Vincent Giard et les jeux de piste

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Certains savent qu’un de mes passe-temps favoris est de faire des dépouillements détaillés de revues et collectifs pour le site bulledair, activité qui surprend souvent plus qu’elle ne soulève l’enthousiasme[1]. Mis à part la revue Biscoto qui m’a abonné, dans une sorte de SP de base de donnée, c’est plutôt une indifférence polie qui accueille cette passion, qui m’a sans doute poussé à devenir bibliothécaire. La base de données, l’archivage, la joie d’avoir des infos qui se recoupent par un clic dans une illusoire exhaustivité sont assez proches de ce que pourrait espérer un archiviste ou un bibliothécaire attaché au dépôt légal[2].

Vincent Giard, auteur et éditeur (Colosse puis La Mauvaise Tête) s’en est, lui, toujours amusé. De manière potache, il avait édité un fanzine nommé Houba plus où les auteurs ne signaient quasiment rien et mélangeaient leurs travaux, me le dédiant en imaginant l’enfer d’en faire un sommaire, et mon désarroi[3]. Cette blague ne concernait que nous, mais en se penchant sur différents travaux du concerné, se dessine alors un étonnant jeu destiné à la seule audience susceptible de s’y intéresser : ceux qui trieront les archives — ou un éventuel collectionneur complétiste. Rien ne semble tant l’amuser que de glisser quelques absurdités, allant de la boutade au jeu méta-littéraire.

Ainsi des 500 premiers cadieux, livre publié en 2016 à La Mauvaise Tête. Dans cet album particulièrement drôle, Xavier Cadieux trace une généalogie imaginaire de sa famille à l’occasion d’une fête familiale organisée pour « une fête qui n’existe pas pour de vrai, mais qu’on fête quand même ». Comme en résonance avec le titre, cette fresque familiale affiche 500 pages sur le site de La mauvaise tête (image 1), quand le catalogue général des Bibliothèques et Archives nationales du Québec en affiche 499, chose normale, les règles des bibliothèques voulant que l’on se base sur le dernier folio indiqué, même si quelques pages suivent. Cependant, n’importe quel lecteur se rendra vite compte qu’il s’agit d’une imposture : le livre est bien trop fin pour faire le nombre de pages promis. De fait, à partir de la page 26, la numérotation commence faire des sauts (la pages suivante porte le nombre 29), le phénomène prenant progressivement plus d’ampleur : ainsi, entre les pages 286 à 500, il n’y a que 26 planches. L’escroquerie est visible et joue assez bien avec le principe de fresque généalogique un rien décousue, porté par le récit. Les bibliothèques affichent donc une pagination fantasque (là où il serait plus logique d’indiquer un « n. p. » car on ne va quand même pas tout compter), mais cela reste visible et compréhensible par tous ceux qui saisiront l’ouvrage.

Plus surprenant est l’ensemble de gags entourant Wilson Bentley, photographe de flocons/Saturnome, champion automobile, un livre réversible compilant des histoires courtes de Saturnome paru chez Colosse, et possédant deux couvertures selon le côté utilisé. Rien que d’assez classique jusque là, même si la logique du découpage, hormis le fait de faire un livre réversible rigolo, ne saute pas aux yeux. Mais cette fois-ci, Vincent Giard s’est amusé à mettre deux ISBN au livre, un par face — ce livre devenant ainsi numériquement « des livres ». Cette fois cependant, les archives ne se sont pas laissées impressionner et ont simplement indiqué les deux ISBN (et non deux ouvrages, ou un seul, ce qui serait fautif). Pour rentrer la chose dans la logique, ils ont cependant rattaché chacun des ISBN aux livres indiqués sur l’imprimé, avec des renvois d’ailleurs un peu étonnants (les titres sont classés dans « Collaborateurs », et le numéro de collection apparaît sous trois occurrences : 70, 71 et 70-71).

Les archives ont donc répondu à la provocation. L’acte est complètement anecdotique, mais indique bien une volonté de jouer avec le cadre de l’archivage du livre, via le dépôt légal, ce dispositif qui doit conserver pour l’éternité chaque ouvrage paru. Ainsi apparaît une volonté d’apporter du désordre, avec une affection ironique (car qui se soucie des catalogueurs, si n’est quelqu’un se souciant de leur existence ?). L’éditeur m’a indiqué qu’une page manquait à l’ouvrage, qu’ils auraient alors imprimé ensuite en lui attribuant également un ISBN, rattaché à un autre éditeur (a priori La Mauvaise tête), histoire de brouiller encore les choses. Mais de cette page, aucune trace n’existe, ni dans ma version achetée du livre bien après son tirage, donc après correction éventuelle, ni dans les archives. Une nouvelle fausse piste ? Un regret de n’avoir encore brouillé la piste ? Doubler, voire tripler, l’ISBN, numéro d’identification internationale, y contribue en effet forcément.

Moins machiavélique de prime abord, mais profondément stimulant a été le fanzine Fonte. Encore une fois dirigé par Vincent Giard, sans éditeur officiel, on les trouvait dans une section un peu cachée du site des éditions Colosse. Sortis en 2012, tous étaient aussitôt épuisés, mais les éditeurs m’avaient gentiment envoyé un PDF pour en faire les sommaires, archivés sur bulledair. Quelque temps après, j’ai appris que ces fanzines n’existaient quasiment pas : chaque numéro avait pour tirage le nombre de ses auteurs + 2 exemplaires. Un pour chaque auteur, un pour le dépôt légal Québécois, un pour le Canadien. Ainsi, le neuvième et dernier numéro (sur dix parus) n’est aujourd’hui consultable que chez son seul auteur, Vincent Giard, et aux archives (sur le site desquelles je n’ai d’ailleurs pas réussi à le trouver, mais je ne maîtrise pas hyper bien leurs catalogues). Lui-même m’a expliqué avoir déjà fait des fanzines tiré à simplement deux exemplaires, un pour chaque dépôt obligatoire, n’existant que là-bas. Pour m’être déplacé aux archives dans ce but lors d’un récent voyage, je crois qu’il s’est gentiment moqué de moi, mais le concept reste quelque chose de passionnant.

Il faut savoir que les dépôts légaux se construisent principalement sur déclaration. Certes, si le livre circule en librairie, les bibliothèques nationales peuvent les repérer, mais la situation est bien plus complexe pour les fanzines. De la même manière, les bibliothèques peuvent vérifier des tirages chez des imprimeurs, mais quand il s’agit de photocopies obscures, cela est complètement impossible. Le déclaratif fait donc foi et des livres qui n’existent pas, sauf dans ces collections protégées, peuvent voir le jour en imaginant une existence plus vaste. Il y a quatre ans je m’étais amusé, dans un article paru sur ce site, à redécouvrir un album fantôme, présent dans le catalogue de collectionneur BDM mais jamais paru (l’éditeur avait coulé avant), et dont les pages existaient, ce qui permettait de le chroniquer comme s’il avait eu une existence.

Nous sommes donc ici en présence de quasi-fantômes, de livres jamais vraiment diffusés, pas même pensés pour exister, mais qui dépassent le simple cadre du cadeau entre amis, car déclarés et présentés (sur un site de commande, même épuisé, sur un catalogue en ligne…). On peut alors leur imaginer une vie — j’ai ainsi longtemps cru que Fonte était lié au printemps étudiant de 2012 au Québec, chose qui ne se vérifiait pas à la lecture (si mes souvenirs sont bons, rajoutant encore un aléatoire à ce proto-fanzine). Par leurs traces, ces opuscules peuvent faire naître le désir, et sont propices aux fantasmes, ou aux crises de collectionnite s’ils entrent un jour dans ce cadre. Ils sont en tous cas accessibles malgré leur quasi-inexistence. Ils persistent, car, bien qu’à peine tirés, ils peuvent être lus et sont diffusés dans l’endroit le plus officiel qui soit. Une diffusion dont le niveau est presque en dessous de 0, mais qui, si dans des décennies pour une raison x ou y l’auteur d’un de ces livres voit ses bibliographes se pencher sur les dépôts légaux, pourra créer une erreur d’interprétation. La suite d’un jeu, et des potentialités assez réjouissantes de livres qui vivront alors enfin leur vie, ou resteront masqués à jamais. Un gag ? Une perte de temps pour les collègues ? Un secret ? Il faudra pour ça aller fouiller, à la recherche d’une bibliographie peut-être-existante et dont il est assuré d’avance que la quête n’en vaudra pas vraiment la peine. A moins que…

Notes

  1. Ils sont pourtant magnifiques ces sommaires cliquables telles ces revues avec beaucoup trop d’auteurs pour être honnêtes, ces obscurs collectifs où l’on retrouve des signatures étonnantes ou des fanzines historiques.
  2. Le dépôt légal existe dans de nombreux pays et oblige chaque éditeur à déclarer ses publication et à en envoyer un ou plusieurs exemplaires aux archives nationales.
  3. Je me suis réduit, lâchement, à lister les auteurs présents sans détailler chaque page.
Dossier de en avril 2018
  • ManuSw

    Tu pourrais laisser penser que les bibliothécaires des services de dépôt légal ne peuvent pas recaler un isbn inscrit sur un livre. Or, si. Un isbn erroné mentionné sur un livre peut tout à fait être considéré comme faux, la fiche de dépôt légal mentionnant alors le véritable ISBN (quand c’est possible). Le véritable ISBN est celui enregistré en bibliothèque de dépôt. C’est un peu comme la date de dépôt légal : la date de dépôt légal est la date où le livre a été enregistré… et pas forcément la date mentionnée dans un bouquin.
    Bref, en acceptant les deux isbn, le service a, qui plus est, considéré les isbn valides. Il est sans doute considéré qu’on ététait dans un cas extrême de recueil de deux volumes (c’est ce qu’il argumente implicitement en tout cas, http://iris.banq.qc.ca/alswww2.dll/APS_ZONES?fn=ViewNotice&Style=Portal3&q=4864158&Lang=FRE )

    Au sujet de la pagination, c’est vrai qu’il est rigolo l’exemple des 500 premiers Cadieux.
    Toutefois, là aussi, rien n’interdit au service de dépôt légal de ne pas suivre la pagination prétendue d’un livre.
    Je pense aux Mille secrets de poussins de Claude Ponti. Le livre est paginé ; les pages sont foliotés. Mais le foliotage de ce livre d’une trentaine de pages va jusqu’à 1000, et surtout va de 4 à 126, puis 632, puis… 364… Bref la pagination est volontairement aberrante.
    Eh bien la BnF considère simplement que la pagination n’existe pas : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40119423s

    Je remarque toutefois une différence entre les notices de dépot québécoises et celles de la BnF.
    La description des premières est en toutes lettres, là où les secondes utilisent des abréviations techniques.
    De telle manière que la description des premières donne l’impression d’être la description de l’éditeur (non tenue d’être stricte, après tout), là où celle des secondes est sans nulle doute celle des bibliothécaires…

    Des albums fantomatiques, il y a d’autres exemples.
    Rosco le Rouge 2.0, qui aurait dû sortir, alors que Physalis mourait. C’est un fantôme car il hante bien ci et là les librairies d’occasion : On peut en effet acheter des exemplaires offerts à la presse ou à des gagnants de concours.
    Mais l’exemplaire qui m’amuse le plus, c’est le tome 101 de Néron chez Erasme (La Bande à Lamu). Il est censé n’avoir jamais été diffusé (il me semble que Sleen avait refusé – à cause d’un mauvais lettrage si ma mémoire est bonne). Bref ce tome a été imprimé mais jamais distribué. Il est donc très rare ! Donc recherché ! Donc proposé à la vente ! Au final, il semble plus facile à acquérir que d’autres tomes de la série…

    • Maël Rannou

      Merci de ta réponse, c’est un sujet très riche, en effet les bibliothécaires sont rois de leur catalogage ! J’en sais quelque chose 😉

      Note que je défendais l’option du « non paginé » pour le Cadieux, justement (choix fait pouir le Ponti) même si le plus véridique serait d’indiquer la pagination donnée puis entre crochet la pagination réelle (mais ce serait peu lisible).

      Il y a par ailleurs des distingo entre pays sur les normes même si le catalogage tend à la normalisation internationale, qui est moins générale pour la bande dessinée que pour les docs.

      Le cas du Néron est vraiment amusant dans son renversement final, à vouloir bloquer une mauvaise impression l’auteur l’a finalement rendu plus célèbre, un exemple parmi d’autres en effet de ce que pourrait être un livre fantôme (même si le livre fantôme n’existant qu’en dépôt légal c’est autre chose, après la BaNQ permet de photocopier les documents non-précieux comme le seraient à leurs yeux ces zines récents, on pourrait donc en faire une copie puis les réimprimer à une dizaines, centaine d’exemplaires pirates… plus nombreux que les « originaux »)

  • Saturnome

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