conclure : « Pourtant, l’offre ne manque pas. Laurent Pringuet a comptabilisé quelque 8100 nouveautés sur le secteur en 2025 »… laissant entendre qu’il s’agirait là de sorties de manga, sujet exclusif du paragraphe qui précède. Sauf qu’il s’agit là des sorties pour l’ensemble du marché de la bande dessinée, les mangas se situant autour de 3600 « nouveautés », selon mon décompte. Je mets nouveautés entre guillemets, puisqu’il s’agit plutôt de nouvelles références, la nuance est importante.
Histoire d’enfoncer le clou, l’article du Monde précise : « Les ventes des mangas sont celles qui se sont le plus érodées en 2025 (-10 %). » Etant probablement un esprit chagrin, je pourrais rappeller que les ventes de mangas ont progressé de 61 % depuis 2019. Mais ce genre de remarque n’est pas vraiment utile — dire que ça monte ou que ça descend n’avance à rien, encore faut-il chercher à en trouver les raisons, quand bien même ce ne seraient encore que des hypothèses. Et pourtant, les hypothèses ne sont pas loin : « Affichant un prix moyen de 12,70 euros, la BD et les mangas ont augmenté leur prix de vente, en 2025, de 3,7 %, donc bien plus que l’inflation, alors que le pouvoir d’achat des lecteurs se contracte. »
En présentant les choses de la sorte, on suggère que « BD et mangas » seraient dotés d’une sorte d’autonomie quant au choix de leur prix de vente, alors que de nombreux facteurs (spécifiques mais aussi externes) entrent en jeu.
… mangas volontairement positionnés sur un niveau de prix bas pendant des années, les éditeurs étant contraints de les augmenter dans un contexte économique compliqué, obligeant un lectorat majoritairement CSP- à procéder à des arbitrages.
… bandes dessinées tiraillées entre le format de l’album classique aux succès vieillissants, et le roman graphique qui attire un lectorat moins regardant sur le prix (dans une situation quasiment opposée à celle du manga).
(sans entrer dans les détails, je vous mets ici le graphique de l’évolution des prix moyens par segment depuis 2007 comparé à l’inflation, ça peut toujours servir)
Bref, il y aurait eu bien des choses à dire et à explorer ici. mais peut-être qu’apporter des explications aurait nui à la conclusion choisie pour l’article, assénée comme une fatalité : « Et que rien ne semble enrayer la désaffection des jeunes pour la lecture. » « Les jeunes ne lisent plus, les jeunes sombrent dans la barbarie, de mon temps, les jeunes, c’était autre chose. » Gna gna gna. (petit rappel, les études sur lesquelles on se base pour évoquer ce « déclin de la lecture » sont celles du CNL, comme par exemple « Les Français et la lecture en 2025 », disponible ici… et comme attendu venant du Central National du Livre, on parle avant tout de la lecture de livres, quand bien même il s’agirait de la « lecture » de livres audio. Et tant qu’on y est, le focus manga de l’étude, c’est cadeau)
On s’en souvient, lorsque le Pass culture fait parler de lui à l’Assemblée Nationale, ce n’était pas parce que les jeunes lisaient moins, mais parce qu’ils ne lisaient pas ce que l’on voulait qu’ils lisent (soit Proust, ou à la rigueur Balzac). A entendre certains défenseurs de la lecture, celle-ci ne saurait être qu’exigeante et ardue, figée dans l’admiration inconditionnelle d’une poignée de chefs d’œuvre panthéonisés. Hiérarchie culturelle, quand tu nous tiens…
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Super contenu ! Continuez votre bon travail!