Recherche-action et doctorat de création en bande dessinée

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En 2016, l’École Européenne Supérieure de l’Image (ÉESI) située à Angoulême et Poitiers, a mis en place un doctorat de création en bande dessinée en partenariat avec l’université de Poitiers et son laboratoire FoReLL. En 2019, cinq doctorant.e.s y sont inscrit.e.s : Sabine Teyssonneyre, Benoît Préteseille, Hao Deng, Kelsey Westphal, et André Valente. Leurs profils sont très divers, mais iels ont en commun de mener une recherche en lien avec leur pratique d’auteur.trice.

L’ÉESI est une école supérieure d’art qui délivre depuis 2011 des diplômes en art pour lesquels il est possible de présenter exclusivement des bandes dessinées. Elle dispose d’un programme de recherche en art, le « DSRA document & art contemporain » dont le manifeste, daté de 2017, précise qu’il « fonctionne par dialogue à voix multiples portant aussi bien attention aux savoirs institués qu’aux savoirs subalternes ou peu reconnus. »[1] Plus généralement, la recherche dans les écoles supérieures d’art diffère de celle des universités par l’ambition première de « constituer des espaces et des temps capables de soutenir le travail de jeunes artistes atypiques, permettant le développement de pratiques ambitieuses, radicales, non stratégiques et néanmoins efficaces dans le champ de l’art. »[2]

À mi-chemin entre ces deux approches se situe la thèse de création, qui articule le volet théorique avec un travail de création. Le doctorat de création de l’ÉESI et l’Université de Poitiers émerge dans un contexte de fort développement de la recherche universitaire en bande dessinée[3], qui s’accompagne d’un renouvellement du discours à partir de champs disciplinaires très divers, comme la sociologie[4], l’histoire, les études culturelles, la littérature comparée ou les arts plastiques.

Ce doctorat de création a été accompagné depuis 2017 d’un projet de recherche-action en bande dessinée intitulé ILES, pour « Images Liquides : Écritures et Systèmes », piloté par Johanna Schipper, accompagnée de Laura Caraballo et Olivier Crépin. Le travail de recherche s’y déroule à l’occasion d’un cycle de séminaires (les ateliers ILES) qui ont lieu deux fois l’an. Un.e doctorant.e, éventuellement accompagné.e d’un.e invité.e extérieur.e, énonce une hypothèse spéculative, discutée collectivement le matin, puis testée l’après-midi. Les esquisses ou maquettes ainsi constituées vont ensuite alimenter une archive de la recherche collective, qui tient lieu de colonne vertébrale du projet. Ce mode d’action permet de procéder à la manière d’une recherche fondamentale, dégagée autant que possible des formats promus par l’industrie ou l’institution. L’archive a également pour but d’être une ressource régulièrement activée, avec une fonctionnement procédant par cycles et recyclages, donnant lieu à des publications ou des expositions. Une publication en coédition ÉESI-Rutabaga, autour des premières recherches d’ILES, est prévue pour 2020.

La conception du projet ILES et de son mode d’action est née d’une réflexion sur l’enseignement de la bande dessinée en école d’art, des points d’achoppement et des potentialités offertes par ce contexte. Le concept d’images liquides participe à la volonté de proposer de nouveaux discours sur les bandes dessinées portant sur les éléments sensibles des œuvres, plutôt que l’analyse des contenus ou des codes sémiotiques. Le projet de recherche souhaite également faire écho aux voix singulières — venues le plus souvent de la microédition — qui tendent à renverser les fondements d’un ordre esthétique convenu (comme la réhabilitation du dessin amateur dans les fanzines transféministes en Argentine) et jouer des réappropriations (comme pour le terme fourre-tout de roman graphique, revu dans une perspective trans-médiatique).

Notes

  1. Lire le texte entier.
  2. Sauzedde Stéphane, « Inventer le diplôme supérieur de recherche en art« , Hermès, La Revue, 2015/2 (n° 72), p. 91-97. URL : https ://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2015-2-page-91.htm
  3. Comme en témoigne l’association La Brèche crée en 2015.
  4. Le travail de Jessica Kohn sur les auteur.trice.s de bande dessinée a notamment permis de donner plus de visibilité aux créatrices et bousculer ainsi quelques idées reçues.
Dossier de en novembre 2019

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