Vanyda

par

C’est dans les pages du fanzine PoRophOre que Vanyda publie les premières pages de L’immeuble d’en face, une chronique du quotidien vite remarquée par de nombreux auteurs (dont Frédéric Boilet qui en signe la préface) et critiques — en particulier pour l’incroyable maturité de son jeune auteur et un style graphique épuré et personnel bien qu’influencé par la bande dessinée nippone. Retour sur un parcours prometteur.

Nicolas Verstappen : Celle que je ne suis pas est un projet relativement ancien, les premiers contacts avec les éditions Dargaud ayant été noués début 2003. Comment s’est opérée la lente mise en route de cette série ?

Vanyda : Ce projet est d’autant plus ancien qu’il reprend un personnage que j’avais créé alors que j’étais encore aux Beaux-Arts de Tournai pour un sujet sur «l’enfance».
Lorsque Dargaud a proposé que l’on travaille ensemble, j’avais en tête ce personnage que je voulais développer, j’ai profité de l’occasion pour leur soumettre cette histoire. Mais c’est vrai que j’ai mis pas mal de temps avant d’y travailler vraiment. Je faisais en même temps L’Année du Dragon au dessin, L’immeuble d’en face que je dessinais et scénarisais ainsi que l’histoire courte sur la Corée qui est venue se rajouter à un moment… ça faisait beaucoup !
Ensuite, ça a été très étrange de commencer à «faire connaissance» avec tous ces nouveaux personnages. Je «vivais» au quotidien avec les personnages de L’immeuble d’en face et de L’Année du Dragon depuis plusieurs années déjà, et là, il fallait recommencer (presque) à zéro avec d’autres personnages. Même si chacune des quatre filles du groupe avaient déjà son caractère assez défini, il m’a fallu un peu de temps pour me mettre dans l’ambiance et l’intimité de ce groupe. Les premières pages qui ont été dessinées sont celles qui se passent à la piscine car je trouvais que cette scène incarnait bien l’esprit de ce groupe de copines.
Ce qui était perturbant aussi, au début, c’était la foule. Toutes ces élèves à dessiner… J’ai mis aussi un peu de temps avant de trouver mes marques pour «gérer» les cours de récré et autres salles de classe. Ça m’a demandé un peu de gymnastique au niveau de la mise en scène, moi qui avais l’habitude des intérieurs avec deux personnages.

NV : Cela vous a-t-il semblé évident que Celle que je ne suis pas paraisse dans la collection Kana consacrée aux auteurs japonais ? Envisagez-vous cet album comme plus proche du manga que vos ouvrages précédents (la temporalité plus étendue m’y semble un rien plus nippone) ?

V : Finalement, Celle que… ne sort pas dans la collection «Made In» de chez Kana, car, à l’usage, l’éditeur s’est aperçu que les lecteurs de manga ne lisaient pas ce qui avait un emballage «manga» mais qui n’était pas japonais, et inversement les lecteurs de franco-belge n’iraient pas chercher du côté de chez Kana, même si l’auteur est français. C’est un constat qu’ils ont fait récemment et ils ont préféré sortir l’album «hors collection», dans un format proche de L’immeuble d’en face.
Personnellement, ça n’a pas changé grand-chose pour moi. J’aimais bien l’idée d’être dans la même collection que Taniguchi ou Taiyo Matsumoto, mais si cela avait nuit à l’album, autant faire ce qui est le mieux pour qu’il trouve son public. Ils m’avaient proposé cette collection au début, car j’avais demandé du noir et blanc et à l’époque chez Dargaud, ils n’en faisaient pas. Comme le projet a mis quelques temps à se faire, les choses ont eu le temps d’évoluer, notamment au niveau des formats qui se sont diversifiés (comme chez beaucoup d’éditeurs d’ailleurs).
La temporalité plus lente est peut-être le résultat d’un découpage (presque) sans chapitre contrairement à L’immeuble d’en face. C’était aussi une volonté de jouer sur l’ambiance de cette période particulière qu’est l’adolescence, avec son spleen et sa mélancolie…
Je pense que l’inspiration nippone est présente car cette période de l’adolescence est quelque chose de fréquemment traité dans les manga (notamment les fameux «shôjo», manga pour filles) qui ont bercé mon enfance par leurs adaptations animées (Candy, Georgie, Embrasse-moi Lucille, etc). Cependant, j’ai voulu ancrer cette histoire dans une réalité plus sociologique (et française !) et initiatique que ne le sont en général les manga. Je me souviens avoir été touchée par des récits comme Changements d’adresses de Julie Doucet ou Bitchy Bitch de Roberta Gregory (des inspirations qui ne se voient peut-être pas dans le premier tome, mais sans doute plus dans les deux prochains… ou pas :- ).
Sinon, j’ai lu dernièrement Hollywood Jan de Bastien Vivès et Sanlaville, et j’ai trouvé que c’était un peu le pendant masculin de Valentine. :)

NV : Vous appréciez «les films qui regroupent en général une galerie de personnages». Cela se ressent dans L’immeuble d’en face mais moins dans Celle que je ne suis pas. Etait-il important pour vous de rester plus proche de Valentine et de ne pas suivre une construction en «récits croisés» ?

V : Je pense qu’il était important pour ce projet de rester proche de Valentine car une partie de son malaise vient du fait qu’elle a l’impression que les autres filles vivent très bien leurs vies et qu’elles n’ont pas les mêmes problèmes qu’elle. Je pensais qu’il était plus intéressant de mettre le lecteur dans la même situation et de ne pas voir l’intimité et les états d’âmes de ses copines. Pour autant, je trouvais important que les autres personnages soient quand même développés et attachants. Même si certains vont moins apparaître par la suite, comme le veulent les aléas de la vie d’un collégien ou d’un lycéen, dépendant dans ses fréquentations, de la composition de sa classe et de ses orientations scolaires. Avec ce parti pris, il était plus compliqué de se livrer à un «récit croisé».

NV : Dans le premier tome de Celle que je ne suis pas, on suit Valentine au collège. Dans Celle que je voudrais être, on la suivra au lycée. Ce tome clora-t-il votre récit ou vous laissez-vous une porte ouverte comme pour votre série L’immeuble d’en face qui semble se poursuivre au fil de votre inspiration ?

V : La série Celle que… est prévue en 3 tomes (le dernier sera Celle que je suis). Comme pour L’immeuble d’en face, je n’ai pas un scénario ultra-défini, mais une idée assez précise des étapes par lesquelles les personnages doivent passer. L’expérience de ma vie de tous les jours vient nourrir les chapitres ou scènes de mes bandes dessinées au fur et à mesure que je dessine, mais chacune de mes histoires a sa fin programmée. En gros, je sais où je vais, mais je ne sais pas encore par quel chemin. :)

NV : Dans tous vos albums, vous abordez le quotidien sous forme de fiction. Debbie Drechsler m’écrivait à ce propos : «J’ai pris conscience que si j’écrivais une autobiographie fidèle, mes récits en pâtiraient. J’ai donc repris des éléments qui s’étaient réellement passés et j’ai construit et façonné à partir d’eux des histoires qui fonctionnaient mieux que ce que la «vérité brute» ne l’aurait fait (à mon sens)». Partagez-vous ce sentiment ?

V : Tout à fait ! Mon but est de raconter une histoire, et mon expérience ou mes ressentis ne sont que les matériaux pour raconter ces histoires. Je me sers aussi beaucoup des choses que j’observe ou qu’on me raconte, car ma propre vie n’est pas ce que j’ai envie de raconter…

NV : Vous semblez garder une certaine distance avec l’autobiographie (et la bande dessinée alternative européenne). Est-ce une forme de méfiance face à des dérives parfois nombrilistes ?

V : Je ne sais pas si c’est une méfiance. Je dirais que c’est plus un goût. J’aime les personnages de fictions, et le rapport qu’ils peuvent induire avec les lecteurs. Je trouve fascinant la façon dont le lecteur peut s’approprier un personnage et son histoire. Le rapport qui s’établit avec un récit autobiographique est très différent. Aimer ou détester un personnage revient à aimer ou détester une «vraie» personne (la plupart du temps l’auteur lui-même, d’ailleurs). Ce n’est pas ce que je recherche.
Peut-être que j’aborderai un sujet plus (auto-)biographique si un jour je parle de l’histoire de mon père et de ma famille d’origine laotienne. Ce serait sans doute plus sous la forme d’un reportage/témoignage. Mais je ne sais pas si j’aurai le courage de m’attaquer à un tel sujet !
Sinon, je crois que mon graphisme fait que, naturellement, il y a une distance avec la «bande dessinée alternative européenne».

NV : Vous travaillez à un rythme de quinze pages par mois, ce qui est relativement rapide par rapport à la production franco-belge. Cela a-t-il découlé naturellement de votre style ou avez-vous travaillé votre approche graphique dans une volonté de vous permettre des paginations plus conséquentes ?

V : Ce rythme de travail a découlé naturellement du style que j’ai adopté au fur et à mesure (et des délais que l’on m’impose parfois, aussi). En fait, en travaillant en parallèle sur L’Année du Dragon et L’immeuble d’en face, je me suis bien rendue compte que je me sentais plus à l’aise dans le format «petit, noir et blanc». J’ai donc gardé ce format pour tous mes projets actuels.
Je n’aime pas rester trop longtemps sur un dessin, je préfère privilégier la narration, et sans doute que mon style graphique découle de ça. Mon envie n’est pas de dessiner, mais bien de raconter une histoire en dessins (même si j’adore dessiner, bien sûr !) Mais, même avec un dessin plus fouillé qui prendrait plus de temps, j’aurais sans doute aimé avoir ce genre de pagination (les éditeurs peut-être un peu moins).

NV : Vous avez été influencée par l’animation et la bande dessinée nippone (Asatte Dance, Next Stop…). J’ai l’impression que ce que vous avez retiré avant tout de cette rencontre tient d’une narration particulière (temporalité plus étendue, silences, plans insert). Partagez-vous ce sentiment ?

V : Bien sûr, en plus d’un certain graphisme, ce qui m’a surtout plu dans les manga, c’est leur narration particulière. La temporalité en effet plus lente que celle des classiques «46 pages couleurs franco belge», notamment grâce à la plus grosse pagination, on peut ainsi se permettre de mettre des silences ou de faire des pages d’ambiance. J’aime aussi beaucoup leur découpage assez cinématographique.
Par contre je n’utilise pas beaucoup «l’insert», sauf occasion très particulière. Et puis je n’use pas de toutes les caractéristiques particulières de la narration manga, comme les pages éclatées sans bord de case. J’ai une mise en page beaucoup plus sage, héritée sans doute de mes lectures franco-belges… :)

NV : L’apprentissage de l’utilisation des trames vous a-t-il semblé évident ou particulièrement complexe ?

V : J’utilise les trames comme un «motif» sous Photoshop. Du coup, ça ne m’a pas semblé plus difficile que de la couleur par ordinateur, par exemple. J’ai appris sur le tas au fur et à mesure, et j’affine ma technique petit à petit.

NV : Vos originaux ne contiennent aucun contour de cases (ce qui est je crois assez unique dans la profession). Pourquoi rajoutez-vous ces contours ultérieurement ?

V : La vraie raison est qu’avec une règle et un feutre, je fais des traces partout, c’est terrible, ça bave ! De plus de cette manière, je peux re-cadrer certaines images, les agrandir ou les rétrécir sans que le bord de case ne me gène. Une fois mes dessins corrigés, je trace les contours sans user de feutre, ni en mettre partout ;)
Sinon, je ne pense quand même pas être la seule dans ce cas. Je crois que Rod (Frère d’âmes aux éditions Les Enfants Rouges) qui est à l’atelier avec moi utilise la même façon de faire.

NV : Et puis une dernière question pour satisfaire ma curiosité. Il y a, pour moi, très peu d’auteurs (aussi jeunes) capables d’une telle maturité dans le rendu des psychologies des personnages. L’un des seuls, avec vous, est Adrian Tomine. Quel est votre rapport à son œuvre ?

V : En fait je n’ai lu que Les Yeux à Vif d’Adrian Tomine, et à l’époque ça m’avait complètement chamboulée (j’étais encore aux Beaux-Arts). J’avais eu du mal à me remettre au boulot après l’avoir lu. L’autre bande dessinée qui m’avait fait le même effet à l’époque est Pourquoi je déteste Saturne [de Kyle Baker]. Je n’ai pas pu sortir une histoire valable pendant plusieurs semaines après ça…. L’histoire avec les deux sœurs m’avait beaucoup marquée, je trouvais cette histoire parfaite. Ca m’a d’abord bloquée, puis inspirée.
Sinon pour le reste, je ne sais pas quoi répondre (à part «merci» ^^). Mais, ayant été très timide, je sais que j’ai passé un temps fou, à observer le monde autour de moi, et à essayer de comprendre comment les relations humaines fonctionnaient.

NV : Merci à vous !

[Entretien réalisé par courrier électronique entre Mars et Avril 2008 pour le carnet «L’œuf ou la plume» #1.]

Site officiel de Vanyda
Entretien par en juin 2008

Les plus lus

Les plus commentés