#TourDeMarché (4e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

C’est à nouveau vendredi, c’est donc le retour du #TourDeMarché, et actualité oblige, on va se pencher cette semaine sur le pass Culture, alors que celui-ci est en train de connaître des modifications importantes. C’est parti !
Pour rappel, le pass Culture est un dispositif d’aide à l’accès à la culture pour les jeunes. Lancé à titre expérimental en 2019 sur quelques départements, il a été généralisé à l’ensemble de la France en mai 2021 à tous les jeunes âgés de 18 ans. Le dispositif a été ensuite élargi aux jeunes âgés de 15 à 17 ans au 1er janvier 2022, avec un système de crédit progressif, arrivant à un total (à 18 ans) de 380€ de crédit disponible. L’utilisation de ce crédit se fait par l’intermédiaire d’une application dédiée, qui liste l’ensemble des offres éligibles. Après réservation sur l’application, le bénéficiaire peut ensuite récupérer ses achats dans un lieu de vente traditionnel. Cependant, cette modalité ne représente qu’une partie (la « part individuelle ») du pass Culture, qui comporte également une « part collective » qui alloue un crédit aux classes de la 6e à la terminale pour financer des projets d’éducation artistique et culturelle.

Dans sa courte histoire, le pass Culture a beaucoup fait parler de lui, mettant en lumière, derrière les critiques et les paniques morales, des visions très contrastées de ce qui constitue la « culture ». Première étape en novembre 2021, lorsque Livres Hebdo publie un « classement des meilleures ventes du pass Culture » trusté par les mangas — ce qui vaut au dispositif d’être régulièrement surnommé « pass Manga » dans les médias. L’année suivante, le pass Culture se retrouvait sur la sellette à l’Assemblée Nationale, la députée RN Caroline Parmentier venant mettre en doute le caractère « réellement culturel » de certaines activités et achats qui y sont présents. Et de souhaiter voir privilégiés « la littérature, le théâtre, les musées ou les concerts de musique classique », dans un amendement d’appel qui sera finalement rejeté. J’en avais déjà parlé ici. :
Dernière étape, toujours sur une ligne comparable, la tribune de la Ministre de la Culture Rachida Dati publiée dans Le Monde en octobre 2024. Elle y réclame qu’« une part de la somme allouée à chaque jeune soit désormais réservée au spectacle vivant », qui représente « moins de 1 % des réservations », tout en demandant un « accompagnement digne de ce nom, afin de mieux répondre aux fractures culturelles de notre société ».

Enfin, en décembre 2024, la Cour des Comptes a publié un « premier bilan du pass Culture« , 17 pages d’analyse sur lesquelles je voudrais revenir. En effet, le document (d’une lecture assez rapide) est critique, mais moins du dispositif lui-même que de la manière dont il a été implémenté, et notamment par rapport aux ambitions affichées. La part collective y est, malheureusement, très peu abordée.

Tout d’abord, il y a ce constat nuancé : Oui, le pass Culture a largement été utilisé (84 % des jeunes de 18 ans en septembre 2024), mais on y observe de fortes disparités, avec seulement 68 % des jeunes issus des classes populaires. La Cour des Comptes s’inquiète ainsi d’un « risque d’effet d’aubaine d’utilisation du pass Culture par des jeunes disposant déjà, notamment par leur environnement familial, d’un capital culturel plus élevé. » « Le dispositif touche moins les jeunes les plus éloignés de la culture » souligne le rapport — sachant qu’il ne s’agit pas là d’une faille du pass Culture, mais d’une problématique qui touche l’ensemble des dispositifs d’accès à la culture. C’est ce qui ressort des enquêtes décennales sur les Pratiques Culturelles des Français, la synthèse portant sur 50 années d’études concluant : « les plus diplômés et les catégories socioprofessionnelles supérieures continuent de fréquenter plus souvent ces équipements [culturels] ».
Le rapport de la Cour des Comptes précise à ce sujet que « L’objectif d’inscrire un nombre maximum de jeunes a, jusqu’à présent prévalu sur l’objectif de démocratisation de l’accès à l’offre culturelle ». Des plans d’actions auraient été demandés pour 2025 pour y remédier.

Petite pique au passage : « Les grands opérateurs publics du spectacle vivant semblent réticents à s’ouvrir au public détenteur du pass Culture, tant du côté de l’offre de spectacles susceptibles de les intéresser que des places ouvertes à la réservation. » (cette phrase qui laisse entrevoir bien des choses entre les lignes m’évoque l’ambivalence des achats en bibliothèque par rapport à la bande dessinée en général et au manga en particulier, dans cette vision d’une culture légitime… qui impliquerait un public légitime ?)

Le même rapport relativise fortement l’appellation de « pass Manga », puisque la bande dessinée japonaise, plébiscité aux premiers jours (avec près de 40 % des achats de livres) ne représente plus, en 2024, que 20 % des achats de livres via le dispositif. Par ailleurs, la part des achats de livres oscille entre 42 % et 55 % selon les trimestres, relativisant plus encore l’importance des mangas, qui représenteraient quelque chose comme 9 % des montants dépensés via le dispositif en 2024. Conséquent, mais loin d’être majoritaire.

Le rapport de la Cour des Comptes questionne ensuite le caractère culturel de certaines offres comme des Escape Game (par la suite délistées), regrettant « un objectif de diversification des pratiques culturelles, dont le ministère n’a jamais donné aucune définition ». Au contraire, on observe « une intensification des pratiques culturelles déjà bien établies chez les jeunes », soulignant la difficulté de « contrecarrer les inégalités structurelles préexistantes à l’accès à la culture, que le pass Culture révèle et ne saurait à lui seul résorber. »
Le rapport regrette par ailleurs que « D’une façon générale, le ministère de la culture ne s’est pas donné les moyens de pouvoir évaluer l’évolution des pratiques des jeunes avant et après l’utilisation du pass Culture. » Et de continuer : « Il n’a en effet ni réalisé d’étude de pratiques avant son lancement, ni rendu obligatoire le renseignement du questionnaire sur ces pratiques avant l’inscription sur l’application. Cette omission rend difficile l’évaluation de l’impact du pass Culture […] »

La dernière partie du rapport met finalement le doigt sur le problème principal du dispositif, dont le financement ambitionnait de ne reposer sur l’Etat que pour 20 %, alors que la réalité s’inscrit plutôt autour de 95 %. Aïe. Ou pour reprendre la formulation tout en euphémisme de la Cour des Comptes : « Cette croissance des dépenses a été mal anticipée, les crédits du ministère de la culture pour financer la part individuelle ayant été systématiquement sous-dotés. » Et le rapport de conclure : « il n’apparaît pas opportun d’envisager une nouvelle extension de nouveaux axes de développement des missions du pass Culture dont le dispositif doit, avant tout, être consolidé et amélioré. »

Résultat des courses, depuis le 1er mars 2025, le dispositif a été sérieusement revu à la baisse : suppression de la part individuelle pour les moins de 17 ans, montant total du crédit passant de 380€ à 200€ (dans le meilleur des cas), et gel de la part collective dans un but affiché de maîtrise des coûts. Ou, comme dit le proverbe : « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ».

Dossier de en mars 2025

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