Jean-Yves Duhoo

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Présent depuis plus de vingt ans dans la paysage de la bande dessinée alternative, Jean-Yves Duhoo a peu à peu construit un mode d’expression qui lui est propre, mêlant goût et de l’absurde, observation minutieuse et pédagogie. S’il a su se forger un public d’aficionados — en témoigne cet Éloge de Jean-Yves Duhoo publié ici-même — il reste un auteur discret dont on entend trop peu parler. Rencontre avec un scrutateur passionné du monde qui nous entoure.

Maël Rannou : Tu publiais un fanzine dans les années 80, avec Killoffer, tu as été d’à peu près tous les rendez-vous de la nouvelle vague de bande dessinée des années 1990 (Le Lynx, Labo, Lapin, Comix 2000…) et pourtant tu n’as vraiment commencé à être visible en librairie que dans les années 2000, comment expliques-tu cela ?

Jean-Yves Duhoo : J’ai fait plein de choses avant de gagner ma vie avec le dessin : j’ai eu divers emplois salariés, j’ai voyagé autour du monde, j’ai été maquettiste, prof de dessin, responsable de fabrication à L’Association… Je ne me sentais pas prêt pour me lancer à vingt ans, je l’ai fait à trente-cinq.

MR : Pour le dessin c’est vrai qu’on t’a beaucoup vu dans les magazines avant. Il y a eu Libération où tu as fait un reportage récemment mais tu as aussi travaillé pour Science & Vie et d’autres organes de presses de ce type.

JYD : Des dessins j’en publie depuis très longtemps, mais de manière expérimentale, des publications pas régulières ni suivies. Je publiais dans un journal et on ne m’y revoyait plus jamais, c’était bien pour moi mais ça ne pouvait pas donner lieu à un album, d’où une visibilité réduite.

MR : C’est vrai qu’à partir de 2000 ce qui tranche, c’est que tu publies beaucoup de livres. D’abord avec Sainte Fabrique, un peu particulier car réservé aux adhérents de l’Association, et qui raconte ton expérience de fabriquant dans la structure. Il préfigure d’ailleurs un peu tous les reportages BD que tu feras par la suite. Mais c’est vraiment en 2006 qu’il y a une sorte d’explosion de Duhoo avec rien moins que trois albums la même année, puis un album par an ensuite.

JYD : Oui, j’ai commencé à publier en 2002 puis, en huit ans, j’ai fait huit albums. Sainte Fabrique en 2002, un recueil de dessin en 2003 chez Panormitis, Inconnu à la déverse avec Dorothée de Monfreid en 2004, Écoloville en 2005, Jojo & Yvan en 2006,[1] Soigne ta gauche en 2007, Pas un seul en 2008 avec Killoffer, et Oncle Ho en 2009. Et en 2010 j’espère qu’il y aura un recueil du Labo, mes reportages pour Spirou.

MR : Ha, tu as une idée de chez qui ça paraîtrait ?

JYD : Oui, chez Dupuis, logiquement. Le projet est lancé. J’ignore quand ça paraîtra mais c’est prévu.

MR : D’accord, c’est intéressant car c’est une des choses que je voulais aborder avec toi. Quand on regarde ton travail il y en a quand même une grande part qui est consacrée au reportage. Que ce soit Sainte Fabrique, Jojo & Yvan, Soigne ta gauche, Écoloville ou Le Labo on y retrouve pour moi la même dynamique, dans des registres très différents, mais il y a toujours cette volonté d’aller observer quelque chose et de le transmettre de manière compréhensible au lecteur. Que ce soit la vie d’un parti politique, les innovations en matière d’écologie, la façon de construire une bande dessinée ou le fonctionnement des égouts de Paris on sent que tu es à l’aise dans ce rôle de pédagogue.

JYD : C’est vrai que j’aime bien ça, aller voir les choses sur place. Pour Le Labo j’ai commencé cette rubrique sur une demande de Frédéric Niffle[2] qui venait d’arriver chez Spirou. Moi, je ne me sentais pas prédestiné à faire de la vulgarisation scientifique, je n’y avais jamais pensé ! C’est lui qui a eu l’idée de me confier cette rubrique, à la vue de mon travail dans Capsule Cosmique, il trouvait les dessins clairs et, en effet, pédagogiques. C’est vrai que Jojo & Yvan était une série d’apprentissage des trucs et astuces de la bande dessinée, avec un côté sérieux et déconnant en même temps, ce que j’aime bien faire et qui a dû lui plaire. Il m’a donc contacté pour la nouvelle formule de Spirou et depuis je suis donc journaliste scientifique sans être ni scientifique, ni journaliste. J’aime beaucoup ce statut, car je suis vraiment le profane complet, j’arrive dans un labo, je fais mon enquête en questionnant les gens, une fois que j’ai réussi à comprendre, je vulgarise ce que j’ai vu. C’est la partie la plus ardue de ce travail, il faut vraiment que je réussisse à le mettre à la portée du grand public, et des enfants.

MR : Et puis c’est en quatre planches, ça force à synthétiser.

JYD : Oui, en quatre planches c’est forcément très résumé. C’est pour ça que je fais des esquisses assez poussées, que je fais relire aux scientifiques qui corrigent les termes, recadrent quand ça a besoin de l’être. Et c’est comme ça que j’arrive, avec plus où moins de facilité car il y a des Labo horriblement compliqués, à sortir quatre pages par mois dans Spirou.

MR : Mine de rien, arriver dans Spirou, ça a quand même dû être quelque chose. Depuis que je suis petit c’est à mes yeux à la fois le grand journal de la tradition et de l’innovation de la bande dessinée franco-belge. Ce doit être une belle reconnaissance non ?

JYD : Ah, oui, je suis très content ! J’ai été un grand lecteur de Spirou, j’étais fier quand le rédacteur en chef m’a appelé dans mon atelier. Spirou est en effet une institution de la bande dessinée franco-belge traditionnelle, dans laquelle je me retrouve. Je n’ai aucune influence venant de la bande dessinée japonaise par exemple, je n’en ai lu aucune étant gamin. Maintenant j’en lis parfois mais ce n’est pas mon domaine graphique. Ce que je fais peut même s’apparenter à ce qui se faisait dans les années 60, avec les Belles histoires de l’oncle Paul par exemple. Et je n’ai aucun complexe avec ça, les Belles histoires de l’oncle Paul ça avait un côté ringard mais pas uniquement, c’était très intéressant, je les ai beaucoup lues étant petit, j’aimais beaucoup.

Aujourd’hui ça fait sourire mais aujourd’hui avec Le Labo je suis dans cette filiation de récit pédagogique pour les enfants. Pour ma part c’est moins figé bien sûr, Frédéric Niffle me laisse très libre de raconter ce que je veux, de la manière que je veux. La seule chose demandée est que ce soit dans le sujet, lisible et compréhensible, que je ne me laisse pas embarquer dans un jargon incompréhensible pour le lecteur. Tout simplement parce que le lecteur, si on l’entraîne dans des choses trop compliquées, il va laisser tomber la lecture. La seule exigence c’est de garder le lecteur jusqu’au bout des quatre pages !

MR : Avant Spirou, on l’a évoqué, tu étais acteur de ce beau projet qu’a été Capsule Cosmique. Une aventure qui a quand même duré deux ans et consistait à proposer une bande dessinée pour enfant qui ne soit pas caricaturale. Dedans tu faisais Oncle Ho et L’Atelier de Jojo & Yvan, là aussi c’était pédagogique mais ça ne parlait que de bande dessinée. C’était intéressant car tu cassais les codes, souvent on explique aux enfants que pour faire de la bande dessinée, il faut d’abord faire des cases, puis des bulles, etc… Si tu en parlais, bien sûr, tu expliquais aussi que rien n’était figé et qu’on pouvait toujours explorer d’autres formes, sans en exclure.

JYD : Là aussi j’étais très libre dans mes choix. Les fondateurs de Capsule Cosmique, Stéphane Oiry et Gwen de Bonneval, qui sont eux-mêmes auteurs, souhaitaient qu’il y ait une rubrique «Atelier bande dessinée». Ça se faisait en interaction avec le reste du journal, les exemples utilisés venaient des autres séries de la revue, ça devenait une sorte de jeu, de mise en abyme, le journal devenant le lieu de cette expérimentation. C’était très chouette à faire. Je ne pensais pas que ça pouvait devenir un album ensuite, ça n’avait du sens que dans un journal, en interactivité. Puis L’Association a proposé de l’éditer, ce qui était une bonne idée.

Par contre Oncle Ho c’est quelque chose de personnel, que j’ai amené de moi même. Une espèce de petite fiche encyclopédique mélangeant le vrai et le faux, dont, dès le début, j’envisageai de faire un album. Quand Capsule Cosmique s’est arrêté j’étais bien embêté, car je n’avais pas assez de pages. Donc j’ai continué cette série, un peu partout. Il y a eu des pages dans le journal Bang ! nouvelle formule, dans le journal Cargo, qui n’a pas duré très longtemps (Bang ! non plus d’ailleurs). Malgré ça il manquait quelques pages pour un album, alors j’en ai dessiné de nouvelles pour compléter mais ce n’était plus tout à fait la même chose. C’était une rubrique de presse, ça avait un sens dans un journal, dans une maquette, avec d’autres auteurs autour, et sans prépublication, ça n’était plus pareil. Oncle Ho, c’était un peu comme les rubriques «le saviez-vous», qu’on pouvait voir à une époque un peu partout dans la presse.

MR : On a beaucoup parlé du reportage alors j’aimerais aborder, avant de finir, un travail qui est du coup aux antipodes. Je pense à Inconnu à la déverse qui est réalisé sur un scénario de Dorothée de Monfreid, et je crois que c’est la seule fois où tu as été uniquement dessinateur sur une histoire. Ce devait être une manière de travailler toute différente, voire déstabilisante pour toi.

JYD : C’est une série qui est un peu ancienne puisque Matthieu Blanchin s’occupait de cette collection chez Lito en 2003-2004. Ils voulaient lancer une collection de bande dessinée, aujourd’hui stoppée, et nous ont demandé de réfléchir à un projet, avec Dorothée. On leur a proposé un projet, qui a été accepté, et on est parti comme ça sans trop se poser de questions. J’ai constaté à cette occasion que travailler sur un scénario de quelqu’un d’autre n’est pas la méthode que je préfère, je préfère travailler sur mon propre univers, et que 40 pages, ce n’est pas non plus le format qui me convient. En fait, j’ai découvert à cette occasion que j’étais fait pour réaliser des reportages de quatre pages ! Mais pour autant, on ne regrette pas de l’avoir fait.

MR : On peut donc en conclure que tu as trouvé ton bonheur, pour le moment du moins.

JYD : Oui, mais comme le dit Pierre Soulages : «c’est ce que je fais qui m’apprend ce que je cherche». C’est exactement ça. Au début quand je suis arrivé à la bande dessinée je ne savais pas ce que je voulais faire, j’ai fait Sainte Fabrique parce que je voulais raconter mon expérience à L’Association. Je ne me suis pas dit «tiens je vais faire un reportage», non, je me suis dit : «je vais raconter ce que j’ai vu». Et puis on a dit de cet album que c’était un reportage, et peu à peu j’ai vu que c’était ça mon domaine privilégié d’expression : des formats assez courts et parler du monde qui m’entoure, pas de la fiction, je crois que je ne suis pas un inventeur d’histoires.

[Entretien réalisé à Paris, le 24 février 2010.]

Notes

  1. Jean-Yves parle ici des années où il a réalisé les livres en question. Inconnu à la déverse, Écoloville et L’Atelier de Jojo & Yvan sont tous parus en 2006.
  2. Rédacteur en chef de Spirou depuis le 16 avril 2008.
Entretien par en mai 2010

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