Le Retour de Jimmy Corrigan

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Chris Ware déclarait en 2000, à l’occasion de la sortie de Jimmy Corrigan : The Smartest Kid on Earth en un seul volume, qu’il souhaitait ne plus jamais vouloir dessiner son personnage fétiche à nouveau.[1] Pourtant, dix ans plus tard (et vingt ans après les premières aventures du personnage), l’auteur a de nouveau dessiné Jimmy, et publié en juin dernier, en toute discrétion, un poster pour célébrer la sortie de Jimmy Corrigan en langue japonaise.[2] Ce poster marque donc le grand retour du héros, et il nous semblait intéressant de s’y pencher : il est en effet révélateur de l’avancée artistique de Ware en dix ans, tout en rajoutant de nouvelles couches de sens à l’œuvre originelle.

Ce poster, planche divisée sans en avoir l’air en quatre parties, est en réalité un prologue au récit sorti en 2000. En effet, dans la partie supérieure de la planche (les neuf premières cases, pour être précis), le lecteur peut observer Amy, la sœur adoptive de Jimmy, passer un coup de téléphone à son père, en lui conseillant de ne pas «lui» envoyer une lettre et de se contenter de l’appeler. Ce «lui» est bien évidemment Jimmy, qui n’a pas encore fêté ses retrouvailles avec Jimmy Senior. Le fan de Ware est ravi d’apprendre par la même occasion de nouveaux petits détails sur la vie des personnages : Jimmy Senior serait alcoolique,[3] a fait réparer sa voiture, et vient de commencer un nouveau travail (sans doute son emploi à l’aéroport, qu’on voit dans le récit principal). Amy, quant à elle, est toujours aussi seule : elle dort dans un lit à une place, et s’assied toute seule à la cafétéria. On notera en passant la présence d’une pêche parmi toutes les pommes, clin d’œil au fruit qui parsème le récit ; présence intéressante puisque la pêche est, dans le livre, un symbole de la sexualité réprimée de Jimmy.

La seconde partie de la planche, consistant des neuf cases suivantes, montre en quelques vignettes le père de Jimmy en train d’écouter le message de sa fille. Il est également seul, et, contrairement à ce que croit Amy, en train de boire des bières Schlitz (on en voit deux à ses pieds) d’une main tremblante. Sur sa table est posée la lettre déjà écrite à son fils, accompagnée d’un billet d’avion ; on le voit la poster dans le strip suivant. On voit ici que Ware pousse le soin du détail, et du raccord avec l’œuvre originelle, à un point extrême. En effet, la voiture de Jimmy Senior dans cette planche est blanche, comme la voiture de location qui apparaît dans le récit ; c’est sans doute parce que sa véritable voiture (de couleur mauve) est en réparation, comme l’indique Amy. Les décors de ces deux parties sont par ailleurs en tout points semblables à ceux qui apparaissent dans le livre.[4]

Les deux autres parties de la planche sont plus énigmatiques. Dans la partie gauche, strip vertical de six cases, c’est Jimmy que l’on contemple. Ware a tenu sa promesse de ne plus jamais le dessiner, puisqu’on ne le voit ici que de dos, regardant par la fenêtre. L’apparition d’un avion, puis d’un oiseau, fait à la fois référence au mythe de Superman («It’s a plane ! It’s a bird ! It’s Superman !»), mais aussi au désir de liberté de Jimmy — dans une séquence du récit principal, on le voit s’imaginant voler comme un oiseau. L’oiseau rouge est aussi un symbole du temps qui passe dans Jimmy Corrigan  : il est donc bienvenu dans cette planche qui se situe avant le début du livre. Il apparaît d’ailleurs aussi sur le timbre de la lettre de Jimmy Senior… Quant à l’avion, le lecteur le voyant passer près d’une tour ne peut s’empêcher de penser aux évènements du 11 septembre 2001, anachroniques ici mais dont l’évocation est sans nul doute délibérée. Jimmy ne fait strictement rien dans ce strip : il regarde, tête haute, l’oiseau qui passe, puis baisse à nouveau les épaules, comme pour souligner l’échec qu’est sa vie et le reflet de son constant désespoir.

Et pourtant, vient la dernière partie, constituée du dernier strip vertical en bas de page. Le passage de voitures rouges et bleues dans la rue est trompeur, puisque ces couleurs (outre qu’elles sont les couleurs symboliques de Superman) rappellent le strip précédent, où Jimmy Senior poste sa lettre. Mais la scène ici dessinée n’a rien à voir : on suit, de très haut, une jeune femme habillée — encore — en rouge et bleu marcher dans la rue et entrer dans l’immeuble en face de celui où se situe Jimmy. Cette femme, qui ressemble beaucoup au personnage principal de Building Stories, ainsi qu’à Alice White, l’un des personnages de Rusty Brown, n’est pas clairement identifiée ici. Tout comme la note de son voisin de bureau que Jimmy trouve juste avant le suicide de Superman, ce passage est délibérément ambigu. On pourrait penser que la femme qui marche ici n’est autre que Tammy, la nouvelle collègue de Jimmy apparaissant tout à la fin du récit originel ; dans ce cas, sa présence apporte une touche d’optimisme à l’ensemble assez dramatique de la planche (comme c’était déjà le cas dans le livre). Son apparition remet en tous les cas en question la posture de Jimmy dans la dernière case du strip vertical : s’il baisse la tête, ce n’est pas par désespoir, mais sans doute parce qu’il regarde cette fille sur le trottoir.

L’ensemble du poster est mis en page de main de maître, presque une habitude pour Ware. Le découpage des cases répond à une rythmique très précise, tout autant temporelle que visuelle. On notera par exemple les deuxièmes strips des parties centrées sur Amy et Jimmy Senior, qui se répondent tout à fait : une première case présentant le profil gauche du personnage, une case centrale le montrant de dos face à une fenêtre, et la dernière case montrant le profil droit. La symétrie est brisée dans le cas de Jimmy Senior, puisqu’on le voit boire une bière, trahissant ainsi la confiance de sa fille. Quant à Jimmy, il reste de dos, lui aussi devant une fenêtre reflétant le ciel rose. La récurrence des couleurs — rouge, bleu, noir, gris, brun, saumon — est elle aussi impeccablement maîtrisée, et le nouveau style de Ware contraste de manière surprenante avec son type de dessin lors de la parution de Jimmy Corrigan, il y a dix ans. Les personnages, tout comme leur créateur, semblent ici plus matures, plus dramatiques peut-être parce que cela les fixe dans une réalité qui pourrait être la nôtre. Cela leur rajoute une dimension qu’ils n’avaient pas forcément dans l’œuvre principale : Ware s’est souvent lamenté du manque de psychologie de ses personnages, en particulier les deux Jimmy.

La décision de rendre le père de Jimmy alcoolique serait-elle une tentative pour pallier ce manque ? Sans doute, puisque ses mains tremblantes pourraient anticiper l’accident de voiture qui le tue à la fin du livre. Le médecin explique à Jimmy et Amy que leur père a percuté un verger pour éviter un cerf (encore des récurrences de symboles), mais peut-être que la boisson est la véritable cause de cet accrochage. Cela ne rend que le personnage plus tragique et plus pathétique qu’il ne l’était déjà. La solitude d’Amy, déjà prégnante dans le livre (notamment dans l’épilogue de deux pages rajouté à l’édition paperback) trouve dans cette planche un écho qui la décuple : on est en droit d’imaginer, vu les tranches de vie présentées ici, qu’Amy vit la même existence monotone et solitaire en 1987 et en 2002. En somme, même le décès de son père et la rencontre de son demi-frère, deux évènements anticipés dans ce poster, n’auront pas suffi à changer sa vie.

C’est presque une habitude pour Chris Ware de présenter ses histoires sous la forme de fragments : le début de Jimmy Corrigan est une suite d’épisodes sans lien ni résonance sur le reste du récit (voir, par exemple, les quatre cases présentant Jimmy allant au supermarché), et l’on en trouve d’autres exemples au fil du récit, ainsi que dans les autres œuvres de l’auteur. Ces fragments n’ont pas pour fonction première d’être narrativement pertinents : par des biais détournés, ils éclairent de façon plus précise la personnalité des personnages de Ware, affinant leur psychologie, ou simplement leur manière d’être. Cette planche en est l’exemple : tout ce qui se passe ici aurait pu être imaginé par le lecteur, et n’a pas de conséquences importantes sur notre compréhension du récit. Pourtant, en revoyant ces visages familiers d’un œil nouveau, même si nostalgique, nous définissons mieux leur contour. Ce n’est pas un grand retour, mais un dernier salut discret, ce qui ne pourrait mieux convenir à ce qui reste à ce jour le chef-d’œuvre de Chris Ware.

Notes

  1. «I’ll never draw him again. At least, that’s how I feel right now.» Voir l’article de CNN.com à ce propos.
  2. Poster qui est une «compilation» des illustrations figurant sur les étuis des trois tomes de l’édition japonaise.
  3. Amy lit Recovery : A Guide for Adult Children of Alcoholics, effectivement publié en 1987.
  4. Voir par exemple la sixième case, où Amy est au téléphone, qui est l’identique d’un passage du livre où l’on peut voir l’appartement d’Amy… Au téléphone, avec son père, à propos de Jimmy. De même pour l’intérieur de Jimmy Senior (notamment le répondeur).
Dossier de en septembre 2010

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