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Jalousie, l’album fantôme

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Après avoir lu Mauvais Rêves et Colonie de vacanses, l’amateur d’Imagex se retrouve bien seul. Il lui reste alors à fouiller dans diverses revues et fanzines : Le Krapô Baveux, Viper, Nerf, (A suivre), un Pilote de la dernière période, un passage oublié dans Libération, etc. Et puis, au détour du BDM, il découvrira un nouvel album, Jalousie, censé avoir été publié en 1988 chez Futuropolis. Mais impossible de trouver une quelconque trace de ce livre — et pour cause : il n’existe pas.

Interrogé, Imagex explique qu’il aurait dû s’agir d’un titre de la collection X reprenant la suite de Colonie de vacanses, deux épisodes publiés dans (A suivre) : «Jalousie» (n°71, décembre 1983) et «Le petit homme qui regardait» (n°89, juin 1985). Les deux histoires font suite directe à Colonie de vacanses, et souffrent encore d’aléas de publication en disant long sur le respect d’(A suivre) pour ses auteurs. Après avoir publié les deux premiers épisodes dans le désordre[1], ils laisseront près d’un an et demi s’écouler entre les deux suivants. Difficile de garder une cohérence d’ensemble dans ces conditions.

Si l’album n’a jamais existé, les planches, elles, sont bien là, et sont dans la plus pure prolongation des habituels partis-pris de l’auteur, même si elles annoncent une voie qui ne sera finalement jamais explorée.
Résumons d’abord brièvement ces deux histoires. La bande d’enfants vit maintenant seule depuis plusieurs années, sans subir de menaces. Dans «Jalousie» (5 pages), Petit Loup et Dame Joëlle ont une queue qui leur donne le pouvoir de voler, contrairement à Captain Bernard, seul à vivre sans pouvoir. Malgré ce handicap qui le mine, il reste le chef de la bande et le compagnon de Joëlle. Conformément à ce que le titre portait, un drame a lieu, révélant le pouvoir destructeur de Captain : il peut tuer d’un regard. D’où «Le petit homme qui regardait», où Joëlle est laissée seule sur la tombe de son ami, Captain s’étant définitivement perdu dans sa folie destructrice et le vin. Partant à sa recherche, elle le retrouve blessé et ne comprenant plus rien. Elle tente de le soigner mais il s’enfuira pour aller défier les avions militaires de son regard, des cibles peut-être trop grosses pour ce corps d’enfant qui disparaît sous les bombes.

Les deux récits se terminent par une mort violente, et ramènent finalement Joëlle à sa situation initiale, quand elle n’arrivait pas à partager la joie des enfants de la colonie et se sentait seule au monde. On peut bien sûr encore y voir la violence de l’enfance, mais pas seulement, car nous sommes ici en présence d’adultes, certes coincés dans des corps d’enfants, mais bénéficiant d’un recul bien plus grand sur l’existence. Cependant, cette existence tient essentiellement à la survie, dans un monde où ils ne sont que trois — plus les ennemis, indescriptibles et semblant venir d’une autre dimension — et qu’ils n’ont plus d’instruction ni de normes sociales depuis longtemps. Ainsi ces adultes-enfants ne le sont pas que par le décalage corps/temps, mais aussi par l’attitude. S’ils ont la force de l’adulte, symbolisée par leurs différents pouvoirs plus ou moins destructeurs, ils ont gardé toute l’inconséquence de l’enfance, que vient stimuler l’alcool, autre marqueur de maturité.

Si l’on associe souvent le triangle amoureux aux adultes, les enfants connaissent très bien l’épreuve de la jalousie. La notion de propriété est l’une des premières qu’ils développent et les caprices sont une marque de leur caractère. Imagex ne fait qu’imaginer un caprice aux mains de quelqu’un au pouvoir destructeur. Mais Captain est-il plus enfant ou plus adulte ? C’est dans cette ambiguïté que réside l’intérêt de son approche, et ses récits ne peuvent limiter à la seule démythification de l’enfance. Elle est là, et depuis longtemps, mais pour autant l’âge adulte n’est guère plus profitable. Que répondre alors ? Que penser ? Si ce n’est peut-être qu’il ne reste qu’à sombrer dans la folie face à ce destin inéluctable, se rapprochant alors de manière assez logique[2] d’un vibrant No future.

Sous un déluge de feu, on peut lire la dernière phrase : «… C’était vraiment la fin». Curieusement, elle se révèle moins définitive qu’elle n’y paraît, Dame Joëlle étant là, bien vivante. Impossible pourtant de savoir ce qu’elle aurait pu devenir, (A suivre) ne publiera pas d’autres épisodes. Outre la fin relativement ouverte, des voies nouvelles s’ouvraient pourtant, au-delà des habituelles revendications. Le plus flagrant est le virage ouvertement fantastique, l’affirmation des super-pouvoirs, l’ancrage dans le récit d’anticipation. On se rappelle de «Dans les tours», publié dans Mauvais Rêves, où déjà des enfants volaient dans un monde apocalyptique.  Cette direction claire vers une certaine science-fiction d’action se ressentait aussi dans un graphisme plus ouvert, un peu plus lisible, aux mises en pages plus éclatées et ayant parfois de curieux accents de Capitaine Flam. Une jonction étonnante qui se ressent particulière dans «Le Petit homme qui regardait» mais qui ne se révélera jamais vraiment.

En 1986, face au peu de réactions soulevées par ses travaux, faute d’ouverture pour entamer le grand récit d’aventure qui le taraudait, Imagex tourne la page de la bande dessinée et se consacre aux jeux vidéo puis au graphisme textile. De sa courte carrière, il laisse un peu moins d’une centaine de planches, dont une bonne moitié de chefs-d’œuvre aujourd’hui quasi-introuvable, triste reflet de l’état dont est traité le patrimoine contemporain de la bande dessinée.

Notes

  1. M’amenant à imaginer qu’ils n’étaient pas liés, comme je l’ai formulé de manière erronée dans mon article au sujet de Colonie de vacanses. L’ordre prévu initialement avait été rétabli à la demande de l’auteur lors de la publication de l’album.
  2. Imagex a beaucoup produit dans des supports réputés punks (Krapö Baveux, Viper, le Nerf de Mattt Konture) et sa carrière se limite quasiment à la première moitié des 80′, moment phare du punk français.
Chroniqué par en février 2014

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