Victor Hussenot

par

Jeune auteur à la bibliographie encore courte -- deux livres et des participations à divers collectifs et revues (Polychromies, Kiblind, Papier, Gorgonzola...) -- Victor Hussenot exprime pourtant déjà une vision affirmée de la bande dessinée. Amateur de contraintes, jouant souvent avec les codes, il multiplie les projets dans des directions biens différentes, mais toujours connectées. Cet entretien tente d'en mettre à jour ces liens pour appréhender le début d'une œuvre globale.

Maël Rannou : Une des constante de ton travail est l’interrogation du médium bande dessinée. J’ai tendance à imaginer que ce genre d’approche vient d’un parcours particulier. As-tu toujours été tourné vers la bande dessinée ou est-ce que ça a été un intérêt tardif ? Qu’est-ce qui t’a amené, en tant que lecteur et artiste, à vouloir parler interroger sa structure ?

Victor Hussenot : Mon intérêt pour la bande dessinée a commencé petit, avec des classiques, comme beaucoup d’auteurs : Tintin, Spirou, puis adolescent toute la vague manga des années 90 (surtout Akira !). Mais je ne dessinais pas vraiment de bande dessinée à l’époque, j’étais plutôt tourné vers l’apprentissage des techniques du dessin. Ensuite, je vois vraiment une étape durant ma prépa, j’ai découvert André Juillard et Le Cahier bleu, une réelle révélation car c’était la première fois que je lisais une bande dessinée intimiste.
Durant la même période je me suis beaucoup intéressé au cinéma intimiste : Rohmer, Truffaut, Almodovar m’ont touché et aidé à comprendre ce qu’était que parler de sentiments profond et complexes. Et puis, il y a eu une seconde grande vague d’influence durant les Beaux-Arts : l’Association, avec François Ayroles, Ruppert et Mulot, Lewis  Trondheim, Chris Ware et enfin l’Oubapo. Au cinéma, Bunuël, Kubrick, Lynch et en philo, Camus, Sartre m’ont également marqué.
L’Oubapo m’a profondément touché, car j’ai vu dans les contraintes une manière de représenter visuellement des questions existentielles et temporelles avec la boucle (Morlaque) par exemple, un peu comme Escher que j’aimais beaucoup aussi. Simplement là, à travers des séquences, ça devenait plus concret à mes yeux. Voilà pourquoi, il me semble, j’ai commencé à faire de la bande dessinée avec des contraintes, c’était un moyen de réfléchir à ces questions humaines et universelles, tout en dessinant.

Maël Rannou : Ton premier livre publié était La Casa (Warum, 2011), un livre entièrement construit sur la question de la case. Dans une succession de gags pouvant faire quelques pages, des personnages exploitent tout ce que cette structure de case peut amener comme situations une fois qu’on la détourne… Il y a une approche très libre de la case qui y perd sa fonction première pour devenir élément du récit.

Victor Hussenot : Pour La Casa, je voulais justement, être libre, presque qu’il n’y ait pas d’histoire. Pourtant il y a des personnages dessinés et imprimés sur du papier qui interagissent avec des cases, que font-ils ? Cela m’intéressait de me dire qu’ils étaient la, dans la page, mais qu’aucune sorte de récit ne venait les emmerder.
Je voulais voir ce qui se racontait tout seul, comme ça, en posant des personnages sur une page blanche, comme si je leur disais : «vas-y, démerde toi maintenant». Je voulais également me débarrasser du traditionnel gaufrier, qui force une lecture et un trajet de l’œil automatique. La case s’est imposée d’elle-même, comme un élément structurel emprisonnant le personnage. J’y voyais une manière de symboliser tous les cadres de la société, aussi bien physiques que mentaux.
Ce n’était donc pas simplement un jeu avec les cases, mais vraiment une manière d’évoquer toutes les barrières qui, dans l’existence, se hissent entre nous et nos buts, quotidiens ou fantasmés. L’espace des cases me servait à représenter le monde réel, et l’espace blanc de la feuille, celui de l’imaginaire.
En faisant passer mes personnages d’un monde à l’autre, ils pouvaient alors faire ce que notre esprit fait, quand il est entre le sommeil et l’état de veille, vagabonder en lui-même, comme dans une grotte sans fin.
Et puis, il y avait aussi un désir de détruire les barrières psychologiques qui m’habitaient à ce moment-là, le manque de confiance en soi par exemple. La Casa fait aussi référence à «La maison» qui se dit «Casa» en italien… donc sortir de chez-soi/sortir de soi, sortir de la case/sortir de la maison, tout ça est lié. La case était donc un instrument parfait pour faire cohabiter toutes ces choses.

Maël Rannou : Après La Casa j’ai pu lire Le Gaufrier, sur Grandpapier. C’est un projet qui dialogue énormément avec La Casa. Le gaufrier un procédé industriel, une norme, beaucoup plus rigide que le jeu que tu créais autours d’une ou plusieurs cases manipulées comme bon te semble. Malgré tout, en passant «sous» les cases, tu prends la norme imposée à contre-pied. En partant des cases, tu interroges finalement la page.

Victor Hussenot : Pour Le Gaufrier, que j’ai commencé quelques mois avant La Casa, cela a été très pulsionnel, une forte envie de réaliser ce projet s’est faite sentir. Je trouvais que la grille était une contrainte très stricte et vue la taille des cases, il n’était pas intéressant de séquencer à l’intérieur, comme une bande dessinée habituelle.
Pourtant, je voulais faire de la bande dessinée avec cette grille, constante et très restrictive, un peu comme un exercice de style. J’ai donc dessiné ce personnage, toujours placé dans la même case à chaque nouvelle grille, et il a donné tout le sens au projet, il représentait à la fois, l’homme, spectateur et acteur du monde malgré lui, car malgré lui, faisant partie de cette grille.
Ensuite, il fallait trouver quelque chose pour renouveler chaque grille. J’ai pris ça comme un jeu, un défi à relever, je voulais faire le  plus de grilles possibles. Et donc, effectivement, c’est derrière les cases que l’image évolue. Plusieurs sortes de mise en page (donc questionnement de la page) ont commencé à apparaître à travers cette grille :
– Les grilles «portrait», ou chaque case est habité par un personnage, proches de l’idée de liste, de nombre ;
– Les grilles «pleine page», comme une grande image, un peu plus poétique que les autres ;
– Les grilles mélangeant les deux visions, image et portrait, souvent plus graphique, plus picturales ;
– Les grilles proche de La Casa, où les personnages jouent avec la structure de la grille ;
– Et peut-être certaines autres, mélangeant toutes les autres.
Comme pour La Casa, c’était une manière pour moi d’aborder la question de l’existence et de montrer le quotidien, la vie en communauté. Le Gaufrier est presque comme le premier chapitre de La Casa, donc avant de détruire le cadre, il fallait que j’en connaisse l’intérieur. D’ailleurs à la fin du gaufrier, le personnage sortait de la grille…. Mais quand je faisais ces projets, je n’étais conscient de rien, ce n’est qu’après que j’ai vu les liens.

Maël Rannou : Le Gaufrier présente beaucoup de séquences en arrière-plan, souvent ce pourrait être une seule image, quelle utilité, quel sens vois-tu dans le gaufrier que tu vas y imposer ?

Victor Hussenot : Pour ces grandes images, elles permettaient à la fois de donner un rythme, une respiration, à côté des autres grilles très lourdes et visuellement chargées en détails.
De plus, le personnage étant toujours dans cette grille, la structure est fondamentalement liée, par lui, à l’image. Il est comme une passerelle entre la grille en premier plan et l’image en second plan.Je n’aurais donc pas pu faire ces grandes images-là, précisément, si le personnage en haut à gauche n’était pas placé à cet endroit-là.
Ces grandes images sont finalement, comme les autres, construites autour de ce personnage toujours à la même place, dans cette grille. On pourrait presque y voir une contrainte Oubapienne, «l’itération iconique» qui consiste à répéter un élément de case en case, puisque la grille et le personnage, ne bougent jamais tout au long des pages. Pour moi, dans Le Gaufrier, la surface dans laquelle la narration se développe, c’est-à-dire cette page/grille, est en fait, une case pleine page.
Comme dans La Casa d’ailleurs, où en réalité la vraie séquence se fait de page en page et non de case en case, pour beaucoup d’histoires.

Maël Rannou : Ne pas vouloir se faire «emmerder» par les histoires est un terme assez fort. On ressent bien le côté jouissif d’un travail tournant autour de pure exploitation/détournement/interrogation des codes mais cela ne te fait-il pas craindre de tourner en rond ? De trop privilégier la forme sur un fond qui, une fois les concepts compris, pourrait s’avérer répétitif ? On sent que ce questionnement existe, ne serait-ce que parce que dans ton dernier livre, Au pays des lignes, une bande dessinée jeunesse très graphique, tu as une «histoire», une petite ritournelle assez simple que la forme inventive vient porter sans être centrale.

Victor Hussenot : C’est vrai, je trouve ça très plaisant de tordre la structure de la bande dessinée… Quand je disais plus haut «que les personnages n’ont pas à se faire emmerder par les histoires», j’entendais par là, péripéties-personnalités des personnages-construction scénaristique «traditionnelle». Pendant longtemps, je trouvais fausse cette méthode qui consiste à construire la personnalité d’un personnage…
Je la comparais avec l’existence et dans l’existence, on ne naît pas avec une personnalité toute faite, on la construit au fur à mesure des années. Je crois que mes personnages et leurs histoires sont le reflet de ma personnalité, si ils semblent vides et sans histoire c’est alors peut-être ça que je raconte… le fait d’être vide. Au fur et à mesure du temps, ils ont de plus en plus de personnalité, car je me connais mieux. Ils sont donc de plus en plus élaborés… même si ils n’ont pas de caractère en particulier… C’est important pour moi, de chercher à savoir qui je suis et chaque nouveau projet est un niveau à franchir… A chaque étape, un assemblage de choses comprises, en dessin et en narration fait évoluer mon travail. Il prend de plus en plus forme et devient plus personnel.

Un autre élément qui m’a poussé à aller vers le détournement des codes, c’est qu’on m’a toujours dit qu’il fallait avoir quelque chose à raconter ; mais est-ce que ça veut dire que certaines personnes auraient des choses à dire et d’autres pas ? Non, je pense que tout le monde a quelque chose à dire et ce n’est pas parce que ces personnes n’ont pas vécu de grands malheurs ou de choses hors du commun qu’elles n’ont rien à dire.
Par esprit de contradiction, j’ai dû me tourner vers les codes pour prouver qu’on pouvait raconter sans rien vivre d’exceptionnel. Tout le travail de la Casa et du Gaufrier réside la dedans, raconter le monde comme un homme assis sur un banc, observant autour de lui et décrivant ce qu’il voit.
J’ai donc laissé vivre mes personnages dans le vide, en les dessinant sans histoires, à l’intérieur du livre. Plutôt que de prévoir leur futur, ils vivent au présent, des actions, des moments, un peu comme des croquis  pris sur vif.
À mes yeux, ça les rend vivants et finalement c’est comme ça que j’apprends à les connaître, en les observant, je finis par percevoir ce qu’ils signifient, qui ils sont… Donc, qui je suis.
Pour Au pays des lignes, l’enjeu était de laisser le dessin m’amener à l’histoire par l’improvisation et ça a marché. Très vite, les dessins m’ont fait trouver l’histoire et c’est allé tout seul, je n’avais pas vraiment d’idée prévue à l’avance. Il était important pour ce projet, de ne pas tomber dans les clichés et de surprendre le lecteur, enfant ou adulte, mais j’ai également essayé de rester simple et donner envie d’en voir plus.

Et enfin, est-ce que je n’aurais pas peur de tourner en rond ?
Je n’y pense pas trop, mais je ne crois pas. A chaque projet j’essaie quelque chose de différent, même si ces derniers temps, j’étais beaucoup dans le détournement des codes, je ne l’ai jamais fait de la même manière. De plus, en ce moment, je reviens à des narrations plus racontées que symbolisées… Et puis, quand je sens que je suis dans un truc trop répétitif, j’essaie d’aller dans une direction opposée ou inconnue. Comme en ce moment, l’écriture et le dessin d’idée.

Maël Rannou : Ce projet était clairement destiné à la jeunesse. Pour avoir vu ce livre entre les mains d’adultes je sais qu’ils sont souvent circonspects, mais l’on sait bien que les enfants sont souvent bien plus audacieux que leurs parents. Pourquoi cette envie de te lancer dans la jeunesse ? As-tu déjà travaillé avec du public enfant et as-tu déjà vu leur réactions à tes travaux ?

Victor Hussenot : Je ne suis pas le premier à dire qu’on sous-estime les enfants, on voit bien qu’ ils sont tout à fait capables de lire des récits complexes. Il n’y a qu’à voir les manga qui sont très élaborés et énormément lus, de plus en plus tôt, par les enfants. Sinon, j’ai vu des adultes lire et aimer ce dernier livre, sensé être pour la jeunesse, donc pas circonspects pour le coup…
J’ai également donné des cours de bande dessinée et de dessin à plusieurs classes d’enfants assez jeunes et j’en ai déduit que quand un enfant comprend qu’il a le droit d’être libre, il fait des choses incroyables et très pertinentes, parfois beaucoup plus pertinentes que les adultes.

Et… donc, pourquoi la jeunesse ?
Tout simplement car j’ai accroché avec certains livres de La joie de lire et que ça m’a donné envie de leur proposer quelque chose. Et puis, c’était aussi un défi personnel, de faire quelque chose pour les enfants… Maintenant j’ai bien envie de continuer, il y a une liberté qui se situe ailleurs en jeunesse (surtout chez un éditeur comme La joie de lire), notamment dans des choses plus simples, moins prétentieuses et plus naïves, donc plus libres de mon point de vue. En jeunesse, il vaut mieux être simple plutôt que de faire quelque chose de très élaboré ; et ça c’est très reposant. Même si pour faire simple c’est parfois très compliqué !

Maël Rannou : Je me rend compte que La Casa, Le Gaufrier, Au Pays des lignes et un certain nombre d’autres de tes projets sont muets. Est-ce volontaire ? Cela ferait-il un «code» de trop ou est-ce juste que tu ne te sens pas à l’aise avec les mots ?

Victor Hussenot : En fait, c’est plutôt que je me sens vachement à l’aise sans texte, c’est très naturel pour moi de raconter sans les mots… ce qui me vient à l’esprit, ce sont souvent des séries d’images, de séquences ou des idées imagées. Je prends beaucoup de plaisir en fonctionnant ainsi.
Mais j’évolue et en ce moment mon désir de raconter avec les mots prend de la place, je travaille mon écriture, pour ouvrir un nouveau champ de possible.
Je peux quand même dire que les mots ont toujours été difficiles à manipuler pour moi, à cause de mon éducation scolaire assez foireuse…. Et sûrement aussi car l’image et ses attributs m’a toujours parue fascinante et illimitée.

Maël Rannou : Une chose évidente est aussi dans le côté ludique, voire participatif avec le lecteur. Je pense à divers projets pas encore publiés ou mis en ligne, mais aussi à ton projet de bande dessinée numérique… On est au début de Level, mais j’ai cru comprendre que ça allait évoluer vers de la bande dessinée interactive. Au-delà de l’expérimentation, il me semble aussi y avoir une vrai volonté de jeu dans pas mal de tes travaux…

Victor Hussenot : Je ne l’avais pas vraiment remarqué… mais je crois qu’en effet ça revient dans tout les projets, ou presque. En fait, je vois la structure narrative et visuelle de la bande dessinée comme une seule chose : l’espace narratif. Dans cet espace qui va jusqu’aux limites physiques du livre, à la surface narrative (objet-mur, etc…), le temps et l’espace sont soudés, comme dans la vie.
Pour moi, l’espace narratif peut être celui des cases ou des surfaces qu’on délimite comme étant la scène narrative, mais ça peut aussi être la feuille, la couverture, les doubles-pages etc… À partir de là, j’aime particulièrement la magie du recto et verso… la page est à la fois la face et le dos, l’avant et l’après, ou encore transparente, tout est possible…
Je ne sais pas pourquoi jouer comme ça avec le livre me plaît à ce point. Je pense qu’il y a un parallèle avec le jeu vidéo. Dans les jeux vidéo, l’espace prend une multitude de formes, spatiales et narratives, beaucoup plus que dans la bande dessinée. Ayant été un grand joueur de jeux vidéo, j’ai dû assimiler pleins de codes provenant de là.
Je pense que parfois, imaginer la narration bande dessinée avec les aptitudes visuelles d’un jeu vidéo ou d’une carte de géographie — comme le fait Alex Chauvel par exemple — donne une liberté à la narration et permet de propulser la narration ailleurs. Dans un terrain beaucoup plus métaphorique où la réflexion raconte autrement le récit et s’impose.
Il me semble donc que l’intérêt de jouer avec les codes en général (et pas seulement ceux de la bande dessinée) ouvre une porte où la narration n’a plus seulement l’allure d’un récit, mais vraiment celui d’une réflexion, d’un développement de pensée, d’un aphorisme…

Maël Rannou : Level est une bande dessinée numérique, elle commence en pixel-art, comme pour rendre hommage à la première acception du terme, avant d’avancer vers du transmédia. Tu as suivi un peu les débat autour de ce sujet ? Qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’aller vers une bande dessinée numérique-interactive et comment as-tu abordé la technique ? T’occupes-tu de tout ou travailles-tu avec un programmeur, etc. ?

Victor Hussenot : Pour Level, il s’agit d’une bande dessinée numérique mais pas vraiment interactive, on clique simplement sur des liens, pour changer de plateforme web, mais ce n’est pas du Turbo-Média.

Pour le terme «Transmédia», je ne le connaissais pas, en fait j’ai eu envie de faire une bande dessinée en pixels, car je pouvais dessiner avec les pixels comme un stylo. Pour les personnages, ils vivent dans le web comme dans un pays et les levels sont comme des régions, il était donc naturel qu’ils soient représentés en pixels.
Pour la narration, elle est devenue Transmédia sans même que je ne sache ce que ça voulait dire…pour moi, utiliser plusieurs plateformes internet allait avec le scénario comme un outil de mise en scène. Je pouvais ainsi assimiler chaque site internet à des univers différents avec des aptitudes structurelles différentes. Cela me forçait à développer narrativement autrement.
Par exemple : GrandPapier se présente comme une page de bande dessinée dans un livre, c’est pour cela que je débute par cette plateforme. Puis je passe sur Blogger qui offre la possibilité de la bande et du Gif. Puis Tumblr, qui a une mise en page, un format imposé, très strict, et enfin Facebook, qui possède une portée narrative très forte pour mon histoire, qui questionne le rapport entre fictif et virtuel.
Lequel des deux est le plus fictif, le virtuel dans le sens jeux vidéo ou la fiction dans le sens récit ? Quelle réalité représente Facebook ? Ces questions-là, sont abordées à travers le parcours des personnages dans les Levels…comme un voyage, une quête d’identité.

C’est intéressant que tu me pose la question de la programmation, car je voulais justement ne pas avoir à en faire (et je ne sais pas en faire). Un des buts était aussi de prouver qu’on peut faire de la bande dessinée numérique, qui utilise internet tel qu’il est, avec ses qualités et ses défaut, sans même savoir programmer, juste avec les plateformes existantes, Blogger, Tumblr, GrandPapier etc…
Le «lien» est la clé du projet, grâce à lui on peut naviguer partout sur internet, comme dans des niveaux différents (d’où le titre). Je me suis donc servi de cette possibilité, un peu comme on tourne des pages dans une bande dessinée…ou comme une grande ellipse. Ce passage vide dure un court instant et sollicite l’imaginaire du lecteur, mais sur écran. L’histoire était liée à ce principe de navigation entre les mondes, je n’ai pas eu à chercher un scénario qui s’adapte au concept, c’est venu avec…

Un dernier point important était à la base de cette narration, je voulais donner un sens narratif à l’utilisation du Gif. Le Gif, c’est le mouvement et la boucle, je voulais donc confronter images en mouvement et images fixes, donner un sens à leur utilisation, que ça ne soit pas gratuit. Même si il y a quelque écarts ludiques, globalement, le Gif vient dans cette histoire aux moments où les personnages bougent plus rapidement, comme si ils étaient dans une autre temporalité que celle des personnages fixes, qui eux sont arrêtés dans le temps, comme un cliché photo.

Maël Rannou : Tu as participé à Polychromie, un très beau collectif des éditions Polystyrène, spécialisées dans la bande dessinée à contrainte «physique», puisque chaque livre a une contrainte précise de fabrication, impression… sans que ça ne soit un gadget, car dans chaque livre la contrainte correspond à une réalité narrative et esthétique.
Le lien est assez naturel : il y a le goût de la contrainte mais aussi du jeu, et une interactivité réelle dans le cas de Polychromie (le lecteur doit lire les planches avec un filtre rouge, puis un bleu, pour révéler l’histoire complète[1] ). Peux-tu me parler un peu de ce récit et de cette «communauté d’esprit» avec d’autres éditeurs et auteurs ?

Victor Hussenot : Pour ce récit, la contrainte était passionnante car vraiment très riche, il était difficile de se décider sur la direction à prendre. Il m’a semblé intéressant de présenter deux personnages, vivant les mêmes situations, avec des points de vues différents : l’un vit les choses d’une manière proche de la réalité, l’autre la fantasme.
Je trouvais aussi très stimulant d’utiliser la contrainte avec, à chaque page, une mise en page différente… et ainsi, voir les répercutions narratives. Mais pour moi l’intérêt de cette contrainte s’est matérialisé dans la possibilité de parler et d’illustrer physiquement les différentes facettes d’un individu, de montrer les ambiguïtés et les incohérences qui persistent en nous et les relier à l’enfance. Cette contrainte donnait la possibilité de multiplier les facettes d’un personnage à travers les mises en page, illustrant ses différents états d’esprit.

Chez les éditeurs, je me sens très proche de l’Apocalypse sur l’état d’esprit d’expérimentation, la volonté de faire des albums qui ne sont structurés par aucune logique commerciale. Chaque album se veut totalement différent des autres, on ne peut distinguer aucune famille visuelle, d’école ou de style de dessin : si on compare Max à Peter Blegvad par exemple, il y a un monde. Ce qui relie le tout, c’est ce désir de casser les codes, «l’érosion progressive des frontières», l’idée de dépasser la bande dessinée, de la sublimer, de l’emmener ailleurs… Chaque projet que j’entame est pour moi très différent du précédent autant dans la construction narrative que graphique. Je me sens donc dans cet état d’esprit de renouvellement et de cohérence par le fond plutôt que la forme. Je ne pourrais par exemple pas dessiner de la même manière toute ma vie…ce serait ennuyeux et contre-productif.
Les éditions Polystyrène sont également très proches de ma vision de la bande dessinée, un désir de renouveler la manière de lire les livres, d’emmener la bande dessinée ailleurs que là où on la place. Casser les formats, les systèmes de lecture, afin de donner une nouvelle image à la bande dessinée, finalement remettre en question l’objet c’est déstructurer, décontextualiser l’objet livre et emmener le récit ailleurs… Ça aussi c’est quelque chose qui compte pour moi.
Je me sens également proche de Nobrow, quand ils éditent des récits entre illustration et narration, un peu comme le fait Robert Hunter. Leur esthétisme me parle beaucoup, surtout quand il est relié à des récits intimistes.
Xavier Lowhental, éditeur de La 5e couche, disait lors d’une récente interview que l’on ne considère que rarement la maison d’édition comme une œuvre. Je trouve cette idée très parlante. On peut à partir de cela, imaginer qu’une maison d’édition est comme un auteur, elle a une personnalité propre. Dans le cas de L’Apocalypse, Polystyrène ou La 5e couche par exemple, c’est très visible, dans d’autres cas… ça l’est moins, un peu comme avec des personnes. Ces maisons-là ont une personnalité très affirmée, dans laquelle je peux me retrouver.

Pour les auteurs, je me sens proche de pas mal de mes amis, qui partagent ma conception de la bande dessinée, particulièrement Floriant Huet, Alex Chauvel et Samuel Starck, qui ne s’enferment pas dans des narrations construites de manière ordinaire. C’est également le cas des autres membres des éditions Polystyrène qui voient les choses sous un angle très proche du mien. Et dans les auteurs que je ne connais pas personnellement, je me sens proche de  Marion Fayolle, Peter Blegvad, Robert Franck Hunter, John Mac-Now. Tous sont très différents, mais j’ai l’impression de me retrouver en chacun d’eux, sur le fond, sur la forme ou sur les deux pour certains.

Maël Rannou : Un projet important, c’est aussi Les Gris Colorés, qui devrait sortir un jour ou l’autre à La 5e couche. Je n’ai regardé que de très loin ce projet, même s’il me semble croise un certain nombre de choses déjà évoquées, en faisant cette fois entrer en action la couleur. Peux-tu nous en parler pour clore cet entretien ?

Victor Hussenot : Oui, il s’agit d’un projet qui questionne l’utilisation de la couleur dans la narration. Ces couleurs remplacent les mots, elles sont là pour exprimer les sensations, les tentions, le moral ou les idées des personnages. C’est du coup assez limité, car j’ai appris à utiliser ce système en même temps que je le mettais en place, les narrations sont donc très courtes et plus ou moins efficaces.
Je trouvais ça intéressant de n’utiliser ni pictogrammes ni textes, mais juste la couleur pour faire communiquer les personnages entre eux. Ils s’expriment donc symboliquement plutôt que concrètement, mais en ça, ces strips se rapprochent du dessin d’idée. Il était donc logique que j’enchaîne sur les projets suivants, avec du dessin d’idée plus prononcé.
Si je devais raconter une histoire longue avec ce système de couleur, il faudrait en amont prévoir un récit qui fonctionne comme un récit muet, car finalement nous sommes dans une sorte de récit muet.
La seule différence ici est que la couleur est comme du texte, mais comme le texte n’apparaît pas concrètement, le silence demeure… et contre toute attente, les personnages communiquent quand même. Je dis communiquent, car j’ai le sentiment qu’ils sont plus en train d’essayer de parler, que de réellement parler.
Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne disent pas la même chose que si ils s’exprimaient avec des mots, on est finalement plus dans leurs têtes, à l’intérieur d’eux. Et en ça on obtient des séquences qui, je pense, seraient plus laborieuses à retranscrire en mots.

[Entretien réalisé par courriel du 26 avril au 15 mai 2014]

Notes

  1. On peut voir concrètement ce que donne la contrainte ici, et découvrir tous les beaux livres de la structure.
Entretien par en juin 2014

Commentaires