Eloge de Jean-Yves Duhoo

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Autant l’avouer tout de suite : j’ai depuis toujours un faible pour le travail de Jean-Yves Duhoo. La lecture de Sainte Fabrique m’avait fait entrevoir son approche composite du dessin — de petits bonshommes contrastant avec des croquis d’après nature — et ses talents de narrateur s’affranchissant des cases ; Inconnu à la déverse, premier tome orphelin d’une série morte-née (La bande des bandits, sur un scénario de Dorothée de Monfreid), bien que plus timoré dans la forme, m’avait replongé avec délice dans l’atmosphère de mes lectures d’enfance, à l’époque où Jean-Claude Forest démontrait dans les pages d’Okapi que bande dessinée pour enfants pouvait rimer avec recherche plastique et verve poétique ; enfin, la publication à quelques mois d’intervalle d’Ecoloville, Soigne ta gauche et L’Atelier de Jojo et Yvan confirmait tout le bien que j’étais déjà enclin à penser d’un auteur qui se révélait aussi à l’aise dans le registre de la politique-fiction, du documentaire que de la chronique (pseudo-)scientifique, masquant toutefois le sérieux de sa démarche, voire l’inquiétude qui la sous-tend parfois, sous la fantaisie et l’exubérance.
Ainsi, Duhoo fait partie de ces rares auteurs dont j’aime tous les livres sans restriction, quels que soient leurs qualités et leurs défauts respectifs, et devant lesquels l’esprit (du) critique s’efface pour laisser la place au plaisir du thuriféraire.

Expliquer le pourquoi de cette adhésion inconditionnelle est une autre paire de manche. D’autant que les lecteurs adeptes du «beau dessin» — que l’on entende Bilal ou Blutch derrière cette expression revient au même — risquent de passer leur chemin devant les «petits miquets» de Duhoo, tandis que d’autres tordront immanquablement le nez à la lecture des deux mots-clés qui caractérisent ses derniers ouvrages : politique et didactique.
Précisons immédiatement que Duhoo n’est pas un dessinateur politique au sens répandu du terme (à la manière des collaborateurs de Charlie Hebdo, par exemple) et que son souci pédagogique produit des livres qui n’ont pas grand-chose à voir avec les Histoires de l’Oncle Paul. Il est d’ailleurs intéressant de comparer L’Atelier de Jojo et Yvan (compilation des livraisons de la chronique éponyme paraissant dans le défunt mensuel Capsule cosmique) avec Bande dessinée, apprendre et comprendre de Sergio Garcia et Lewis Trondheim. Bien que visant le même public — les enfants — et portés par une ambition similaire — donner à comprendre les mécanismes de la bande dessinée en utilisant ce médium — ces deux ouvrages diffèrent totalement.
En effet, là où le livre de Garcia et Trondheim se borne à n’être qu’une démonstration des possibilités narratives de la bande dessinée, agréable à parcourir au demeurant mais sans grande valeur ajoutée pour qui maîtrise les notions abordées, l’ouvrage de Duhoo transcende le registre éducatif pour s’évader vers la poésie et l’humour, s’avérant une lecture non seulement stimulante intellectuellement mais également sur le plan émotionnel. S’étalant sur une double page, ces chroniques sont fondées sur un principe immuable : chacune porte en titre la notion abordée (la case, les personnages, les onomatopées, etc.) et le lecteur est immédiatement plongé dans le vif du sujet par le biais de la présentation qu’en font Jojo et Yvan, deux personnages de bande dessinée conscients de leur support, ce parti-pris autorisant toutes les variations de style, déformations et autres clins d’oeil : les autres héros de Capsule cosmique viennent ainsi à l’occasion semer la panique dans les pages de la rubrique, tandis que Robert Crumb, Patrice Killoffer ou Saul Steinberg sont cités au passage.
La vis comica de L’Atelier de Jojo et Yvan tient dans cette dynamique du chaos, qui voit une rubrique sensément sérieuse se muer systématiquement en un joyeux bazar, où la vocation didactique de départ se voit progressivement éclipsée jusqu’à disparaître sous l’accumulation des gags. En affirmant clairement son ambition puis en laissant dériver le récit jusqu’à implosion, Duhoo joue sur les deux tableaux, donnant à comprendre les codes de la bande dessinée tout en les dynamitant, détruisant la belle construction théorique qu’il s’est acharné à bâtir tout comme l’enfant atomise avec jubilation le château-fort en Lego qu’il a mis trois heures à construire.

Soigne ta gauche et Ecoloville, bien que plutôt destinés à des lecteurs adultes, sont également marqués par une volonté de vulgarisation : dans le premier, Duhoo mène l’enquête sur le Parti Socialiste, rafraîchissant à de nombreuses reprises la mémoire du lecteur au sujet de l’histoire et des institutions de la Ve République ; dans le second, l’auteur imagine une ville du futur entièrement fondée sur le dogme écologiste, signalant toutefois que «les innovations technologiques ou écologiques décrites dans ce livre existent (presque) toutes à l’état de projet ou à l’échelle locale». Dans Soigne ta gauche notamment, cette volonté n’est jamais pesante, car soutenue par un travail de découpage et de mise en page extrêmement inventif.
S’il ne s’agit pas, loin de là, de la première tentative de documentaire en bande dessinée, ce «reportage dessiné» (ainsi qu’il est présenté par l’éditeur) se distingue très nettement dans la forme du travail de Joe Sacco (Palestine), ou, pour prendre un exemple plus proche sur le fond, de celui d’Etienne Davodeau (Rural). Duhoo utilise en effet toutes les ressources propres à la narration graphique, au-delà de la simple succession de cases, afin de donner le maximum de clarté à son propos sans sacrifier pour autant à la complexité du réel : Soigne ta gauche se présente ainsi comme une succession de croquis, mini-séquences, plans, schémas, organigrammes, jeux de l’oie, etc. Duhoo usant abondamment des flèches — symbole graphique méprisé par ceux qui considèrent qu’une bonne narration doit se passer de ce genre de béquille — non pas pour pallier à une quelconque déficience mais traduire graphiquement les liens de cause à effet et les associations d’idées qui sous-tendent son cheminement, l’ouvrage s’affirmant au final plus proche de l’essai que du reportage.
Ce travail sur la plasticité du médium, qui produit des doubles pages dont la structure, à chaque fois différente et hétéroclite, fait alterner enquête sérieuse et franche déconnade, réflexions profondes et apartés humoristiques, se double en outre d’un travail d’expérimentation graphique, qui fait de Soigne ta gauche le livre le plus abouti de Duhoo sur ce plan. On y retrouve en effet une conception du dessin qui fait appel à la fois à la vénérable tradition belge — ses petits bonshommes lorgnent modestement vers Franquin ou Macherot, l’auteur ayant une prédilection avouée pour les personnages qui s’énervent ou gesticulent — mais également vers l’avant-garde ou le dessin d’art, Duhoo s’affirmant également un excellent dessinateur d’après nature. Son style, qui peut s’apparenter à ce que les Japonais nomment heta-uma («maladroit-génial») a en outre une angularité très seventies, et à ce titre, les références récurrentes aux Shadoks de Jacques Rouxel ne doivent certainement rien au hasard.

La dimension politique du travail de Duhoo est enfin l’un de ses aspects les plus prégnants de sa production récente. Mais gare aux malentendus : au premier regard, il serait aisé de le classer parmi les doux rêveurs de la gauche de la gauche, et on n’aurait évidemment pas tout à fait tort.
On aurait tort, par contre, de réduire son travail à ce stéréotype : dans Soigne ta gauche, même si le titre trahit le point de vue de l’auteur quant à la maladie qui ronge le PS,[1] Duhoo se tient très en retrait, laissant la parole à des connaissances et portant un regard candide sur les grands messes socialistes, produisant un panorama contrasté de la gauche française, écartelée entre ses valeurs fondamentales et ses aspirations gouvernementales.
Ecoloville recèle également une certaine altérité, débutant comme une fable utopiste à la Gébé (L’An 01), mais se terminant comme dans un récit de SF apocalyptique à la J.G. Ballard (Le monde englouti). Tout n’est rose en effet à Ecoloville : outre les rivalités politiques entre la municipalité, Tricel (la société qui gère le recyclage des ordures) et les «alternos» refusant de se plier aux règles de la cité, voilà que le système de climatisation, vital pour cause de réchauffement climatique, tombe en panne et c’est toute l’organisation sociale de la ville qui menace alors de s’effondrer…
Symptomatique de la fin des utopies — la comparaison avec l’ouvrage de Gébé précité, publié au début des années 70, est lourde de sens — et peut-être même visionnaire, Ecoloville décrit un monde dans lequel l’écologie est devenu un marché comme un autre, c’est-à-dire soumis à l’impératif de rentabilité, et dans lequel le souci général de protection de l’environnement — un modèle de société subi plutôt que choisi, étant donné l’état désastreux de la planète — n’a évidemment pas fait disparaître les bas instincts de l’homme.
Chacun interprètera à sa guise la fin de l’histoire, mais quoi qu’il en soit, on est loin des lendemains qui chantent : malgré l’agitation, un rien dérisoire, des hommes politiques et des industriels, le mal est fait et, comme chantait Peter Garett, «beds are burning…» Bien que nettement moins intéressant graphiquement que ses autres ouvrages récents, Ecoloville synthétise parfaitement le regard que porte Duhoo sur l’évolution du monde, oscillant entre optimisme et désillusion, l’envie d’agir sans trop y croire et la conviction que la poésie et la dérision sont des armes politiques beaucoup plus efficace qu’un long discours.
A ce titre, son travail pourrait s’inscrire la veine du réalisme poétique à la française (Renoir, Carné, Prévert), dévoilant un auteur décidément attachant, se faisant avec tendresse, humilité et gaîté le troubadour des inquiétudes contemporaines.

Notes

  1. Le livre, paru début 2007, a été réalisé sur une période antérieure de près d’un an aux les élections présidentielles de mai 2007 et il est particulièrement intéressant de le relire aujourd’hui, d’autant que le portrait du PS dressé par l’auteur reste largement d’actualité.
Dossier de en octobre 2007

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