Dorénavant a 30 ans

de

À Bruxelles, Dorénavant a manqué.
Dorénavant rien n’a changé.

Dans les années 1990, en Belgique, en dehors des recensions complaisantes de la presse, en matière de critique et de théorie, nous n’avions que Les Cahiers. C’était donc d’abord du Thierry Groensteen, tout pareil à sa personnalité. Il y avait aussi la respiration de Smolderen et son obsession cognitivo-neurologique. En dépit de la variété de ses contributions, Les Cahiers consacraient, validaient, légitimaient quand même tout d’abord la bande dessinée franco-belge traditionnelle (Little Nemo et Yellow Kid n’étaient que de trop rares exceptions allophones). C’était très bien, Les Cahiers, mais surtout, c’était tout ce qu’on avait. Groensteen n’avait pas encore écrit son très bon Système, fatalement groensteenien de toute façon.

Ça nous flattait quand même, qu’on parlât en termes si choisis et si sérieusement de notre petit média. On ne percevait pas encore que la sémiologie traitait d’arts mineurs et marginaux parce qu’elle était elle même une science humaine mineure et marginale, qu’on était dans des systèmes de légitimation triangulaires et naïfs.
La critique était encore et toujours de type néo-structuraliste, déconstructiviste, greimassienne, sémiologique ou sociologique, et on lisait la bande dessinée à l’université pour ce qu’elle trahissait de la culture populaire, immature, infantile, inconsciente.

On était loin de Paris. On n’a découvert Bazooka que grâce au Regard Moderne, dans Libération (et en ce qui nous concerne, nous petits mômes de 1970, seulement plus tard, dans les années 1990, quand nos professeurs ont évoqué la parenté avec certains de nos travaux). La francophonie toujours repliée sur elle-même, ethnocentrée, ignorait tout de ce qui se passait ailleurs. La bande dessinée a souffert et souffre encore d’une indécrottable tendance au régionalisme. Les auteurs et les éditeurs travaillent dans l’ignorance crasse de ce qui se passe ailleurs. C’est sans doute un travers bien français (qui fut lingua franca, mais c’était il y a longtemps) qui, s’agissant de la bande dessinée, semble a peu près mondial. Même les mangas arriveraient plus tard. L’avant-garde et l’underground américain, on n’en a connu que la version digérée, propre et classieuse, new-yorker, de Raw, et ce fut une claque (c’est dire !).

Il y avait bien les chroniques quotidiennes de Ponpon (Jacques de Pierpont), tous les soirs à la radio, passionné de toutes les contre-cultures qu’il mélangeait allègrement (science-fiction, rock et bande dessinée, donc, perpétuellement associés), et la très bonne librairie « Sans Titre » de Thierry Joor, mais nous ne recevions pas Dorénavant. On savait à peine que Charlie mensuel avait été génial, que des trucs improbables et parfois passablement laids avaient paru dans Métal. On nous biberonnait plutôt à Tintin et Spirou, puis tout de suite à ce truc de consécration bourgeoise policé : (à suivre…) Même Linux était mieux, je crois. Enfin, Francis Masse ne pouvait plus publier dans Charlie et on le découvrait dans (à suivre…), et Teulé aussi, et Tardi, et Forest. C’était environ les choses les plus radicales qu’on pouvait voir. Seul Avanies et mascarades de Bruno Lecigne, qui se trouvait à Sans Titre, donnait un coup de pied salutaire dans ce bourbier de vagues consécrations petites-bourgeoises toujours en quête de légitimation.
Barbier avait disparu, jusqu’à ce que Delcourt puis FRMK le tirent de l’oubli.

Il a fallu que nous attendions Menu pour enfin lire d’autres choses, ou que nous écrivions nous-mêmes.
Je me rappelle juste du choc qu’a constitué pour nous tous, étudiants à Saint-Luc, une visite à Madrid encore un peu en movida, et la rencontre de Medios Revueltos, de Raúl et Del Barrio. Ça a inspiré Mokka puis Frigo, puis nous. Simultanément, on découvrait Le Dernier Cri ou Cherchez la chienne, parce qu’il y avait encore des libraires.

Puis il y a eu L’Éprouvette.
Mais qui, en dehors du milieu, des auteurs eux-mêmes, lit du9 et L’Éprouvette ?

Relisant les textes de Barthélémy Schwartz, avec plaisir, retrouvant toutes ces idées qu’on a eues ensuite, de notre côté, une dizaine d’années plus tard, dans l’ignorance, hélas !, de leur existence (juste du temps perdu, rien de grave), ce qui ne laisse pas de m’étonner, rétrospectivement, c’est la passion qui nous animait.
La bd, la bande dessinée, sa définition, sa dénomination, ses ornières, son statut comme forme artistique, comme langage, la pseudo-reconnaissance dont elle jouissait, qui n’était qu’un piège, la quête de l’inaccessible légitimité, jamais achevée…
Je lis, dans les entretiens de Barthélémy et Menu (in L’Éprouvette 2), que le premier s’est éloigné assez naturellement de la bande dessinée.
Nous aussi.
L’ennui que nous inspire une table de nouveautés est décourageant. Celui qu’on ressentait en 1989 nous motivait.
Le contexte a changé et on a vieilli. On perçoit mieux la vanité de certaines quêtes, et après tout, la bd, on s’en fout. Le langage… Oui, bien sûr, le langage. Mais peu importe quelles matières il agence. Et puis, dès qu’on assemble deux choses, peu importe leur matière, et qu’entre elles il y a une béance qu’on résout par l’articulation, c’est de la bande dessinée. Et après ?

Pourquoi étions-nous alors si enthousiastes ?
On avait un certain sentiment de puissance. On allait en découdre, on allait leur montrer. On pensait refaire le monde en faisant des bandes dessinées. Des vertus de la candeur… Juvéniles, nous étions. (N’était-ce pas la première raison de l’intérêt qu’on suscitait ?)
Mais aussi, ça marchait, c’était facile. On pouvait « faire l’Histoire », celle d’un microcosme, celle d’un petit bourbier, mais faire l’Histoire quand même (précisément, en éliminant l’histoire). Ça paraissait important au-delà de nous-mêmes, et même au-delà du bourbier : on parlait de nous, ça suscitait des polémiques, on passait dans les médias.

La définition, pour commencer. Ouvrir son champ, ça nous passionnait. Faire taire les imbéciles. La bande dessinée est articulation, martelions-nous. Comme la musique : quelque chose, puis rien, puis quelque chose encore, qui forme un tout qui se lit. Du rythme, de l’agencement, mélodies et harmonies, variations. Image globale-image locale, pour reprendre celle de Schwartz.
On faisait du mal a la bande dessinée. On n’avait pas le droit.
On voulait casser la définition étroite du truc dans lequel on voulait s’inscrire. Il ne fallait pas s’inscrire, et il ne fallait rien casser du tout. Comme il dit, et on ne saurait mieux dire : The proof of the pudding will have been the pudding itself. On fait des trucs, appelons-les comme on veut, qui existent parce qu’on les fait.
Ce fut passionnant et ce fut même fertile, parce que ça nous motivait. Qu’en reste-t-il, aujourd’hui ? Les portes qu’on aura ouvertes seront bientôt refermées. Nos devanciers de chez Charlie et Futuro avaient déjà ouvert ces brèches, qu’on a trouvées murées en 1994.

Au moins choquions-nous. Aujourd’hui, tout est possible, c’est-à-dire rien, et tel chef-d’œuvre qui eut dû être une gifle se vend parfois à moins de cinquante exemplaires.
Il arrive encore que nous ayons des discussions passionnées et motivantes, avec Ilan Manouach, Damien Rocour, Christophe Poot, Gabriel Delmas… à propos du dessin, de l’édition ou de la bande dessinée. Il arrive encore qu’un article dans du9 nous redonne envie de faire un truc qui ne manque à personne. Alors, on le fait.

Dossier de en janvier 2016

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