Fabcaro ou le comique déceptif

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Parmi les humoristes graphiques des années 2000, il en est un qui, à mon sens, est largement sous-estimé : il s’agit de Fabcaro. Auteur prolifique signant aussi bien dans l’édition alternative (La Cafetière, 6 pieds sous terre), voire le fanzinat, que chez de plus gros éditeurs (Le Lombard, Dargaud, Fluide Glacial) ou même, au début de sa carrière, pour des travaux de commandes chez Jungle, il semble s’être recentré depuis quelques années sur le scénario au service d’autres auteurs (James, Fabrice Erre, Gilles Rochier)[1]. Jamais là où on l’attend réellement, il est choisi en 2014 pour scénariser la reprise de la mythique série Achille Talon. Même s’il n’est pas évident de reconnaître la patte de Fabcaro dans cette nouvelle réécriture du bourgeois sentencieux à gros nez, ce choix constitue une forme de consécration pour son talent d’humoriste. C’est précisément de ce talent dont il sera question dans cet article.

On aurait tort de dénigrer le comique comme catégorie littéraire et artistique : il s’agit d’un art complexe  demandant souvent un sens de la rhétorique et de la mise en scène abouti. Au sein des arts, la bande dessinée est sans doute, avec le théâtre et dans une moindre mesure le cinéma, celui où le genre comique occupe une place centrale. Parmi les maîtres de la bande dessinée se trouvent beaucoup d’humoristes, depuis Töpffer jusqu’à Riad Sattouf et Lewis Trondheim en passant par Christophe, Goscinny ou Gotlib. Leur talent est de posséder un sens de l’humour bien spécifique : on reconnaît l’écriture de Gotlib à son sens parodique exacerbé et mêlé à un goût de la transgression, de Riad Sattouf à sa façon de renouveler complètement la satire sociale, de Lewis Trondheim à l’ironie mordante qui n’est jamais loin et teinte le comique d’une dimension existentielle. Bien entendu, tous ces auteurs ne se résument pas à ces simples traits. En revanche, la présence de ces traits suffit souvent à reconnaître leur «style» comique.

Si Fabcaro m’intéresse, c’est parce qu’il me semble qu’il fait lui aussi partie de cette catégorie d’humoristes graphiques immédiatement reconnaissables. Toute sa bibliographie, sans exception, relève du genre humoristique, et il a d’ailleurs commencé sa carrière dans Psikopat, une des principales revues comiques des années 1980-1990 (et sans doute une des plus importantes dans la formation des jeunes auteurs). Essayons de comprendre ce qui fait la spécificité d’humoriste de Fabcaro…

À un premier niveau, un survol du comique chez Fabcaro permet de voir que, en tant que scénariste, il connaît bien la gamme des multiples procédés comiques efficaces en bande dessinée. Tout au plus peut-on remarquer qu’il utilise un comique souvent plus théâtral que réellement graphique. Il se présente lui-même comme un narrateur plutôt que comme un dessinateur[2]. Comme le remarque Maël Rannou dans l’interview citée ci-dessus, le comique de situation est le procédé dans lequel Fabcaro excelle. Sans doute est-ce ce talent qui lui permet d’ailleurs de trouver une place dans une production mainstream ou de commande, ou encore de reprendre Achille Talon. Le comique de situation est un comique plutôt traditionnel qui renvoie aux liens anciens entre l’humour graphique et l’humour théâtral au XIXe siècle. C’est un art de la mise en scène qui parle à tout le monde et suppose relativement peu de références complexes ou de second degré. Ainsi, les gags d’On est pas là pour réussir, dans lequel il évoque le milieu de la bande dessinée, utilisent souvent le quiproquo, même s’ils ne s’y limitent pas. Dans Mars !, dessiné par Fabrice Erre, l’ensemble des strips part d’un quiproquo géant : des astronautes censés être envoyés sur Mars ne décollent pas de la Terre et les autorités font tout pour faire croire, à la fois aux astronautes et au reste du pays, que le voyage a bien eu lieu.

À partir de cette matrice première du comique de situation, Fabcaro est capable de dévier, et c’est là que sa vis comica commence à s’exercer avec plus d’acuité. Les exemples sont nombreux et variés. Dans Amour, passion et CX Diesel, dessiné par James, il propose une parodie des soap operas à l’américaine qui passe par une «dégradation» du genre. Les enjeux de pouvoir ou d’argent qui font l’intérêt dramatique de ce genre télévisuel sont ici détournés par un pitch ridicule (une fratrie se déchire pour savoir qui héritera de la CX Diesel du patriarche) et par une galerie de personnages idiots et archétypaux. Dans Talijanska, il s’exerce à l’art minimaliste du gag muet en cinq ou six cases. C’est aussi dans cet album qu’il développe une autre veine qui permet encore de préciser son arsenal comique : l’humour noir. Une femme retrouve son mari pendu, prend un air affolé, mais sa rassure aussitôt en lui remettant au pied son chausson tombé au sol. On retrouve l’humour noir dans plusieurs gags du recueil L’infiniment moyen qui contient notamment ce gag en une case intitulé «L’avortement c’est pratique pour jouer au jokari» qui résume assez bien le degré de transgression dont peut faire preuve, aussi, Fabcaro. Les gags de la série Parapléjack qu’il crée pour Mauvais esprit et dont le héros est un handicapé naïf en sont un autre exemple, encore plus concentré. Avec la parodie et l’humour noir, on le découvre plus irrévérencieux et moins consensuel.

Un pas supplémentaire et on remarque chez Fabcaro l’omniprésence d’un sens de l’absurde qui relève d’un humour plus cérébral où compte davantage le décalage existentiel que la référence et la transgression. Le sommet en la matière est atteint avec La Bredoute, parodie de catalogue commercial qui détourne les logiques de la publicité contemporaine pour en dévoiler l’absurdité par un emploi du nonsense dans les images (des bébés servent à vendre des meuleuses d’angle) et de l’approximation dans les slogans («Parce qu’on est jamais trop authentique souvent»). À cet égard, La Bredoute, bien que court, est assez admirable en ce qu’il peut s’apprécier à la fois comme un simple catalogue de vignettes absurdes, et tout autant comme une satire, certes assez limitée dans sa portée mais plutôt bien vue, de la société de consommation.

Le comique de Fabcaro consiste souvent en un mélange de ces différents procédés. C’est du moins ce vers quoi tend un de ses derniers albums, Carnets du Pérou. Il s’agit avant tout de parodier le genre graphique assez traditionnel, plutôt codifié, et souvent répétitif, du carnet de voyage : Il évoque un séjour péruvien qui n’a jamais eu lieu et tourne au ridicule avec une certaine clairvoyance le romantisme exacerbé de ce type de récit. Les premières pages pourraient presque faire illusion jusqu’à ce que l’auteur, dans une de ces mises en abyme qui sont aussi sa marque de fabrique, ne se rende compte qu’il a «dessiné des mexicains» et recherche un filtre Photoshop permettant de les transformer en péruviens. Dans la suite du récit, parfois un peu décousu, il mêle ainsi l’absurde, la parodie (d’une séquence célèbre de Tintin et le temple du soleil), le comique de répétition (au moyen du lama), la rupture de ton (une séquence comique est aussitôt suivie par l’évocation d’un souvenir d’enfance tragique)… J’arrêterai là l’énumération, mais chaque page est presque un gag employant un procédé comique différent.

Cette tendance à juxtaposer des procédés comiques extrêmement variés pourrait être une première piste dans ma recherche de la spécificité humoristique de Fabcaro… Mais il s’agit plus d’une façon d’employer des procédés traditionnels que de la véritable «invention» d’un ton humoristique personnel. Je vais donc devoir me plonger dans les albums plus personnels de l’auteur, ceux qui relèvent du genre autobiographique (l’ensemble de sa production à La Cafetière) et les deux cas à part que constituent La clôture et -20 % sur l’esprit de la forêt, tous deux publiés chez 6 pieds sous terre.

Commençons par l’autobiographie… car c’est là encore une dimension importante chez Fabcaro, et ce dès ses débuts à La Cafetière avec Le steak haché de Damoclès et ses «suites» (Droit dans le mûr et Like a steak machine et L’album de l’année). Chez lui, l’autobiographie passe nécessairement par l’autodérision. Le comique est constamment contrebalancé par une auto-humiliation, elle-même rendue supportable par la légèreté de l’humour. Il trouve une place à part chez les dessinateurs de l’autofiction des années 2000 dans l’équilibre entre un intimisme douloureux (que peut pratiquer Fabrice Neaud) et un absurde assumé (à la façon de Bouzard). Cette tendance à mettre en avant ses défauts pour faire rire à ses propres dépens (que l’on retrouve aussi dans des albums moins directement autobiographiques comme On est pas là pour réussir et Carnets du Pérou) est trop insistante pour n’être qu’une formule facile (ainsi l’un des gags récurrents est justement la dénonciation, par sa femme ou ses enfants, de son incapacité à sortir de l’autobiographie geignarde) : c’est une des premières manifestations de ce qui me semble être l’invention d’un comique «déceptif» où le principe comique est justement la déconstruction des mécanismes humoristiques et narratifs traditionnels.

Cette notion de comique «déceptif» permet bien sûr d’englober son goût pour la parodie et le quiproquo, tous deux fondés sur un décalage entre les attentes initiales du lecteur et la situation finale. Elle englobe aussi le caractère autocritique de son art autobiographique, puisque l’auteur est sans cesse dépeint comme un être perclus de défauts et de blocages psychologiques, au public quasi inexistant, et dont le travail d’auteur de bandes dessinées, jamais réellement assumé, est moqué par ses collègues, sa femme et ses enfants. Fabcaro tisse avec son lecteur un jeu constant de surprises qui consiste à détourner ses attentes, au risque parfois de l’incompréhension. Quand il ne s’agit que d’inoffensifs et banals quiproquos, le message est universel. Mais lorsque l’absurde pointe son nez, le lecteur est invité sur un terrain dangereux.

Il me semble que ce comique de la déception est la ligne directrice des deux œuvres les plus atypiques de l’auteur : La clôture et -20 % sur l’esprit de la forêt. C’est là que le terrain est le plus miné pour le lecteur, qui ne sait jamais quel type de gags il va trouver à la prochaine page. Les deux albums commencent comme des parodies assez classiques, dans un cas de comédie romantique (La clôture) et dans l’autre cas de western (-20 %). Puis, très vite, tout dégringole au moment où surgit la figure de l’auteur qui dénonce sa propre incapacité à mener  l’histoire à sa fin. Dans un cas il a la clôture à réparer, dans l’autre les courses à faire, sans compter les multiples interruptions liées à des souvenirs d’enfance, à des digressions autour d’un personnage secondaire ou, parfois, sans lien aucun (des cartes de joueurs de catch, un débat politique…). Dans ces albums, Fabcaro déstabilise le comique en nous forçant à rire à des répliques ou à des situations qui ne sont absolument pas drôles mais qui, par la force de juxtapositions absurdes, le deviennent.

En un sens, le comique de Fabcaro n’est pas toujours drôle, sauf à considérer qu’il nous pousse à rire pour nous protéger d’une situation déstabilisante. Il est drôle comme est drôle un dessin de Topor ou de Chaval ; il est drôle précisément parce qu’il n’est pas drôle. De la même façon, on rit de son auto-représentation en loser maladroit et dépressif pour nous protéger de nos propres peurs. Ce qui caractérise le comique de Fabcaro est le mélange entre un absurde poussé dans ses extrémités les plus sombres et une autodérision qui fait que non seulement le récit comique lui-même est déconstruit dans ses principes de base, mais la figure de l’auteur comique subit le même sort. Un des gags de On est pas là pour réussir le résume très bien. Un lecteur lui dit que les auteurs les plus drôles dans la vie sont souvent ceux qui produisent les œuvres les plus austères ; devant un Fabcaro inexpressif, il conclut «Ça doit être super drôle ce que vous faites, non ?»

Pour moi, La clôture et -20 % sont ce que Fabcaro fait de mieux. Ces albums sont ses plus personnels, et les plus différents du reste de la production graphique humoristique. À ma connaissance, aucun autre auteur ne manie avec autant de brio ce comique déceptif qui est la marque de fabrique de Fabcaro. Car l’usage d’un tel comique demande un vrai talent, un sens d’équilibriste, puisqu’il s’agit de tenir en haleine le lecteur et le faire rire en lui présentant des gags non-drôles écrits par un auteur triste. Fabcaro y parvient à merveille. Puisse-t-il poursuivre longtemps dans cette voie.

Notes

  1. Pour en savoir plus sur sa carrière, on se reportera à l’interview menée par Maël Rannou.
  2. Voir l’interview de Maël Rannou : «Je ne me sens pas dessinateur, je me sens avant tout narrateur.»
Dossier de en janvier 2015
  • Maël Rannou

    Très belle article mais une petite remarque

    « Toute sa bibliographie, sans exception, relève du genre humoristique »
    Non, si l’on prend toute sa bibliographie il faut ajouter « Figurec », roman publié à la NRF qui est plutôt dramatique. Mais on y trouve nombre de ressort typique de Fabcaro, très intéressant.

    « et il a d’ailleurs commencé sa carrière dans Psikopat, une des principales revues comiques des années 1980-1990 (et sans doute une des plus importantes dans la formation des jeunes auteurs). »
    Par contre là je vous rejoins pleinement. Psikopat est une revue souvent bancale car laissant la place à de très nombreux jeunes auteurs en développement, mais c’est aussi un terreau essentiel, extraordinaire, et on ne compte plus le nombre de jeunes auteurs qui y ont débutés. En vrac on notere JC Menu, Killoffer, Mattt Konture, Julie Doucet, Guillaume Bouzard, B-Gnet, Libon, etc.

    • Julien Baudry

      Merci pour votre commentaire et cette précision utile. Je n’ai pas lu Figurec et en ignorait le contenu exact. Une dimension de plus pour cet auteur éclectique qui est aussi romancier !