Christopher & Jean-Philippe Peyraud

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Cela aurait pu s'appeler "Tasse de Thé", si on avait bu du thé. Mais il n'y avait que du café. Cela aurait pu être une bande dessinée de Christopher et Jean-Philippe Peyraud, si nous avions tous été dessinés d'un trait de plume. Mais on était là, en chair et en os. Cela aurait pu être publié chez la Comedie Illustrée, si ça avait été une bande dessinée. Mais c'était un entretien. Il y avait une bande de copains d'un côté, une bande de copains de l'autre. La conversation était détendue, et on n'a pas vu le temps passer.

Gregg : On commence par votre travail ou par la comédie illustrée ?

Jean-Philippe Peyraud : C’est vous qui voyez.

Christopher : Moi, j’aimerai savoir comment vous nous avez connus, à l’inverse ? On va poser les questions. (Rires)

Gregg : Je crois que c’est à Autarcic où il y avait les premiers David Watts, je ne pense pas les avoir vu en boutique avant.

Jessie Bi : J’ai dû voir l’illustré à Super Héros.

Gregg : Promenade, ça date de 1994 ?

Christopher : Oui, c’est ça promenade et l’illustré, c’est 1994.

Gregg : C’est à peu près l’époque où je me suis mis à la bande dessinée …

Christopher : Et c’est à peu près l’époque où je me suis mis à en faire.

Xavier GUILBERT : J’en ai vu avant dans Casus Belli, mais sans le savoir. C’est quand on m’a montré ceux-là que j’ai reconnu le dessin.

Christopher : Ah oui. Mehdi continue aussi de faire des scénarios à la comédie illustrée. Là, il est entrain de préparer un bouquin avec Philippe de la Fuente qui va sortir pour Angoulême. Ce sera une espèce de Chapeau melon et bottes de cuir revisité, intitulé Le mystère des femmes volées.

Gregg : Comment a commencé la comédie illustrée ?

Christopher : J’ai commencé tout seul en novembre 1994. En fait, j’avais commencé à dessiner mes histoires de David Watts dans mon coin et puis je suis allé au Festival BD Expo, je les ai présentés à Philippe Marcel et Jean-Paul Jennequin du Goinfre et je leur ai demandé ce qu’ils en pensaient. J’ai posé les histoires de l’Illustré et de Promenade devant Philippe Marcel et il les a lu pendant plus d’une heure. Il m’a dit qu’il trouvait ça très bien, mais que personne n’en voudrait et qu’il fallait que je m’autoédite. Et donc, c’est ce que j’ai fait. A partir de là, j’ai commencé le premier numéro qui s’appelait l’illustré puis promenade et de 100 exemplaires, je suis passé à 200, 300. Puis, j’ai rencontré ce sieur Jean-Philippe Peyraud et alors d’une autoédition, c’est passé à une maison d’édition. Avec Jean-Philipe, on s’est rencontré à Autarcic Comix et depuis on a commencé à grossir, Massonnet nous a rejoint et ainsi de suite.

Gregg : Donc, quand ça commence, il n’y a que tes deux premiers volumes ?

Christopher : Oui. En fait, quand Jean-Paul et Philippe Marcel m’ont proposé de m’autoéditer, j’avais déjà tout le matériel pour faire l’illustré et promenade. Tout a été très vite. J’y allais au jour le jour, sans me poser de questions. Je ne savais pas comment démarcher les libraires, ni quoi que ce soit, et j’ai pu profiter des conseils du Goinfre.

Gregg : Quel a été le troisième volume de la comédie illustrée ?

Christopher : Il y a eu dominos qui est sorti pour Angoulême, où j’étais invité sur le stand de Tête Rock et avec qui j’ai fait une compilation ensuite intitulée Wauxhall, et c’est là-bas qu’on m’a parlé de Jean-Philippe pour la première fois. Ensuite, on a sorti Casablanca et entre la poire et le fromage en même temps.

Gregg : Dans entre la poire et le fromage, c’est Jean-Philippe au dessin, mais c’est toi au scénario, ça fait quand même plusieurs volumes où il n’y a que toi qui écrit.

Christopher : Oui, j’ai un ego très fort, c’est un peu mon gros problème. (Rires) En fait, j’avais lu des histoires de Jean-Philippe dans le Goinfre et je l’avais appelé pour qu’on aille à Autarcic ensemble et, la nuit d’avant j’ai rêvé l’histoire d’entre la poire et le fromage. Quand je lui ai proposé, il m’a dit « donne-moi ton scénario, je te le dessine ». Donc, en revenant d’Autarcic, la nuit, j’ai vite gribouillé le scénario sur du papier et 4 jours après il l’avait fini.

Jean-Philippe Peyraud : En fait, le challenge, c’était qu’il y avait le salon de Perthuis 15 jours après. Donc, j’ai pris les feuilles et j’ai fait ça en 4 jours, le temps de l’imprimer et il était parti pour Perthuis. J’ai un trait qui facilite ce genre de choses, fait pour être dessiné rapidement. Voilà, c’est comme ça qu’on a fait la collection tasse de thé qui devait partir sur les scénarios de Christopher. De mon côté, je faisais des choses pour le Goinfre et j’avais déjà fait tout un tas de petites histoires qui formeraient plus tard mine de rien. Si le premier mine de rien est moins bien dessiné ou dessiné autrement que les deux albums précédents, c’est parce qu’en fait il est bien antérieur. Le Goinfre et le Cycliste avaient mis une option dessus, mais ça traînait et puis comme Christopher avait de moins en moins de temps pour moi, j’ai sorti mine de rien à la comédie illustrée. J’ai donc publié mes histoires, et comme j’en avais d’autres d’avance, les albums se sont enchaînés assez rapidement. On a tenu une cadence assez infernale parce qu’en deux ans on a sorti une demi-douzaine d’albums. Cela a permis de nous faire connaître des libraires et du public curieux qui a été impressionné de voir autant de choses sortir. Après, on a rencontré Philippe Massonnet et Philippe de la Fuente à qui on a proposé de faire des choses avec nous. Et puis d’autres dessinateurs comme David Scrima sont venus vers nous.

Gregg : Donc, c’est le premier mine de rien le premier album sans Christopher ?

Christopher : Non, c’était Youri Gargarisme.

Jean-Philippe Peyraud : C’est un petit truc qu’a été tiré à 150 exemplaires, que personne n’a et c’est tant mieux parce que c’est vraiment pas terrible. C’était juste un petit One-shot, comme ça, pour rigoler.

Christopher : Ce qu’il ne veut pas dire, c’est que c’est quand même moi qui ai fait les scénarios, mais il a un ego tellement fort (rire de JPP) qu’il ne met que son nom sur les couvertures. Oui, donc, il y a eu mine de rien qu’il a fait tout seul et puis Massonnet avec le frigo. En fait en dehors de Jennequin et Philippe Marcel qui sont toujours à la comédie illustrée mais qui ne dessinent pas, il y a Jean-Philippe, Philippe de la Fuente et Massonnet qui font un peu partie des membres fondateurs et le principe est que chacun fait ce qu’il veut. Ils ont envie de faire un bouquin, ils le font, avec le format, le nombre de pages et l’histoire qu’ils veulent. On n’a aucun droit de regard dessus, c’est vraiment l’indépendance totale. On se contente de donner notre opinion à l’auteur, après il le prend ou il prend pas.

Jean-Philippe Peyraud : En fait, ce qui nous aurait intéressés, c’était de faire l’équivalent des One-man-zine américain mais les Français ne sont pas vraiment habitués au format comic ou à ce genre de choses, même si ça peut venir maintenant. On développait chacun notre univers, c’était un peu l’intérêt de la chose.

Christopher : Exactement. Chacun a sa propre collection. Moi, j’ai l’illustré, toi, tu fais tes tasses de thé.

Gregg : Et comment se fait-il qu’on peut vous retrouver chez Treize Etrange, le Cycliste ou la Cafetière ?

Christopher : C’est que les autres nous demandent de dessiner chez eux.

Jean-Philippe Peyraud : Et puis c’est un échange, parce que c’est des gens qu’on aime bien. Avec Treize Etrange, on a fait pas mal de salons ensemble, ça s’est bien passé et on aime ce qu’ils font. Aussi, il y a peut-être le fait qu’on ait plus à se soucier du côté matériel. À la comédie illustrée, on s’occupe de la maquette, de la vente, du suivi du bouquin, alors que là, on a juste à dessiner, on leur donne le matériel et on est tranquille, tout en gardant notre regard dessus. Je crois que ça fait du bien parfois de se décharger des soucis de mises en pages et de choses comme ça. Et puis, la plupart du temps, c’est des amis, et en tant qu’éditeurs c’est intéressant d’avoir leur regard.

Christopher : De mon côté, ce que je fais chez Treize Etrange je ne le ferais jamais à la comédie illustrée. J’avais envie de faire des polars et j’ai eu envie de développer une idée par rapport à leur titre. Il y a d’autres maisons d’édition qui peuvent me demander de travailler pour eux, je n’en aurais pas forcement l’envie, le temps ou l’énergie car avant tout c’est une histoire de relations. A la comédie illustrée, on est avant tout des amis, ensuite on fait de la BD, et c’est pareil vis à vis de Treize Etrange.

Gregg : C’est aussi des formats différents.

Christopher : Oui, mais rien ne nous empêche de faire ces formats-là. Mais ils le font très bien eux, et ils nous le proposent, donc pourquoi pas.

Jean-Philippe Peyraud : La comédie illustrée n’est pas enfermée dans un type de format. On a sorti les formats album parce qu’il se trouve qu’en France c’est ce que les libraires acceptent le plus facilement de mettre dans leurs magasins, et c’est ce que les clients veulent la plupart du temps. Mais Christopher a sorti de tout petits formats, Youri Gargarisme est un petit format carré, et Edifice est un album qui se déplie. Si l’un de nous a envie de faire un format complètement fou, à la Chris Ware, personne ne l’empêchera. Après, c’est simplement des coûts de fabrication.

Christopher : Par exemple, les yeux de cerise est sorti dans un format comic parce que je trouvais que l’histoire se prêtait bien à ce format là. Et d’autres bouquins qui vont suivre seront aussi au format comic. Chacun fait vraiment ce qu’il veut, au format qu’il veut, pour l’instant on ne s’arrête à rien. On impose une seule chose, c’est le papier de couleur ivoire.

Gregg : À partir de quand avez-vous commencé à traduire en anglais ?

Jean-Philippe Peyraud : Il se trouve qu’on avait croisé pas mal d’étrangers intéressés et pour qui c’était plus facile d’avoir un produit anglais. On s’est dit pourquoi pas, et on s’est lancé comme ça..

Christopher : C’était un désir que nous avions depuis assez longtemps. Le potentiel du marché français étant restreint, nous nous sommes dit que, pour essayer de faire vivre la comédie illustrée, pourquoi ne pas essayer de pousser jusqu’au marché américain. Ça a commencé quand nous sommes allé au festival d’Angoulême 1996 où j’ai pris les premiers contacts avec Capital. On avait fait un prototype pour savoir s’ils étaient intéressés, soit par le format album français, soit par le format comic. Ils ont dit « on vous prend tout de suite les formats comic » et donc c’est ce qu’on a fait. Avec le principe de distribution aux États-Unis par catalogue de Diamond, de Last gasp, c’est beaucoup plus simple et agréable pour nous de pouvoir prévoir les tirages. À partir de là, il faudra essuyer les plâtres avec les premiers numéros pour se faire connaître et puis on va essayer d’évoluer. Puisqu’on a la possibilité de traduire les bouquins en anglais, autant jouer cette carte-là à fond.

Gregg : Mais ça continue en anglais ?

Christopher : Oui, bien sûr. Il y a Arthur Van Kroening qui, très gentiment et bénévolement, nous traduit les Pleasantly Disturbed et Jean-Paul Jennequin qui relit et retraduit derrière. Moi, je fais ça avec ma mère, et on passe des heures pour essayer de trouver les jeux de mots, pour avoir un équivalent en anglais.

Gregg : Il y a eu trois numéros de chaque ?

Christopher : Pour l’instant. On va essayer de sortir les prochains, peut-être, pour Angoulême, parce que d’ici là on est débordé.

Gregg : Vous avez tout de suite pensé à le faire vous même, au lieu de passer par un autre éditeur ?

Christopher : En fait, c’était un peu le grand dilemme. Depuis le départ, nos planches on aurait très bien pu les présenter chez un éditeur, mais on ne l’a pas fait. Après, pour les comic, je crois que ça nous est pas tellement venu à l’idée d’aller les présenter chez les autres.

Jean-Philippe Peyraud : On avait pris l’habitude de tout faire nous même, donc on s’est dit autant garder la main-mise sur les éditions étrangères.

Gregg : C’est surprenant qu’il n’y ait pas eu plus de Français qui vous aient suivi dans cette voie.

Christopher : Ça m’a toujours un peu étonné, car il y a quand même un potentiel assez énorme comparé au marché franco-belge. Mais il faut trouver quelqu’un pour pouvoir les traduire, et je crois que c’est ça qui arrête le plus. Nous, on a vraiment des problèmes de traduction, arriver à trouver les personnes bénévoles pour traduire, relire, re-relire, recorriger, il se passe bien 3 mois entre la première traduction et la dernière, c’est vraiment très long. Après, il faut présenter tout ça, c’est un sacré travail, et d’ailleurs nous on pêche un peu sur la communication aux États-Unis de nos produits. On a eu des articles dans le Comics Journal et autres, mais ça ne suffit pas. Il faudrait qu’on fasse des démarches avec les représentants là-bas, mais on n’a ni les moyens, ni le temps.

Gregg : Ça m’étonne quand tu dis qu’il y a un potentiel énorme aux États-Unis. Au début, c’est ce que je croyais, je me disais qu’en France on a un tirage indépendant qui pouvait monter jusqu’à 5000 …

Christopher : Tu es optimiste.

Gregg : Oui, disons avec une vision optimiste qu’on pourrait monter jusqu’à 5000 en France, et proportionnellement j’imaginais que cela atteignait 15000 aux États-Unis, mais je me suis rendu compte que des éditeurs comme Drawn and Quarterly ou Black Eye Books sortent des albums à 3000 exemplaires et ça s’arrête là.

Christopher : Oui, mais c’est 3000 exemplaires, et pour nous il y a tout un gain de temps puisque le produit est déjà fait, il y a juste à le traduire, à le relettrer et le maquetter. On se dit que si on arrive à faire d’un côté 2000 en France et si on arrive à pousser jusqu’au 3-4000 aux États-Unis, on arrivera à 6-7000, ça serait assez génial. Mais pour l’instant, on n’y est pas, on va essayer avant tout de continuer et de faire en sorte qu’on ne nous oublie pas.

Jean-Philippe Peyraud : Ce qui est assez curieux, c’est qu’involontairement il y a eu une espèce d’effet marketing rigolo, car des Français, qui doivent traîner dans les librairies de comic, nous ont découverts à travers les comic américains et doivent nous prendre pour des Québecois ou je ne sais quoi, alors qu’en fait, c’est 100 % français.

Christopher : On habite deux rues à côté de chez eux (rires). Oui, c’est un peu ce qui se passe.

Gregg : En ce moment, c’est quand même plus en France que ça marche ?

Christopher : Au point de vue ventes, non. Pour l’instant, on vend plus sur le marché anglais que sur le marché français. Pour la production française les chiffres ne sont pas trop précis pour l’instant parce qu’on a pris un distributeur : Vertige Graphic. Jusqu’à présent, nous le faisions nous-mêmes avec le sac à dos sur une vingtaine, trentaine de librairies dans toute la France. Maintenant, c’est Vertige qui s’en occupe, et on va voir ce que ça va donner.

Jessie Bi : Vous avez des échos de lecteurs étrangers ?

Christopher : On a reçu pas mal de courrier de lecteurs qui trouvent ça vraiment bien, et qui veulent que ça continue. On sait qu’on est lu en Angleterre parce qu’on a un petit distributeur anglais et puis on a eu des courriers d’Autriche, d’Allemagne, des États-Unis et du Canada. Quand on était avec nos sacs à dos, et qu’il y avait un libraire qui nous disait que nos BD ne se vendraient jamais, et que le matin même on avait reçu une lettre d’Australie, on le regardait avec un grand sourire, et puis on s’en allait, c’est tout.

Jessie Bi : Ils voient ça comment, il y a un côté exotique Français ?

Christopher : Je ne parlerais pas trop d’exotisme. Ce qui ressort le plus des courriers c’est un ton, le côté «humour», auquel ils ne sont pas habitués. Sinon, ils sont séduits par le fait que l’univers de Jean-Philippe et le mien sont bien posés et très caractéristiques.

Jessie Bi : Il faudrait peut-être faire une page courrier comme dans les comics ?

Christopher : Je l’avais commencé dans le premier numéro, mais je ne m’en sors pas. Ça tombe toujours au moment du bouclage, avant que ça parte chez l’imprimeur, alors ça devient un peu catastrophique, et s’il faut que je commence à répondre au courrier sans faire de fautes (rires), ce sera trop dur, ça. Et puis, je ne sais pas si je dois demander à d’autres si telle lettre est bien, si je dois reformuler certaines phrases, corriger les fautes, si moi derrière je dois leur répondre et si oui, quoi ? Je sais que les gens ont plus l’habitude d’écrire par l’internet, mais on n’a pas de pages, alors il faut aller récupérer les courriers chez les personnes qui ont des pages nous concernant, c’est un peu compliqué tout ça.

Jessie Bi : Au départ, tu parlais de One-man-zine, mais finalement c’est ce que vous faites aux États-Unis.

Christopher : Oui, moi, je suis vraiment resté dans ma maquette de l’illustré, avec ma petite vignette et mon titre en calligraphie, alors que Jean-Philippe a complètement explosé avec des principes de papier froissé, et donc là on sent vraiment que chacun va dans la voie qu’il veut.

Gregg : En parlant du nom, la comédie illustrée, ça vient d’où ?

Christopher : Je ne sais pas d’où j’ai sorti cette idée. Il y avait le principe de la comédie et je voulais garder le nom de l’illustré pour symboliser un peu la bande dessinée, et puis je pensais peut-être à la Divine Comédie. En fait le nom m’est sorti comme ça, et quand je l’ai présenté à des personnes autour de moi, ils ont trouvé ça très bien et donc c’est parti comme ça. Il n’y a pas de recherches.

Gregg : Tu n’as pas mis 15 jours à raturer des noms ?

Christopher : Non, ça ne se passe pas comme ça avec moi. Par exemple, l’idée de traduire les bouquins, c’est un coup de tête et je pousse les autres à ce qu’on le fasse. De même, quand on m’a dit autoédites-toi, c’était la phrase qu’il ne fallait pas dire et je me suis autoédité. A la comédie illustrée, quand des auteurs nous proposent des planches, comme l’ont fait Massonnet, Philippe de la Fuente, ou Cleet Boris et David Scrima, on va très vite, c’est un coup de coeur, on n’hésite pas.

Gregg : Si je suis l’évolution de la comédie illustrée, il y a les albums agrafés, les comic, ensuite on arrive aux premiers albums brochés, le distributeur, avec entretemps l’arrivée de plus en plus d’auteurs ?

Christopher : C’est ça. Massonnet et Philippe de la Fuente sont venus nous rejoindre la rédaction. Philippe de la Fuente, Jean-Philippe et moi-même géront le tout, on soumet les projets qu’on a envie d’éditer à Jean-Paul Jennequin, Massonnet, Mehdi Sahmi, Philippe Marcel, Christian Mattiucci et Nadia Sahmi et on discute.

Gregg : La dernière grosse étape pour vous, ça a été Vertige Graphic ?

Christopher : Oui, et là aussi c’est un coup de tête. On en a discuté avec l’un des responsables de Vertige et le lendemain on est arrivé chez eux avec nos produits parce qu’on sentait que ça se passait bien avec eux.

Gregg : A chaque nouvel auteur il y a une nouvelle collection qui se crée ?

Christopher : Oui.

Gregg : Est-ce qu’il y aura quand même des suivis de collection ?

Christopher : C’est le but. Quand j’ai commencé l’illustré ce n’était pas pour l’arrêter. David Watts continue, je suis en train d’écrire le prochain. Jean-Philipe doit continuer et on attend toujours son bouquin. Massonnet lui normalement avait son Mephisto, un gros bouquin dont la sortie est repoussé parce que c’est trop gros pour lui et là il est en train de préparer une histoire de robots. Philippe de la Fuente continue. David Scrima et Cleet Boris, on attend encore un petit peu.

Gregg : La collection chacun mon tour, c’était pour Scrima et Boris ?

Jean-Philippe Peyraud : En fait, on avait pensé que ça pourrait s’ouvrir à des gens qui avaient envie de raconter des histoires sur ce principe, à quatre mains mais on n’a pas eu d’autres projets comme ça, pour le moment.

Gregg : Vous n’essayez pas, justement, de créer des propositions ?

Jean-Philippe Peyraud : On avait vaguement pensé à un projet avec Laurent Lolmède mais il n’a pas le temps, à cause de ses bouquins pour Beaulet. Et puis on aime que ce soit les gens qui viennent nous voir avec des choses qui soient de notre univers. On a pas envie de forcer les gens, de les faire rentrer dans une collection comme ça.

Christopher : C’est des rencontres qui se font naturellement. Philippe de la Fuente, on le connaissait depuis longtemps de chez Trait de plume ( ?), et puis un jour on se demande ce qu’il devient et deux jours après on le rencontre à Autarcic Comix. C’est un peu comme ça que ça se passe à chaque fois. Je ne sais pas qui va rencontrer qui, quand, où ? Comme on ne se pose pas de questions, on verra.

Gregg : C’est dommage, chacun mon tour, c’était vraiment une idée intéressante, ce côté quatre mains.

Christopher : Oui, mais pour ça il faut rencontrer des dessinateurs qui s’apprécient, qui ont envie de se rencontrer, de se raconter. La porte est toujours ouverte. Le public et les auteurs commencent à connaître la comédie illustrée donc s’il y a des projets qui viennent, si on vient à les rencontrer, à discuter, et qu’ils ont envie de faire quelque chose à la comédie illustrée, ce sera avec grand plaisir.

Gregg : Il n’y a jamais eu d’auteurs étrangers ?

Christopher : Il y a un auteur étranger, Woodrow Phoenix, qui avait sorti dans les années 80 un bouquin qui s’appelait Sherlock Holmes contre Docteur Hyde et qui là vient de sortir un nouveau comix Sugar Buzz chez Slave Labor dans un style graphique très Hanna Barbera, et que l’on va traduire en français. Ça sera le premier étranger à la comédie illustrée. C’est quelqu’un que j’ai rencontré en Angleterre quand on était en train de négocier les contrats de distribution avec Diamond. On a sympathisé et il nous a proposé ses histoires.

Gregg : Il me semble que les auteurs indépendants américains ont l’impression que le marché français est énorme par rapport au leur.

Christopher : Oui, c’est fabuleux. Je discutais avec Joe Sacco et il avait l’impression que le festival d’Angoulême, c’était le summum du summum, c’était arriver au nirvana de la bande dessinée. D’ailleurs, il a été impressionné par Angoulême et le marché français, mais aussi un peu déçu, je crois.

Jessie Bi : Avant ça, vous n’avez jamais fait autre chose ? Dans des fanzines ou …

Jean-Philippe Peyraud : Si, le Goinfre.

Christopher : J’ai commencé directement, et après des histoires ont été publié dans le Goinfre, Beurk, Sapristi

Jean-Philippe Peyraud : On se rend compte que tout le monde a eu l’idée de faire autre chose que du fanzine à un moment précis. Le Cycliste faisait Polémiquet, le Goinfre avait déjà envie de faire des petites publications et puis, ce genre de magazines, c’est toujours un peu étriqué. Philippe Marcel avait tout à fait raison de penser que Christopher n’aurait jamais pu développer son univers. Les gens n’auraient jamais pu le suivre, surtout quand on connaît les problèmes des fanzines à pouvoir sortir régulièrement. Je pense qu’en s’autopubliant Christopher a permi à son univers de vraiment se déployer. Et moi, en réunissant mon travail en albums, j’ai pu approfondir mes personnages. Pour un album, on travaille plus sérieusement que pour 4 planches à faire pour dans deux mois. Il y a une espèce de challenge à sortir un album, il faut tant de pages et il faut vraiment qu’il y ait une continuité dans le travail.

Christopher : Curieusement, ça arrête aussi pas mal de gens, ce principe d’album. Récemment, on a eu plusieurs courriers de personnes nous présentant leurs planches pour nous demander notre avis. Certains projets étaient assez intéressants et on leur a proposé de faire un album. Mais, pour eux, un album c’est trop compliqué, trop volumineux à faire. En fait, on dirait qu’ils cherchent juste à présenter 4 planches dans Lapin ou dans Ego comme x. Il y a un pas qui est difficile à franchir et que nous avons franchis, celui de ne pas sortir 4 planches par ci, 4 planches par là et au final de tourner en rond, mais de faire, avant tout des albums et de poser un univers.

Gregg : Vous nous avez habitués à un rythme rapide.

Christopher : C’est sûr que maintenant les parutions de Jean-Philippe ou les miennes seront beaucoup plus espacées. D’un côté, parce qu’il y a d’autres personnes comme Treize Etrange, le Cycliste ou La Cafetière qui nous proposent des projets chez eux, et c’est toujours assez tentant de s’essayer à d’autres formats, et d’un autre côté parce qu’on prend plus le temps pour peaufiner les histoires.

Jean-Philippe Peyraud : Je pense que c’était une bonne chose d’habituer les gens à un rythme effréné, maintenant, il est vrai que ça entraîne une certaine frustration. En même temps, je ne pense pas qu’on se pose la même question avec des auteurs comme Christin ou Bilal.

Christopher : Il faut dire que depuis l’année dernière, on a essayé de se restructurer un peu, alors on a dessiné le logo, on a essayé de poser un catalogue, de diviser un peu les tâches, parce que j’en faisais pas mal tout seul. Ça nous a pris du temps d’essayer de poser tout ça, et de voir vers où on voulait aller, de se poser la question de savoir comment la comédie illustrée allait se développer. Là, on sait à peu près où on va. Maintenant, il faut qu’on arrive à avoir un programme éditorial étalé sur le temps car aussi bien Jean-Philippe, Massonnet que moi, avec le travail qu’on a, on met de plus en plus de temps à sortir des albums. Il faut trouver d’autres auteurs, ce qui ne se trouve pas comme ça. C’est vrai qu’entre Angoulême dernier et le prochain, on n’aura pas sorti de bouquins en français, c’est un peu dommage, mais c’est pour mieux préparer la suite, pour avoir des sorties assez régulières.

Gregg : Il n’y aura pas d’albums avant janvier 1999 ?

Christopher : Non. Le distributeur nous a donné des dates de sortie d’albums un peu impératives et il faut éviter toute la période octobre-décembre, car il y a tous les gros calibres de chez Dargaud & Cie qui sortent, donc nous on est un peu noyé là-dedans. Notre période de sortie, c’est à partir de janvier jusqu’à septembre.

Gregg : Ça sera un grand coup « La Comédie le retour »

Jean-Philippe Peyraud : C’est ça. On avait voulu faire un peu fort à Angoulême en sortant d’un seul coup tous nos albums brochés pour nous asseoir un peu, avoir notre propre stand et montrer qu’on pouvait faire autre chose.

Christopher : Il y avait un pont à franchir, qu’on est en train de finir de franchir. La période de transition est toujours assez délicate, il faut faire attention aux ventes, à l’image, à essayer de produire des bouquins de bonne qualité et pas trop cher en plus.

Gregg : C’est ce que j’allais dire. Vous faites attention à conserver des prix raisonnables.

Christopher : On ne veut pas exploser les prix.

Jean-Philippe Peyraud : Le fait du succès relatif de nos premières brochures vient de leurs prix assez attractifs, généralement d’une trentaine de francs, qui a permis aux gens d’être curieux. Sur les salons, des gens pas forcement intéressés par la BD indépendante pouvaient se permettre d’être tenté avec la monnaie qu’il leur restait du dernier Léonard est un génie ou Astérix. Et puis on a toujours cette idée d’une bande dessinée populaire et accessible à tous. Moi, je suis resté pendant très longtemps sans acheter de bande dessinée, ça ne m’intéressait plus, je trouvais les prix prohibitifs et donc c’était un peu notre envie d’avoir des prix le plus bas possible, tout en rentrant dans nos frais.

Christopher : Là, on fait vraiment le prix le minimum pour rentabiliser le bouquin, pour gagner de l’argent dessus et retirer derrière. On pourrait très bien vendre nos bouquins plus cher, parce qu’on sait que le public indépendant est prêt à les acheter. Mais on ne trouve pas ça pas forcément utile. Comme disait Jean-Philippe, quand on rentre dans un magasin, qu’on voit la collection BD roman chez Dargaud ou le dernier Rabaté, on regarde un peu avant d’acheter. On finit par l’acheter, mais ça fait un peu froid. Si on peut en avoir deux pour le même prix, tant mieux.

Gregg : Quels sont vos rapports avec Treize Etrange, la Cafetière ou Le Cycliste ?

Christopher : C’est la grande famille des indépendants même si tout le monde dit que ça se tire dessus, moi je rigole bien avec les gens de l’Association, d’Amok. Pourquoi, tu voulais des polémiques ?

Jean-Philippe Peyraud : Des gorges chaudes (rires).

Gregg : Non, mais j’ai l’impression qu’il y a plusieurs familles d’indépendant.

Jean-Philippe Peyraud : Il y a plusieurs familles d’indépendant, mais je ne suis pas sûr qu’on appartienne à l’une ou l’autre. On ne fait pas la même chose que l’Association, ni qu’Amok, et ce n’est pas dans notre intérêt de faire la même chose, sinon autant aller directement chez eux. Nous, on avait envie de faire quelque chose de bien à part, et de cultiver ce jardin-là. On est peut-être pas aussi voyant qu’Amok ou l’Association. « Voyant » n’est pas péjoratif, ils sont nos aînés et donc ils ont été mis sur le devant de la scène par certains médias. Nous, on est peut-être plus en retrait d’un niveau médiatique notamment par nos choix éditoriaux. On ne fait pas de l’autobiographie, ni des choses très graphiques, très fortes. On a envie de faire des choses assez simples, assez sobres qui plaisent au maximum de gens. J’aimais beaucoup les Autarcic Comix parce que justement il y avait une espèce de mélange comme ça et je ne suis pas sûr qu’on le retrouve sur les salons.

Gregg : En même temps, dans les Autarcic il y avait une famille et puis il y avait ceux qui étaient restés à la porte et qui n’ont jamais pu rentrer.

Jean-Philippe Peyraud : C’est vrai. Même si on a eu le droit à une expo, on se sent peut-être plus proche de gens comme le Simo ou Lolmède que de l’Association. Quand ils nous ont demandé d’exposer nos trucs, c’est vrai que sur le coup on a trouvé ça un peu curieux parce qu’ils nous ont habitués à des choses plus … je ne sais pas comment dire.

Xavier GUILBERT : Conceptuelles.

Jean-Philippe Peyraud : Oui, conceptuelles. Ils ont fait preuve d’ouverture d’esprit à ce moment-là, et je trouve ça vraiment bien de leur part. Effectivement, des gens n’ont jamais y pu rentrer, nous on a eu cette chance, je ne sais pas pourquoi. Peut-être que malgré tout ils ont trouvé que ce qu’on faisait était intéressant, même si je ne pense pas que ça les touche plus que ça.

Gregg : J’ai l’impression qu’il y deux divisions dans les indépendants, d’un côté toute une série de petits éditeurs qui ont un désir populaire et les autres qui ont un désir beaucoup plus élitiste, entre guillemets.

Jean-Philippe Peyraud : Je crois que ce n’est pas faux, mais je pense que les deux fonctionnent très bien ensemble.

Gregg : Elles sont complémentaires de toute façon.

Jean-Philippe Peyraud : C’est vrai que nous on a peut-être une image un peu bâtarde. On n’est pas assez élitiste, et en même temps pas assez populaire, donc on est toujours entre les deux, sur la corde, mais moi ça me convient très bien, j’aime plutôt ça.

Gregg : Ce qui me surprend c’est qu’il n’y ait pas plus un désir de se regrouper à plusieurs, non pas pour le travail, puisque chaque éditeur à sa vision, mais par exemple pour la distribution.

Christopher : C’est un peu la question qu’on a essayée de poser aux autres, dès le départ, surtout pour les festivals comme Angoulême, où on a essayé de descendre à plusieurs. On s’est aussi occupé pendant deux années de suite du festival de Perthuis en essayant justement de fédérer tous ces labels. On a toujours essayé de trouver des systèmes pour faire casser les prix ou pour mieux se faire connaître en se mettant avec d’autres éditeurs, mais il n’y avait pas forcément de répondant en face.

Jean-Philippe Peyraud : Je crois que s’il y avait un moyen, un jour, de fédérer, il faudrait que cela vienne non pas d’une des structures éditoriales, mais d’une structure de diffusion complètement indépendante, c’est-à-dire quelqu’un qui déciderait de fédérer tout le reste. Car les egos sont assez forts chez tous, et chacun a sa vision des choses.

Christopher : On avait essayé de faire un peu de distribution. On avait récupéré le boulot de la Cafetière en Belgique pour le distribuer en France et vice-versa. J’en avais un peu discuté avec des aînés comme Latino de chez Vertige, Ferid de Tête Rock car eux aussi avaient essayé de faire un système de distribution, mais dès qu’il y a des histoires d’argent, les rapports d’amitié changent. On est copains sur les festivals, on rigole, on boit un coup ensemble et on trouve la B.D. de l’autre merveilleuse, mais là, il y a aussi des tas de conflits qui naissent, des guerres d’argent et on n’a pas envie de faire ça de notre passion. Le problème aussi, c’est qu’en plus d’être éditeur, on est auteur, donc il faut quand même qu’on arrive à garder du temps pour notre recherche personnelle et notre dessin. Or la comédie illustrée prend grosso modo 80 % de notre temps, après il n’y a plus que 20 % pour dessiner. C’est pour ça que ça fait longtemps que je n’ai pas sorti de David Watts, c’est pour ça que Jipé ne peut pas dessiner autant qu’il le voudrait. On est tous coincés par ça.

Jessie Bi : Maintenant que vous avez un certain professionnalisme, vous n’avez pas eu de contacts par des grands éditeurs ?

Christopher : On sait qu’on est lu, mais on ne sait pas ce qu’ils en pensent.

Jessie Bi : En plus, maintenant, chez les grands éditeurs il y a des collections qui s’ouvrent. Par exemple, Tohu-bohu chez les Humanos, Encrage chez Delcourt.

Jean-Philippe Peyraud : On se rend compte que maintenant le noir et blanc revient un peu «à la mode». Je ne sais pas si ça marche, mais on peut se dire qu’il y a une petite victoire des indépendants car je pense que ça leur est dû en partie. Maintenant, moi, j’ai été approché par Glénat parce que j’ai fait des scénarios pour Éric Dérian, pour le prochain tome d’Hermine qui va sortir en septembre ou octobre, et ça fonctionne plutôt pas mal avec Jean-Claude Camano le directeur de collection. Je ne sais pas si on va arriver à faire quelque chose ensemble, et quelque part ça ne m’intéresse pas non plus de faire pour Glénat ce que je fais pour la comédie illustrée. Je n’ai pas envie de leur faire un album souple en noir et blanc, c’est pas la peine.

Gregg : Sinon, vu que vous ne vivez pas de ça, à côté vous restez dans l’illustration ?

Christopher : Oui, moi je suis graphiste.

Jean-Philippe Peyraud : Je fais du dessin animé dans le domaine de la vidéo. Généralement j’anime mes dessins, et ceux des autres éventuellement. Philippe Massonnet est lui aussi dans l’animation.

Christopher : La Fuente est dans le rough.

Jean-Philippe Peyraud : Oui, il fait beaucoup de story-board. Il travaille notamment pour Spirou, Mickey ou Picsou, je ne sais plus lequel.

Christopher : Il travaille d’un côté pour Je Bouquine et de l’autre pour Mickey. Donc, oui, on travaille dans le milieu. Après, aller chez des éditeurs, je crois que c’est des idées qui commencent un peu à fleurir chez chacun.

Jean-Philippe Peyraud : Ce qui est sur pour moi, et je pense pour Christopher, c’est que ce n’est pas parce qu’on fera quelque chose pour un grand éditeur que ça nous empêchera de faire quelque chose pour la comédie illustrée. Ça sera comme quand on fait des albums pour le Cycliste ou pour Treize Etrange, et ça sera payé (rire).

Christopher : En aucun cas je suis contre l’idée d’être chez un éditeur. C’est un moyen de gagner sa vie en faisant ce qu’on aime, mais la comédie illustrée continuera obligatoirement, ça c’est sûr. Je crois qu’on est arrivé à un tel niveau d’avancement qu’on ne peut qu’aller toujours de l’avant, et éditer d’autres dessinateurs.

Jean-Philippe Peyraud : L’intérêt, maintenant, c’est que les rapports avec des éditeurs importants sont un peu différents. D’abord, on connaît le travail qu’ils fournissent puisqu’on a le même. Ensuite, l’intérêt d’une petite structure est que ça a permis de nous faire connaître de ces gens-là. Dans un fanzine ou un collectif, le travail d’un auteur est toujours plus ou moins redevable des autres. Seul, sur la longueur d’un album il se fait, à mon avis, plus facilement remarquer (en bien ou en mal) par le public comme par les directeurs artisiques ou de collection. Parce qu’il faut dire qu’il y a quand même des gens qui font du bon travail, qui regardent ce qui se fait. Il n’y a plus vraiment besoin d’y aller avec le carton sous le bras.

Jessie Bi : Petits, vous étiez des grands lecteurs de bande dessinée ? Quelles sont vos influences exactement ? Le déclic ?

Christopher : Je crois que pour moi, le déclic, c’est la passion du dessin en faisant des fanzines à l’école avec les copains. Sinon, j’ai grandi avec Astérix, Tintin

Jean-Philippe Peyraud : Oui, les grands classiques.

Christopher : Quand j’étais petit, je me souviens de Picsou, Rahan, Pif … d’aller chez le coiffeur et de lire Rodéo et compagnie … Après, ce qui m’a marqué, c’était toute l’époque ligne claire avec Serge Clerc, Ted Benoit. Une fois arrivé à Paris en 1994, ça a été de découvrir tout ce que faisaient les Américains, parce que pour moi les Américains c’était toujours les superhéros, ça me plaisait bien mais sans plus, et quand j’ai vu qu’il y avait des auteurs comme Seth, Joe Sacco ou Joe Matt, je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’intéressant là-dedans. C’est à partir de là que j’ai eu envie d’attaquer le noir et blanc et de raconter mes petites histoires dans mon coin. C’est aussi un peu ça qui m’a fait redécouvrir les auteurs que j’aimais bien, Dupuy et Berberian et les autres.

Jean-Philippe Peyraud : Je sais que quand j’étais petit je lisais Le Journal de Mickey et après tous les grands classiques, Astérix … Ensuite à l’école des arts appliqués, j’ai découvert Chaland et la ligne claire : la claque ! Je suis un grand admirateur d’Avril, je pense que ça se sent dans mon graphisme. C’est lui m’a donné envie de raconter des histoires,. J’ai toujours ce bouquin de chez Futuropolis qui est mon livre de chevet.

Jessie Bi : Soir de Paris ?

Jean-Philippe Peyraud : Il y a Soir de Paris, mais surtout il y a le Chemin des trois places de Götting et Avril. Je sais pas pourquoi ce livre m’a énormément marqué, je trouvais que l’histoire n’avait rien à voir avec ce que j’avais lu avant. J’avais entendu Loustal dire un jour qu’il ne se voyait pas en train de dessiner les aventures d’un petit adolescent avec un chien blanc, et je me suis dit que moi non plus. Même si tout petit je dessinais des cow-boys ou des trucs comme ça, je n’ai jamais eu envie de raconter ce genre d’histoires. Et ça a vraiment été la découverte de voir qu’on pouvait raconter des choses assez simples en bande dessinée, autre que de la science-fiction ou du western. Et puis il y a les bouquins de Götting comme La fille du modèle

Xavier GUILBERT : On a parlé de vos références, mais aujourd’hui quels sont les auteurs en bande dessinée que vous enviez ou que vous admirez ?

Christopher : Toi, c’est Dupuy et Berberian et Avril, non ?

Jean-Philippe Peyraud : Oui, c’était mes références. J’aime beaucoup Lolmède, c’est une coulée de fraîcheur. Et pourtant Dieu sait si au début j’étais un petit peu rebuté par son style qui est éloigné de ce que je fais.

Greff : On ne plonge pas souvent, à cause d’un style qui ne nous attire pas …

Jean-Philippe Peyraud : C’est sûr qu’on ne plonge pas assez souvent. J’ai découvert, il y a peu de temps, un dessinateur pour enfants qui s’est mis à la BD au Seuil, il s’appelle Bruno Heitz. Son personnage de privé à la cambrousse est absolument génial, c’est complètement nouveau dans la B.D. On n’en parle pas, mais c’est vraiment quelque chose de très très bien. Je pense à Alfred aussi, qui va sortir des choses chez Delcourt. Il a sa petite maison d’édition Ciel Ether, et je crois que c’est quelqu’un qui va faire du bruit d’ici peu de temps.

Christopher : J’aime beaucoup Dupuy et Berberian, Rabaté que j’apprécie beaucoup dans ses derniers boulots, Lolmède, je n’en parle même pas, je le trouve absolument pétri de talent comme peut l’être un Massonet ou un Peyraud même s’ils ne veulent pas le reconnaître. Aussi, j’ai eu le plaisir de découvrir la traduction française de Bouddha.

Gregg : Tu n’es pas attiré par des auteurs qui au contraire mettent beaucoup d’informations dans l’image ?

Jean-Philippe Peyraud : Lolmède en met déjà pas mal (rires). J’ai pris une grande claque avec Les nerfs à vif d’Adrian Tomine …

Christopher : Je l’avais déjà lu en anglais. J’ai beaucoup apprécié Peepshow, toute cette vague américaine ou Woodrow Phoenix qu’on va éditer, je trouve que graphiquement, il est vraiment fort. Sinon, j’ai beaucoup aimé Palestine de Joe Sacco et bien sûr Art Spielgeman, Crumb.

Gregg : Là on est toujours dans le trait noir et blanc, mais dans la couleur ?

Christopher : Il y a Guibert avec La fille du professeur que je trouve du point de vue des couleurs absolument magnifique.

Gregg : Je pensais que, comme tu dessines de manière économe, tu avais des frustrations de te dire, tiens, j’aimerais en mettre plus dans le dessin.

Jean-Philippe Peyraud : Je rêverais de travailler avec un type comme Sylvain Vallée, qui a bossé pour le Cycliste, et qui justement fait plutôt du dessin caricatural, parce qu’il peut dire des choses encore plus précisément sur des personnes.

Christopher : Je ne crois pas qu’on arrive à dire plus de choses.

Gregg : On dit d’autres choses.

Jean-Philippe Peyraud : On dit d’autres choses.

Xavier GUILBERT : Surtout on dit les choses autrement.

Jean-Philippe Peyraud : Je n’ai aucune frustration. Ca m’intéresserait de bosser avec eux pour dire autre chose, autant dans mon travail les frustrations que je peux avoir avec mon dessin, j’essaye d’en tirer partie.

Gregg : Mais puisque vous aimez Lolmède tous les deux, qu’est ce qu’il fait chez Beaulet ?

Christopher : En fait, on a rencontré Lolmède très tard, sur un salon à Saint Malo, et on a complètement craqué sur ce qu’il fait. Il est chez Beaulet parce que Beaulet le paye, c’est tout. On lui a toujours dit qu’on avait envie de faire quelque chose avec lui à la comédie illustrée, mais on ne sait pas quoi, ni comment. En tous les cas, ni nous, ni lui, n’avons envie de faire du Alain Beaulet bis.

Gregg : Le lecteur paye chez Beaulet. Les albums sont chers.

Christopher : Oui, mais il paye son auteur.

Tish : Tout à l’heure, tu parlais de ne pas sortir de bouquins en octobre-décembre à cause des grosses maisons d’édition, mais vous vous situez vraiment sur le même marché ? S’ils sortent plein de choses et que vous sortez des albums en même temps, est-ce qu’ils vont vous faire de l’ombre ?

Christopher : C’est le principe, qu’on le veuille ou non, que l’édition se joue avant tout dans la question de placement.

Gregg : C’est les palettes.

Christopher : Oui, c’est les palettes à l’entrée. Le fan de B.D. passera tout le temps dans sa librairie, que ce soit en été ou en hiver. Seulement, en septembre, on va lui dire qu’il y a Largo Winch, qu’en plus les auteurs sont là pour dédicacer, donc son budget va obligatoirement là-dedans. En été, les libraires sont désespérées car ils n’ont rien à défendre, donc autant profiter de cette occasion-là pour être en facing et faire une dédicace chez eux. Même si on sait qu’en octobre-décembre on peut quand même vendre, on aura moins de temps en présentoir, en facing comme ça se dit dans le jargon. Au mois d’octobre, on nous enlève au bout de quinze jours, alors qu’en février on peut espérer être encore en facing en juin, voire en septembre. Et donc les gens nous verront obligatoirement.

Gregg : Là, vous avez été absent …

Christopher : Ça nous énerve, mais on ne peut pas aller à l’encontre. On veut sortir de bons bouquins. Maintenant, on est une petite structure, on ne sortira jamais 7 bouquins par mois, donc si on sort 7 bouquins par an, on veut qu’il y ait un label qualité, et que quand le lecteur vient dans sa boutique et demande ce qu’il y a de nouveau, le libraire lui propose le nouvel album de la comédie illustrée. On va essayer d’avoir des sorties régulières dans l’année, de faire deux ou trois sorties par an, et ensuite d’avoir vraiment des bouquins posés. Le problème, c’est que si on a décidé cette politique-là, maintenant il faut la mettre en place, et c’est long parce que les auteurs ne peuvent plus faire un album de 50 ou 100 pages en un week-end, comme on le faisait au début. Les auteurs qui veulent bosser pour nous ont envie de faire des gros bouquins, et nous derrière on veut qu’ils soient bien posés et même si on les pousse au maximum, les bouquins mettront peut-être un ou deux ans à être dessinés, et bien on prendra ce temps-là.

Jean-Philippe Peyraud : Il y a aussi la maquette, toute la fabrication même du livre.

Christopher : On en est au début, ce qui fait qu’il n’y a pas encore de principe de roulement. Mais quand ce sera au point, on aura des auteurs en train de travailler et quand ils sortiront leurs bouquins d’autres seront en train de réfléchir et de dessiner. Ce principe de roulement se fera automatiquement.

Xavier GUILBERT : Tu parles de rythme de production, mais est-ce que ce n’est pas quelque chose de très européen comparé au rythme de production des Japonais qui font 16 pages par semaine ?

Christopher : Les Japonais, eux, on leur donne l’argent pour les faire, alors que nous on n’a pas l’argent pour pouvoir payer quelqu’un à faire 16 pages par semaine. Par exemple, les petits strips Brèves histoires de l’esclavage que Lolmède a fait en une journée ou deux, moi j’adore ça. Si un auteur arrive et présente des projets comme ça, on le fait tout de suite. Sauf qu’il y a une obligation de programmation avec les distributeurs, il faut annoncer les bouquins à l’avance pour qu’ils fassent une précommande. Avant, on ne se posait pas de questions, on décidait de sortir un bouquin et 15 jours après il était sur le marché, maintenant on est obligé de gérer ça sur une longue durée. Donc, des auteurs qu’on pourrait lancer comme ça tout de suite, maintenant on est obligé de prendre 6 mois, un an pour les préparer. Et à la comédie illustrée, on est de jeunes auteurs inconnus, et on ne paye pas les planches à l’avance donc il faut que les auteurs puissent avoir une assise financière pour pouvoir dessiner. On s’aperçoit que dans le milieu de la bande dessinée en France, les gens qui veulent se prendre en main pour s’auto-éditer, il n’y en a pas tant que ça. On a plus la mentalité d’amener des planches chez l’éditeur, et de toucher son chèque parce qu’on a ramené tant de planches.

Gregg : Tous les deux, dès le départ, vous avez commencé avec des univers personnels très posés.

Christopher : En ce qui me concerne, oui. David Watts, c’était d’abord des petites nouvelles que j’écrivais comme ça, et puis à un moment j’ai essayé de poser cet univers en bande dessinée, et c’est avant tout ce qui me touche le plus. Même si je fais d’autres choses qui me plaisent, comme les polars chez Treize Etrange, c’est pour ensuite revenir sur David Watts.

Gregg : Dans David Watts, les influences sont avant tout littéraires.

Christopher : Les David Watts, c’est un peu tout ce que moi j’aime, tout ce côté un peu loufoque anglais, un peu poétique français et un peu de littérature, de cinéma. C’est ce qui me plaît, et donc ce que j’ai envie de raconter. Quand on parlait d’aller chez un autre éditeur, c’est quelque chose que je ne présenterais pas chez un éditeur. David Watts reste à la comédie illustrée parce que je sais que je peux en faire ce que je veux et j’y tiens. Il a commencé comme ça, et depuis les premiers traits il n’a pas changé. Il a évolué, mais son caractère reste le même.

Jean-Philippe Peyraud : Contrairement à toi, mes personnages je les balade un peu partout. Même si au Cycliste ça ne tourne pas forcément autour des personnages recurrants, j’aime bien qu’on les retrouve, qu’on les suive, ça m’amuse de les semer un peu chez n’importe qui, et j’aimerais bien pouvoir continuer comme ça encore. Que les gens reconnaissent les personnages, car je n’ai pas de héros véritablement, c’est plus des personnalités, des caractères. Et même si dans les deux premiers albums, il y a des personnages qui sont déjà là, après ils évoluent complètement et n’ont presque rien à voir au niveau caractère. On va dire que c’est fait exprès (rire)

Gregg : C’est de la fiction, mais tu t’inspires aussi de personnes qui existent comme Lolmède.

Jean-Philippe Peyraud : Bien sûr. La plupart des gens qui sont là dedans existent, ou ce sont des morceaux de gens que je connais. Je pense qu’on parle bien mieux de ce qu’on connaît, et qu’il n’y a pas un seul type au monde qui crée complètement un monde, il s’inspire forcément de ce qu’il y a autour de lui.

Gregg : Il y a aussi Christopher ?

Jean-Philippe Peyraud : Oui, mais on ne le voit pas souvent, c’est plus des petits clin d’oeil, pour lui rendre hommage. Il y a Lolmède parce que c’est quelqu’un que j’adore et qu’une partie de l’histoire est vraie. C’est aussi ce qui m’amuse, mélanger le réel avec l’inventé pour qu’on ne sache plus ce qui est vrai et ce que j’ai inventé.

Gregg : Tout à l’heure, tu disais que vous n’étiez pas dans l’autobiographie, mais on peut dire que tu es dans ce qu’on appelle de « la tranche de vie ».

Jean-Philippe Peyraud : Comme je le disais tout à l’heure, je pense que ça vient de Avril et Götting. Pendant un temps, j’ai eu le projet de faire des choses complètement différentes, style manga ou science-fiction, mais il faudrait que je sois avec un dessinateur qui me pousse vraiment, et qu’on puisse aller loin dedans. Je pense que tant je dessinerais mes histoires, elles seront toujours autour de tranches de vie, du quotidien, des gens de mon âge. Je suis assez souvent rattaché à Monsieur Jean, mais je ne suis pas sur d’en être si proche que ça. C’est vrai que dans ce domaine le travail de Dupuy et Berberian est quand même assez fantastique. Mais avec le dernier album Vinaigre, sorti chez le Cycliste, j’ai plus l’impression d’aller vers des gens comme Brétecher.

Gregg : Les albums du Cycliste ou de la Cafetière, c’est plus des strips, en quatre ou six cases.

Jean-Philippe Peyraud : Quand on parlait d’aller chez les autres, là c’est vrai que j’avais envie de faire du strip et ça a été l’occasion avec la Cafetière. Après avec le Cycliste, je me suis dit que j’allais essayer avec des planches de six cases.

Gregg : Tu n’as jamais pensé à te lancer dans un strip journalier ?

Jean-Philippe Peyraud : Il faudrait que j’en fasse un paquet, mais bon pourquoi pas. Il faudrait que je m’y remette au strip, parce que c’est un truc que j’avais bien aimé faire. C’est assez dur d’être concis, de raconter un truc en quatre cases, c’est un exercice assez périlleux, mais c’est assez jouissif quand c’est réussi.

Gregg : Ça sera quoi le prochain album ?

Jean-Philippe Peyraud : Le prochain album pour la comédie illustrée s’appelle normalement Il pleut. C’est ce que j’appelle, pour l’instant, des intermèdes pluvieux, des petites nouvelles autour de la pluie. Ce ne sera pas forcément de l’humour comme il y a pu en avoir dans Mine de rien, mais plus simplement des instantanés avec la réaction de personnages, peut-être de nouveaux personnages, par rapport à une situation donnée, généralement la pluie, qui intervient dans leur vie.

Gregg : Tu t’intéresses plus à la façon dont les personnages interagissent. J’ai l’impression que tout passe plus par les rapports de façon théâtrale, que par le dessin.

Jean-Philippe Peyraud : De toute façon, je ne suis pas un virtuose du dessin, je pense que mes histoires fonctionnent plus par les dialogues et par une mise en scène assez épurée. Je crois que je serais incapable de faire un David Watts par exemple, je me sens plus à l’aise effectivement avec les dialogues, les scènes, les rapports. Là, je me retrouve dans la situation affreuse d’être interwievé, par contre j’adorerais être à votre place, car je crois qu’il n’y a rien de plus génial, même à la terrasse d’un café ou dans un restaurant, que d’écouter la conversation de ses voisins, ou de voir comment une situation bénigne va dégénérer.

Christopher : Tu ne serais pas capable de faire David Watts ?

Jean-Philippe Peyraud : Non, je crois pas. Comme je serais incapable de faire le Frigo ou de faire …

Christopher : En quoi tu trouves nos trucs différents ?

Jean-Philippe Peyraud : Je ne sais pas. Ça me semble assez évident, quand même, non ? (rires)

Christopher : Non, mais c’est dans les dialogues ou ….

Jean-Philippe Peyraud : C’est la façon de raconter l’histoire. Les histoires que tu racontes, je ne peux pas le faire.

Gregg : Tu n’as jamais essayé de raconter des rêves ?

Jean-Philippe Peyraud : Non, alors ça non. C’est même la dernière chose que je ferais, car je trouve que le rêve est tellement personnel. Quand on rêve qu’on vole, on y croit, c’est ça qui est hallucinant, mais si je vous dis que j’ai rêvé que je volais, on ne peut pas se rendre compte de ce que c’est. Autant Le cheval blême de David B., je trouve ça fantastique, autant quelque part je trouve ça frustrant parce que je n’éprouverais jamais vraiment ce qu’il a éprouvé. Il peut raconter qu’il a rencontré un monstre extraordinaire, et quand il l’a rêvé il devait vraiment y croire, mais raconter le rêve, ce n’est déjà plus la même chose.

Xavier GUILBERT : Tu parles du rêve en disant tu n’arriverais pas à le retranscrire, mais moi je trouve que tu arrives justement a faire passer des choses très fines.

Christopher : Très souvent, j’ai vu Jean-Philippe assis, il écoute, il ne dit rien et il note. Ce qui m’a toujours impressionné chez lui, c’est la force qu’il a à pouvoir ressortir juste le mot qu’il faut dans un dialogue. Je pense à la première histoire que je lui avais proposée, Entre la poire et le fromage. J’ai écrit l’histoire, il l’a un peu remanié derrière, et il a juste réussi à poser un mot dans une case qui fait que plutôt que de dire «Bonjour maman» et la mère dit «Bonjour mon fils», elle fait «Oui mon …»

Jean-Philippe Peyraud : Boudinet.

Christopher : «Mon boudinet». J’ai trouvé que ça, ça faisait vrai et c’est ce qui m’a toujours plus chez Jean-Philippe.

Gregg : Il est aussi économe dans le trait que dans le dialogue

Jean-Philippe Peyraud : C’est vrai que c’est ce qui m’intéresse. Je n’ai jamais été un grand fan de Gotlib, mais une des choses qui m’avait halluciné c’était les Dingodossiers, qu’il faisait je crois avec Goscinny, et où il y avait toujours des choses comme ça, des trucs du quotidien extrêment juste et bien observé où quand on fait tomber un objet circulaire par terre, il va sous la table. Si je suis assez épuré dans mon dessin, c’est la grande leçon d’Hergé, pour que tout le monde puisse se reconnaître. Il suffit de peu de choses pour qu’on se reconnaisse dans un personnage, qu’on se dise «là c’est mon copain, là c’est machin» et c’est ce qui m’intéresse. Cette veine me vient peut-être aussi des sitcoms. Je suis assez fan de sitcoms, aussi débiles qu’ils puissent être, et je crois que si j’étais américain, je serais scénariste pour des sitcoms, plus que pour des B.D. Je crois que ça me rapporterait plus d’argent, déjà. (rire)

Jessie Bi : Je n’osais pas le dire, mais maintenant que tu as parlé de sitcoms, je trouve qu’il y a vraiment un lien.

Jean-Philippe Peyraud : C’est P.L.G qui m’a comparé à Brétecher, mais je n’en avais jamais lu, donc je me suis mis à en lire et j’ai trouvé ça génial. Il y a très peu de temps, on a fait le lien avec la série Friends, alors j’ai regardé sur France 2 et j’ai pas trouvé ça terrible, mais quand on m’a donné les cassettes en version originale j’ai vraiment craqué. Bien avant que je connaisse Friends, le titre prévu pour Pleasantly disturbed aux États-Unis devait être My Friends et puis on s’est dit qu’il fallait peut-être faire attention. Je trouve vraiment que le sitcom est le format idéal pour la télé. Bien sûr il y a le pire qui cotoie le meilleur.

Gregg : Tu as envie de faire évoluer tes personnages dans le temps ?

Jean-Philippe Peyraud : Je pense que forcement c’est ce qui va se passer. Si je veux les garder, avoir toujours la main mise sur eux, c’est pour pouvoir les faire évoluer. Et puis comme la plupart des gens que je connais se trouvent là-dedans, j’ai carrément des modèles vivants. Donc, oui, ils vont évoluer.

Gregg : Ils vont vieillir, ils auront quarante ans, cinquante ans ?

Jean-Philippe Peyraud : Pourquoi pas. Je me souviens de Buddy Longway qui m’avait hyper impressionné parce que c’était le premier personnage qui vieillissait, il avait des enfants, la barbe, je trouvais ça génial et j’aimerais bien faire ça. Maintenant, j’ai surtout envie de me recentrer sur les personnages féminins. On m’a beaucoup reproché qu’il n’y avait pas assez de filles, et quand j’en ai mis dans Vinaigre, certains ont eu peur que ce soit carrément macho. A priori, les filles ne sont pas de cet avis, alors ça me soulage, parce que ce n’est pas évident de se mettre dans la peau d’une fille et de les faire parler. C’est un truc qui m’a fait pas mal galérer, et maintenant je leur fais raconter des histoires qui pourraient très bien être racontées par des garçons. Je pense que dans les prochains il y aura une trame suivie à la fois par des garçons et par des filles, qu’ils aient chacun leur point de vue sur le même sujet.

Gregg : Tu as un écho féminin ?

Jean-Philippe Peyraud : Pendant les premiers salons, on avait l’impression qu’on avait, aussi bien Christopher que moi, un public plus féminin que masculin, maintenant ça s’équilibre. Est-ce parce qu’elles étaient plus curieuses ? On ne sait pas trop. Au début, j’ai vraiment eu peur quand des garçons m’ont dit que j’étais carrément un macho, que je ridiculisais les filles. Mais en fait, elles l’ont plutôt bien pris, et ne se sont pas senties spécialement visées. J’ai envie de me moquer d’elles, mais je n’ai pas envie de m’en faire des ennemies, je ne veux pas me moquer méchamment, et je crois que je m’en moque autant et aussi bien que des garçons.

Tish : Il y a peu de BD qui parlent de filles de cet âge-là, et aux États-Unis les comics comme Julie Doucet ou Bitchy Bitch sont plus agressifs.

Jean-Philippe Peyraud : Je ne sais pas pourquoi, mais on dirait que les filles restent dans l’illustration la plupart du temps. On dirait qu’elles ont du mal à vouloir raconter des choses, c’est dommage. On a eu quelques rapports avec des auteurs féminins pour la comédie illustrée, on verra …

Gregg : Donc la comédie illustréen’est pas une structure macho ? (rire)

Christopher etJean-Philippe Peyraud : Non, on est ouvert. (rire)

Gregg : Puisque vous éditez Scrima, il y a sa compagne, Joëlle Passeron, qui fait des choses très bien.

Jean-Philippe Peyraud : Justement, on attend qu’elle se réveille parce qu’effectivement elle nous a montré des trucs.

Christopher : On la laisse faire. Elle fait partie de cesauteurs qui veulent sortir un bouquin, nous on leur dit oui, maintenant il faut qu’ils présentent un projet global. De toute façon, on a vu que de pousser les auteurs, ça marchait un temps, puis ça retombait assez vite

Gregg : Je pensais que tu devais avoir un écho féminin parce que je ne trouve pas qu’il y ait énormément de choses en France qui soient sur les rapports hommes-femmes, et je pense que ça pourrait toucher un public féminin qui n’a pas automatiquement envie de lire Julie Doucet. La bande dessinée est finalement assez macho.

Xavier GUILBERT : Dans Monsieur Jean, il n’y a que des mecs. Les nanas, elles ne font que passer.

Jean-Philippe Peyraud : Sauf dans le dernier.

Xavier GUILBERT : Sauf dans le dernier, mais elle s’en va. C’est quand même une vision de mecs, ce qui n’est pas trop le cas dans tes albums.

Jean-Philippe Peyraud : À l’origine ça n’était pas réfléchi. Je ne me suis pas dit que j’allais travailler pour tel ou tel public. J’ai des rapports aussi bien avec des filles qu’avec des garçons dans ma vie de tous les jours (rires) et il me semblait normal que ça se retrouve dans mon travail.

Xavier GUILBERT : La première histoire par exemple, la rencontre des parents, qu’elle soit racontée du côté du mec ou de la nana, c’est quelque chose que tout le monde a rencontré.

Jean-Philippe Peyraud : Je n’ai pas le problème de me dire, tiens, je vais mettre des filles en train de parler de ça, plutôt que des garçons. Tout simplement, pour certaines histoires je trouvais ça plus drôle que ce soit des filles qui en parlent, je trouvais que ça rajoutait à l’histoire. Et puis dessiner des nanas dans une salle de bains ça change, plutôt que de toujours dessiner les deux mêmes mecs dans un bar.

Xavier GUILBERT : Tu parlais de ton dessin tout à l’heure en disant que tu ne l’appréciais pas …

Christopher : J’aimerais déjà dessiner comme lui !

Xavier GUILBERT : Est ce que tu as déjà eu de mauvais échos sur ton dessin, comment il a été reçu ?

Jean-Philippe Peyraud : Je sais que graphiquement on va tout de suite m’associer à Dupuy et Berberian, c’est radical. Quand je dis que je ne suis pas un virtuose du dessin, je le pense vraiment. Je pense que mon dessin est au service de l’histoire, de ce que j’ai envie de raconter. Je ne m’amuse pas à story-boarder pendant des semaines mes planches. Quand on a dit que le premier album a été fait en 4-5 jours ce n’est pas pour la légende, c’est vrai. Quand j’ai fait les Mine de rien qui sont des histoires en quatre planches, l’histoire était là le matin, et le soir c’était terminé. Pour Vinaigre après, ça a été un peu plus dur parce que j’avais du travail, mais les quinze premières planches ont été faites en quinze jours. Le gag est là dans la tête, le dessin y va, si c’est pas bon, c’est à la poubelle et puis c’est tout. Il y a toujours un crayonné assez sommaire généralement, mais c’est jamais story-boardé ou alors vraiment c’est pour voir si un gag va bien tomber là où j’ai envie qu’il tombe. Sinon, comme j’écris beaucoup d’histoires conçues comme des plans-séquence, où c’est toujours la même scène répétée, la table lumineuse m’aide beaucoup, j’ai juste à changer quelques attitudes, quelques sourires.

Tish : Il y a déjà eu de la couleur ?

Jean-Philippe Peyraud : Non. Je ne me sens pas très à l’aise avec la couleur. Je ne suis pas un coloriste né. Les quelques couvertures ont été faites sur ordinateur parce qu’il y a le droit à l’erreur, et que je peux recommencer autant que je veux. Sinon, il y a quelques sérigraphies, quelques affiches qui elles sont en couleurs directes, mais les dernières choses sont à l’ordinateur. Il y a des gens qui aiment bien quand c’est en couleurs, moi je ne sais pas. Des fois, j’ai l’impression que ça donne un peu de relief, mais maintenant je ne sais pas si mes histoires en auraient véritablement besoin.

Gregg : C’est aussi une habitude en France. On dit que le public préfère la couleur.

Christopher : C’est vrai. Le public préfère aussi un certain format carré. Avec nos couvertures en couleurs, c’est peut-être plus facile d’être séduisant même si l’intérieur est en noir et blanc.

Gregg : Quand on parle de la couleur, ce n’est pas simplement la couverture. Un certain public, dès qu’il voit que c’est en noir et blanc, n’achète pas.

Jean-Philippe Peyraud : Le public belge, notamment … On a fait quelques salons avec Benoît Houbart là-bas et c’était effrayant. Ils ouvraient et refermaient automatiquement, c’était en noir et blanc ! On a vu certaines personnes partir avec nos anciens albums parce qu’ils pensaient que c’était des trucs gratuits, des tracts ou des catalogues. (rires)

Gregg : Comment définirais-tu David Watts ?

Christopher : «David-Watts-est-un-personnage-lunaire-qui-déambule-dans-un Paris-de-rêve-où-il-rencontre-de-multiples-personnes, des-personnages-célèbres-comme-Darwin, Tolstoï-ou-autres, des-personnages-tirés-de-l’imaginaire-comme-le-monstre-du-Loch-Ness-ou-la-Tarasque.» C’est un peu la définition que j’ai toujours donné et qu’on retrouve dans tous les services de presse, c’est pour ça que je la connais par coeur. C’est un personnage qui déambule et qui va créer le « go between » entre différents personnages pour créer une histoire.

Gregg : Jean-Philippe disait qu’il n’avait pas envie de raconter l’histoire d’un adolescent avec un chien blanc, tu as David Watts et son chat.

Christopher : Moi, j’aurais bien aimé dessiner un personnage avec une houppette et un chien blanc. (rire)

Gregg : Il y a quand même quelque chose de Tintin chez David Watts ?

Christopher : Quelqu’un m’a sorti un jour que David Watts était un Tintin urbain postpunk, alors …

Jean-Philippe Peyraud : C’est rigolo les définitions qu’on peut avoir.

Christopher : Il y a forcement un côté Tintin. Je crois qu’il y a à la base la même volonté d’avoir un personnage complètement creux, mais maintenant j’ai envie de lui donner plus de corps, de caractère, de crédibilité, plus d’assise. Jean-Philippe aussi, son personnage est un peu dans le même esprit. Ton héros là, ton autoportrait complètement dissimulé … (rire) C’est un peu le principe des héros complètement plats que tout le monde peut s’accaparer, et c’est sur quoi j’étais parti, pour graviter tout autour. Maintenant, je rentre dans les histoires avec plus de fond, j’ai envie que David Watts soit plus impliqué, qu’il ait son mot à dire et qu’il entraîne plus l’histoire que les personnages autour.

Gregg : David Watts, c’est un fantasme de lecteur.

Christopher : C’est vrai. Je pense à l’histoire où David Watts trouve une plume dans la rue. Pouvoir aller voir Darwin et lui demander à qui appartient cette plume, ça serait assez magique. C’est aussi mon désir, dès le départ, de poser un univers avec des personnages célèbres qui fait que lorsque David Watts vient à dire bonjour à Darwin ou à Humphrey Bogart, il y a déjà toute leur histoire qui nous vient en mémoire. A partir de là, David Watts va seulement servir l’histoire, et le personnage célèbre lui va donner de la crédibilité. Je trouve plus drôle ou plus loufoque de faire parler Darwin et Cuvier sur des problèmes de garde des dinosaures dans le Jardin des Plantes, qu’un savant tartampion.

Gregg : Mais ça reste très littéraire. David Watts ne va pas rencontrer Tintin, il va rencontrer les trois mousquetaires.

Christopher : Quand j’ai commencé David Watts, j’ai préféré me servir de personnages qui touchent tout le monde. Je ne veux pas dire que Tintin ne touche pas tout le monde, bien au contraire, mais je trouvais plus intéressant de faire parler des personnes comme Darwin ou autres que de faire revenir Tintin ou Astérix qu’on voit déjà assez souvent dans les bandes dessinées des autres, pour faire des petits clins d’oeil. J’avais plus envie de parler de personnages qui moi sur le moment m’intéressaient.

Gregg : «Qui touche tout le monde» à condition d’être lettré.

Christopher : C’est un univers assez lettré, mais en même temps, j’ai mis des personnages, comme le monstre du Loch Ness, qui touchent un peu plus la conscience populaire. Pour Dumas, on pense avant tout à ses histoires avant de penser au personnage et c’est ce qui m’intéressait. Quand je mets Darwin, ce n’est pas tellement pour Darwin, c’est plutôt pour l’homme qui a sorti la théorie de l’évolution. Lovecraft, c’est tout l’univers qu’il a mis en place, pas tellement le personnage célèbre ou l’écrivain, mais ce qu’il a engendré.

Gregg : C’est des icônes avec lesquelles tu joues. En anglais on appellerait ça de la Pop culture. (Pop pour populaire) Je suis toujours très surpris par tes arbres, qui me font penser à des tranches d’orange. C’est surtout surprenant quand il y a un corbeau perché dessus.

Christopher : Oui (rires) … J’ai commencé à dessiner mes arbres comme ça, et je ne me suis plus posé de questions. En revenant sur le lectorat féminin, j’ai pu remarquer, lors des salons, que les filles ça ne les choquait pas du tout, elles disaient beaucoup aimer les arbres en sucette, sans que ça gêne la narration … Les garçons, eux, disent toujours que c’est un peu bizarre ces arbres en sucettes géantes ou en quartiers d’orange, et aussi le fait que je dessine les personnages avec quatre doigts et non pas cinq. Je crois que c’est plus masculin de s’arrêter sur le principe graphique, alors que le public féminin vient plus à lire l’histoire.

Tish : Par rapport aux références, à chaque fois ce sont des personnages anciens, morts en quelque sorte. Est-ce que tu penses utiliser des contemporains ?

Gregg : Tu as un univers très passéiste, même si de temps en temps on a des personnages comme Kurt Cobain sur une case.

Christopher : C’est un tout. Si je prends des personnages qui ont, entre guillemets, plus d’un siècle, c’est qu’il y a déjà ce côté intemporel dedans. Pour la maquette de l’illustré, c’est pareil, elle est extrêmement sobre, juste une typo classique avec une case au milieu qui fait qu’on ne peut pas situer le visuel dans une époque. J’essaye complètement de noyer le poisson.

Jean-Philippe Peyraud : Il y a peut-être aussi le fait que les écrivains actuels ne sont plus des icones. On parlait de pop culture, et à notre époque les icônes sont plus des gens du rock comme Kurt Cobain, et c’est peut-être pour ça qu’il n’utilise pas d’écrivains contemporains.

Christopher : C’est sûr que dans la littérature, les auteurs contemporains parlent moins qu’Alexandre Dumas ou que Jean de la Fontaine. Pour Kurt Cobain, j’ai juste voulu faire un clin d’oeil parce que je faisais cette histoire au moment où on a appris sa mort.

Gregg : Tu parlais des auteurs non-sens anglais, ce sont des influences qu’on repère dans ta construction, malheureusement j’ai du mal à les resituer à part Lewis Caroll.

Jessie Bi : Dans Swift, à un moment Gulliver rencontre des personnages qui sont morts et j’ai pensé à ça quand David Watts rencontre Darwin.

Christopher : Ce principe de non-sens vient de mon côté anglais. J’ai grandi là-dedans et je ne pourrais pas ressortir les influences, même s’il y a comme vous dites Lewis Caroll et tout ça.

Gregg : C’est vrai que tu t’appelles Christopher, tu es anglais ?

Christopher : Oui, je suis anglais, et c’est pour ça que j’adore les trucs comme les Monty Python. C’est ce non-sens qui m’a le plus nourri. A l’heure actuelle, je baigne beaucoup plus dans cet univers que dans un univers littéraire, de chansons et de comptines.

Gregg : Je trouve pourtant David Watts plus tourné vers la poésie que vers l’humour.

Christopher : Justement, j’ai dû prendre le côté loufoque Monty Python et complètement l’écraser pour en tirer quelque chose. Mais, effectivement, je suis de plus en plus attiré par la poésie, et même si j’adore les Monty Python, il y a un petit côté provocant qui me gêne parfois, j’essaye plutôt de faire couler les choses avec un peu de poésie.

Gregg : Tu disais, qu’avant de dessiner, tu écrivais des histoires.

Christopher : En fait, je me suis forcé à écrire des histoires parce qu’à force de faire des illustrations je perdais l’habitude d’écrire. C’est comme ça que sont venu les petites nouvelles de David Watts, dont le nom est en référence à la chanson des Kinks, et puis j’ai mis ces histoires en dessin, pour leur donner plus de force, car franchement l’écriture est un art dans lequel je me sens moins à l’aise que la bande dessinée.

Gregg : Mais, dans la chanson des Kinks, le personnage n’est pas très positif.

Christopher : David Watts, en fait, c’était le nom d’un groupe de rock dans lequel j’étais. On avait développé une théorie sur « qui est David Watts ? » Quand on s’est séparé, j’ai repris le nom pour mon personnage car j’aimais bien ce côté énigmatique, impersonnel, « qui est David Watts ? » Ce n’est que plus tard que j’ai lu les textes de la chanson et que je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout mon David Watts, c’est plutôt son opposé. (rire) Mais c’est avant tout le nom qui m’a plu, sa sonorité.

Gregg : Tu pourrais expliquer tes titres ?

Christopher : Monolithe, pour moi, c’était avant tout la base de l’histoire, parce qu’il y a toute cette référence à Zarathushtra, 2001 l’Odyssée de l’espace, et un peu tous les clichés de science-fiction. Matinale et Vespérale, évoluent comme un diptyque avec la première partie qui ne se passe que le matin, et la seconde que l’après-midi. Avec David Watts, le titre n’est toujours qu’un mot.

Gregg : Et Wauxhall, la raison du mot ?

Christopher : D’abord c’était l’illustré et promenade, compilés en Wauxhall parce que j’ai découvert que juste à côté d’où j’habite, près du canal Saint Martin, il y avait un lieu qui s’appelait le Wauxhall, qui était en fait un parc avec un lieu de rencontres pour les galants et les galantes où il y avait des discussions, des batifolages et autres. Et je me suis dit qu’après tout, c’est un peu ce qui se passe dans mes histoires, qui sont surtout des rencontres.

Gregg : Tes premiers récits sont entre la nouvelle et la poésie. Je pense surtout aux histoires que raconte le chat Chaland.

Christopher : C’est justement le côté que j’aime bien. Le chat est assis sur le toit ou dans un bar et il raconte une histoire. Pour Jeu de guerre (Wauxhall), j’ai fait une dualité entre la guerre et le sport et là j’ai tout mis sur ce côté poétique avec des images télévisées en face. Un rapport entre l’image qu’on a de la guerre, et le chat qui raconte un match de foot.

Gregg : Tout est dans le texte, qu’on nous donne à lire.

Christopher : Un texte qui est donné à lire avec juste un chat posé, certes, mais l’image donne un second sens aux propos de Chaland. Toutefois, le texte est très important. Comme disait Jean-Philippe tout à l’heure, c’est aussi un des points qui fait que la comédie illustrée est ce qu’elle est. On donne avant tout beaucoup plus d’importance aux textes et aux scénarios qu’aux dessins et au graphisme. On n’appartient pas tellement à cette génération actuelle de dessinateurs qui savent dessiner mais qui ne savent pas quoi raconter.

Xavier GUILBERT : Pourquoi avoir choisi la bande dessinée comme moyen d’expression ?

Christopher : Je ne me trouve tout simplement pas assez bon pour écrire du texte pur, c’est pas mon truc, et je trouve que la bande dessinée peut être quelque chose de très fort. Comme dit le proverbe chinois « un dessin est égal à 1000 mots ». Je me sens bien devant une page, la construire, qu’elle ait en haut à gauche un début, en bas à droite une fin pour tourner la page, ce qui n’est pas forcément le principe du roman. Là où dans le roman il y a toute une durée, en bande dessinée il y a une histoire longue, mais aussi une histoire courte qui est dans la page, et une histoire encore plus courte qui est dans la case. Il y a aussi ce jeu entre les deux cases qui est vraiment intéressant, pouvoir développer, voir ce qu’on peut mettre, ce qui peut se passer entre ces deux cases …

Gregg : Tu as envie de développer l’intérieur de la case, de préciser ton dessin ?

Christopher : Si j’ai mis autant de temps à faire le prochain David Watts, c’est aussi que graphiquement j’ai beaucoup réfléchi. Les premiers albums allaient très vite car graphiquement j’allais très vite, je ne me posais pas de questions. Le scénario était là, une fois que les personnages collaient, qu’ils étaient beaux ou pas, qu’ils étaient bien dessinés ou pas, ça m’était égal. Maintenant, j’essaye vraiment de trouver des choses en plus, un dialogue dans le dessin qui vient appuyer le texte, l’argumenter. Ça fait plus d’un an et demi que j’étais sur ce scénario, pour essayer de pousser les choses encore plus loin. On va voir ce que ça donne, ça peut être quelque chose de bien comme ça peut être un véritable flop. Je n’en ai encore aucune idée, je suis trop dedans pour l’instant pour avoir un regard dessus.

Gregg : Tu continues chez Casus Belli ?

Christopher : En fait, Mehdi, qui est un fou de jeu de rôles, était toujours en train de me dire qu’il avait de super scénarios, qu’il faisait des jeu de rôles et tout ça. Je lui ai dit que s’il avait des trucs à me présenter, moi je ferais une planche, et on pourrait essayer de proposer ça chez Casus Belli. En fait, c’est quatre gamins, qui s’appellent les irrécupérables, et qui essayent désespérément de finir une partie de jeux de rôle. Il y en a un qui veut tuer tout le monde, l’autre qui veut essayer de gagner le maximum de points, celui qui veut manger absolument tous les gâteaux et le quatrième, le maître de jeu qui lui veut essayer d’amener son histoire au bout et qui n’y arrivera jamais. Donc, ça joue toujours sur ces quatre personnages là, c’est des gags en une page et ça fait maintenant deux ans et demi que c’est dans Casus Belli.

Gregg : Un album à la clef un jour ?

Christopher : On est en train d’essayer de proposer ça chez des éditeurs, mais un album sur des rôlistes pour des rôlistes …

Gregg : Il y a eu Donjon.

Xavier GUILBERT : Et avant il y avait eu Chevalier Ségur qui avait fait Kroc le bô avant de sortir La saison des cendres.

Christopher : Oui, mais Kroc le bô a été co-édité avec Casus Belli parce qu’il y avait le bouquin qui arrivait derrière. Je ne crois pas avoir tout à fait le même style graphique que Ségur et les autres (rires) et c’est un peu là-dessus que ça pose problème. Autant dans Casus Belli, c’est bien apprécié, autant chez les éditeurs, c’est un peu …

Xavier GUILBERT : C’est vrai que ça fait private joke.

Christopher : Ça tourne sur des private jokes, que moi même je ne comprends pas, donc à partir de là je suis mal barré.

Gregg : Est-ce que le prochain album sera une nouvelle étape pour toi ? Je vois des étapes, entre les premiers David Watts et Matinale

Christopher : On peut dire ça.

Gregg : … où les histoires ne sont plus du tout construites de la même manière.

Christopher : Je suis en train de bosser sur un troisième volet qui pour moi va plus se développer graphiquement essentiellement. L’univers commence à être posé, mon texte je pense encore pouvoir l’affiner, mais c’est surtout graphiquement où les pages vont être beaucoup plus fortes, parce que j’ai progressé.

Gregg : J’ai aussi senti une transition entre Casablanca et Monolithe.

Christopher : C’était en totale rupture. Pour Casablanca, j’ai « bâti » une histoire autour du film, autour de la ville, du pays, pour pouvoir rassembler les choses qui me plaisaient à ce moment-là, c’est-à-dire le Maroc, le cinéma … Monolithe, c’était faire une histoire basée sur la science-fiction, avec toutes les références que je peux avoir et jouer sur le principe de l’éternel retour. Mais c’est surtout une histoire longue. Après pour Matinale et Vesperale, je suis parti avant tout sur un thème que peu à peu j’ai développé avec différentes histoires. Ce qui n’était pas le cas de Casablanca et des précédents où, en fait, j’avais une succession d’histoires et où j’essayais de trouver un mot commun qui puisse les rassembler, ce qui était Wauxhall pour le début et ensuite Casablanca.

Gregg : Tu dis que ça fait un an et demi que tu es sur le prochain album, est-ce qu’il sera plus long, ou tu passes plus de temps à le peaufiner ?

Christopher : Avant tout, j’ai voulu le scénario beaucoup plus posé, approfondi, dense et moins, entre guillemets, léger que les David Watts précédents. Ça sera un bouquin de 70 pages. Il n’y aura pas du tout de coupures. Ce n’est pas comme dans Vespérale ou de Matinale où j’ai joué sur un principe achronologique, à mélanger et intervertir les moments de l’histoire, du fil narratif.

Gregg : En même temps, ton approche de la chronologie était une des parties intéressantes.

Christopher : Oui, ce principe était assez voulu, on se retrouvait avec des rebondissements à chaque fin d’histoire. Pourquoi ça s’arrête comme ça ? Parce qu’il y a eu un avant, et il y aura un après. Pour ce prochain album, je ne crois pas que ça le nécessite, je pense que le caractère des personnages et l’intrigue sont assez fort. En même temps, peut-être que je vais encore changer d’avis, d’ici qu’il sorte.

Gregg : Dans les derniers albums, les références littéraires sont beaucoup moins présentes, est-ce que cet album suivra cette évolution ?

Christopher : J’ai un peu de mal à en parler parce que je suis tellement dedans que je n’arrive pas à vraiment m’en dégager, il faudrait que je prenne du recul parce qu’à chaque fois que je me replonge dedans, il y a des choses qui me conviennent pas. Pour l’instant, il y a aura moins de références, enfin je prendrais moins de personnages, mais je pense que les références y seront tout le temps.

Gregg : Je trouve que c’est à partir de Matinale, que tu intègres le mieux les références, c’est-à-dire que leur présence apporte un sens.

Christopher : En fait, dans cette histoire-là, il y avait tout un principe sur le temps climatique, et je jouais avec Gene Kelly chantant sous la pluie. J’ai aussi appris son décès pendant que j’écrivais cette histoire, c’était un petit hommage. Les références, je les choisis beaucoup plus à bon escient. Je ne suis plus en train de me dire que je vais mettre un personnage parce que j’ai envie de parler de lui, même si je ne sais pas trop quoi dire.

Gregg : Ton univers est beaucoup plus construit et paraît moins improvisé.

Christopher : On a le sentiment que c’est plus structuré. Pourtant, les autres histoires, je les avais structurées, mais c’était des histoires très courtes, et je ne pouvais pas développer comme je peux le faire maintenant. On comprend mieux que si j’ai voulu parler d’untel, c’est par rapport à ça ou ça. Avant, je pensais que c’était explicite, et apparemment non, ça ne l’était pas tant que ça. Désormais je prends plus le temps pour expliquer ces personnages, et leur véritable raison d’être. Ces raisons sont toujours les mêmes, mais c’est mieux développé.

Gregg : Tu ne trouves pas que tes premiers récits apparaissent, un peu, comme des brouillons par rapport aux derniers …

Christopher : Mes premières planches ont tout de suite été éditées, c’est l’avantage de l’auto-édition. A partir de là, des brouillons je n’en faisais pas, les brouillons sont mes albums. Peut-être que dans 5-10 ans, on dira que mes premiers albums étaient des brouillons, et je dirais oui. Maintenant, quand je regarde ces premières bandes dessinées, je me demande comment j’ai pu les publier. Mais, d’un autre côté, ça m’est égal, je le fais quand même, parce qu’à un moment précis j’ai trouvé que c’était bien. Après tout, si je commence à me remettre en cause, je ne sortirais jamais rien. Mais, toutefois, j’aime bien leurs côtés spontanés, c’est frais. Je ne renie pas …

Gregg : Pour les publications anglaises, tu en es seulement au troisième volume, le prochain sera Casablanca, tu n’as pas envie de directement passer ….

Christopher : C’est toujours un peu tentant. On se demande pourquoi «infliger» aux autres, ce qu’on a infligé … Ce n’est pas forcement la meilleure façon de percuter sur le marché anglais, et puis d’un autre côté, on se dit pourquoi pas ? On a fait comme ça en France, pourquoi ça ne marcherait pas aux États-Unis comme ça aussi ? Apparament, ça plaît, puisqu’on a déjà eu des bonnes critiques sur les premiers bouquins, et vu qu’après, selon moi, les albums sont quand même meilleurs, je pense que pour eux ça sera aussi pareil, ils verront une évolution dans mon travail.

Gregg : Je suis un peu surpris par tes polars. Tu utilises un peu l’univers du noir, en même temps sans pousser l’atmosphère ou l’intrigue. Je ne parle pas des Yeux de cerise, mais des Treize Etrange.

Christopher : Dans les polars, plus que l’intrigue, c’est le suspens que j’aime, mais avant tout, c’est l’univers et les caractères des personnages. C’est pour ça que j’adore un auteur comme Burnetts, qui est un des premiers auteurs de la Série Noire en France et qui est le scénariste de Quand la ville dort. Quand on rentre dans ses livres, on s’aperçoit qu’en fait, il y a une histoire complètement mièvre, mais il arrive à décrire les personnages avec une telle intensité qu’on se retrouve à avoir de l’affection même pour le pire salaud. Il a écrit Little César, où il raconte la vie quotidienne d’un truand et à la fin on l’apprécie ce truand, même s’il trucide chaque jour plusieurs personnes. C’est cette sensibilité qui m’a plu chez lui, et c’est ce que j’aimerais pouvoir retranscrire. J’aimerais qu’on rentre dans les personnages, qu’on apprécie leur côté noir et blanc.

Gregg : Tu penses que les histoires qui sont chez Treize Etrange sont des histoires à suspens ?

Christopher : En fait, le principe de la collection, c’est de toujours reprendre le petit jeu de mot des treize êtres en jeu. Je me retrouve donc avec treize personnages qui vont être impliqués dans une situation que l’on veut policière mais, avant tout, c’est une atmosphère que j’essaye de trouver. Dans le premier, j’ai voulu une atmosphère un peu noire new-yorkaise des années 60. Le second, j’ai voulu un inspecteur à la pipe, le policier anglais classique avec un meurtre très mathématique. A chaque fois j’ai envie d’essayer de faire des petits pastiches des différents univers du polar. En soixante pages, sur deux bandes parce que pour moi c’est le meilleur rythme de pages qui sied à ce format là, je ne peux pas vraiment développer une histoire complexe avec toute une intrigue comme le voudrait un polar avec des rebondissements et des fausses pistes.

Gregg : Le dernier est aussi une référence à Monsieur Hulot.

Christopher : En fait, pour moi, c’est plus une référence à l’affiche qu’ont fait Dupuy & Berberian de Monsieur Hulot que je trouvais magnifique, et donc je voulais leur faire un petit clin d’oeil. Le personnage, qui ne parle que par onomatopées, est une référence à Jacques Tati, qui est pour moi un des cinéastes les plus intéressant du cinéma français, et l’intrigue, elle, fait plus référence au polar anglais, Hercule Poirot et Miss Marple d’Agatha Christie.

Gregg : Je l’ai surtout senti proche de Hulot, parce que justement il ne parle pas, et le principe chez Tati était d’avoir très très peu de dialogues. Au départ, j’ai cru que c’était un inspecteur français qui était là-bas. C’était comme ça que je m’expliquais qu’il ne parle pas la langue.

Christopher : C’est une interprétation sympathique, ça me plaît bien, je crois que je vais la ressortir celle-là (rires).

Gregg : C’est pour ça que j’étais un peu étonné de comprendre qu’il était anglais.

Christopher : Pour moi, c’était un inspecteur anglais un petit peu loufoque, et il me permettait de jouer sur l’humour anglais que j’aime beaucoup.

Gregg : Il est très loufoque ! Un inspecteur qui parle comme ça …

Christopher : C’est son adjoint qui sert de «traducteur» pour le lecteur, alors que les autres personnages le comprennent parfaitement. C’est cet humour que je voulais mettre en place. Je pensais à Hercule Poirot, comment ce Belge arrive-t’il à se faire comprendre des Anglais ? Ça m’a toujours un peu intrigué.

Gregg : Ça ne t’a pas donné envie de pousser plus loin dans le non-dialogue ?

Christopher : C’est quelque chose d’intéressant, j’y réfléchis, j’y pense, mais c’est quelque chose que j’ai mis de côté. Je suis tellement dans David Watts que, pour le moment, je pense : «chaque chose en son temps».

Gregg : A part le David Watts, tu as d’autres projets ?

Christopher : Le prochain Treize êtres en jeu qui se passera à Marseille. J’ai un autre projet, un conte poétique, une énorme saga d’un combat entre le jour et la nuit qui va se jouer avec des personnages comme monsieur Butterfly, qui est un insomniaque. Ça sera une grosse histoire un peu féerique. Ça fait déjà un ou deux ans que je suis sur le scénario, il y aura 400 ou 600 pages. Il faut que je réussisse à terminer un bon scénario, faire les pages, essayer de présenter ça chez quelqu’un, parce que je ne pense pas qu’à la Comédie Illustrée on puisse éditer ça.

Gregg : 600 pages, tu te lances dans le manga ?

Christopher : Oui, comme on l’avait dit, le manga est un format intéressant. Je trouve qu’il y a un principe de lecture rapide des pages qui secoue un peu ce bon vieux principe de bd franco-belge. Ça me plaît bien, essayer de pouvoir faire un mixte entre les deux, comme l’ont fait Baru et d’autres.

Biblio sommaire
Christopher

La comédie illustrée
Les contes inachevés de David Watts

Wauxhall
Casablanca
Dominos
Monolithe 1 & 2
Édifice
Matinale
Vespérale

Avec Jean-Philippe Peyraud
A boire et à manger

Avec Jean-Emmanuel Carrié
Pour les yeux de Cerise

treize étrange
Intrigue new-yorkaise
Intrigue à Folkstone

A paraître, incessamment sous peu :
Intrigue marseillaise [treize étrange]

Jean-Philippe Peyraud

La comédie illustrée
Mine de rien (3 tomes)

Avec Christopher
A boire et à manger

La Cafetière
Soit dit en passant

Le Cycliste
Vinaigre

A paraître, incessamment sous peu :
Celles qu’on regrette [treize étrange]

Entretien par , , & en août 1998

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