En plein essor

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Il était dit que l’on parlerait de bande dessiné en octobre. Jugez plutôt :
D’une part, le Syndicat National de l’Edition (SNE) publiait le 17 octobre dernier son étude « La bande dessinée, une pratique culturelle de premier plan : qui en lit, qui en achète ? » réalisée avec l’institut GfK (et qui avait été en partie dévoilée lors des Rencontres nationales de la librairie en juin dernier).
D’autre part, paraissait le 19 octobre le dernier Astérix (et troisième signé par le duo Ferri-Conrad), Astérix et la Transitalique, succès annoncé (et célébré par anticipation) fort d’un tirage initial se comptant par millions.

Il n’en fallait pas plus pour que, encouragés par la proximité temporelle de ces deux événements, les journalistes décident de les traiter ensemble, quitte à trouver dans l’un la confirmation de l’autre. Ainsi pouvait-on lire dans la dépêche AFP publiée le 17 octobre, sous le titre évocateur de « La bande dessinée, secteur en plein essor«  :
« Dans un marché de l’édition morose, le secteur de la bande dessinée affiche une forme éclatante avec une croissance de 20 % de son chiffre d’affaires au cours des dix dernières années, selon un rapport du Syndicat national de l’édition (SNE) divulgué mardi.
Le signe le plus visible de ce dynamisme est la sortie jeudi, à un total de 5 millions d’exemplaires (dont 2 millions en français), du 37e album des aventures d’Astérix, « Astérix et la Transitalique ». »

Joie des internets, les systèmes de publication automatiques auront tôt fait en sorte que la sainte parole de l’AFP soit reprise et diffusée partout — bien souvent à l’identique. Et de voir ainsi martelée cette affirmation (« La bande dessinée, secteur en plein essor ») chez Le Figaro, Libération (qui depuis a dépublié la dépêche), Le Point, L’Express, Challenges, Capital, France-Soir, Ouest-France, La Croix, La Voix du Nord, Le Courrier Picard, etc. … Le Monde se démarquant (modérément) avec un texte de Frédéric Potet intitulé « La bande dessinée, un loisir très féminin » qui reprenait les grandes conclusions de l’étude du SNE. Enfin, curieusement, aucun des deux quotidiens économiques français (La Tribune et Les Echos) n’a jugé l’information suffisante pour se fendre d’un article — mais Les Echos en ont quand même profité pour lâcher une petite vidéo-infographie dans leur série « C’est quoi ce chiffre ? », au titre évocateur : « La BD se porte (très) bien en France » — et qui se révélait, au final, n’être ni plus ni moins qu’une mise en images de la dépêche de l’AFP, citations à l’appui.

Face à une telle unanimité apparente, soulignons deux voix discordantes qui ont tenté de se faire entendre. Ainsi Denis Bajram est venu rappeler dans un entretien publié sur le blog BD-Box (hébergé sur la plateforme de franceinfo.tv) la situation des auteurs qu’avait mise en évidence l’enquête réalisée par les Etats Généraux de la Bande Dessinée : « le marché de la BD se porte bien, pas les auteurs ».
Même son de cloche du côté du directeur de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image d’Angoulême, Pierre Lungheretti, qui publiait le 25 octobre une tribune dans le Monde : « La bande dessinée connaît en France un nouvel âge d’or, pas ses auteurs« . Après une longue démonstration chiffrée du rayonnement croissant du medium, il concluait en demandant pour la bande dessinée un accompagnement « adapté et coordonné » de la part des institutions.

Pour ma part, ce qui m’a fait réagir dans cette histoire, c’est la manière dont les journalistes (et ceux de l’AFP en premier lieu) se sont contentés de reprendre les chiffres et les conclusions avancés par le SNE, sans aucun recul ni esprit critique. Ce n’est pas nouveau : pas plus tard que le mois dernier, je me lamentais déjà de cet état de fait. Mais puisque, décidément, les journalistes négligent de faire leur travail, il me revient de faire une petite mise au point, en partant de la fameuse dépêche de l’AFP. Et que l’on veuille bien m’excuser si l’on y retrouve des échos de cet autre texte : à ce qu’il paraît, la pédagogie est l’art de la répétition.

« Dans un marché de l’édition morose, le secteur de la bande dessinée affiche une forme éclatante avec une croissance de 20 % de son chiffre d’affaires au cours des dix dernières années, selon un rapport du Syndicat national de l’édition (SNE) divulgué mardi. »
Factuellement, rien à dire : selon les estimations de GfK, le marché de la bande dessinée en France est passé de 384 millions d’euros en 2007, à un peu plus de 458 millions d’euros en 2016, soit une progression de +19,5 %. Mais de là à affirmer que « le secteur […] affiche une forme éclatante », il y a un pas que je ne franchirais pas, et pour cause : sur la même période, les ventes en volume ont reculé de 3,2 % — réduisant la « forme éclatante » à une simple flambée des prix (+23,5 % sur la période).

« Le signe le plus visible de ce dynamisme est la sortie jeudi, à un total de 5 millions d’exemplaires (dont 2 millions en français), du 37e album des aventures d’Astérix, « Astérix et la Transitalique ». »
Certes, les chiffres sont impressionnants — mais suffisent-ils vraiment à confirmer le « dynamisme » d’un secteur, lorsque sa tête de gondole est le 37e album d’un héros créé en 1959 ? La liste des « locomotives » attendues en librairie n’est pas vraiment mieux lotie, puisque l’on n’y compte que sur les neuf autres titres évoqués, seuls deux (Les Cahiers d’Esther et Les Vieux fourneaux) ont moins de douze ans.
Ensuite, il ne s’agit là que de tirages, soit le reflet de l’ambition (que l’on suppose raisonnée) de l’éditeur — les ventes réelles s’inscrivant fatalement en-deçà. Si généralement ces « locomotives » réussissent à écouler de l’ordre de 50 % à 60 % de leur tirage annoncé en France à fin décembre, l’accident industriel reste toujours possible : on se souvient du treizième tome de Titeuf, sorti en 2012, qui avait enregistré des ventes à 230 000 exemplaires en France, sur un tirage annoncé à… un million d’exemplaires.

« Aujourd’hui, 8,4 millions de Français achètent de la BD, soit 15,5 % de la population âgée de plus de 10 ans, indique le rapport du SNE. Le secteur de la BD se situe au 3e rang de l’édition française (derrière la littérature générale et l’édition jeunesse) avec 14 % de parts de marché. »
Il est toujours bon, face à ce genre de données, de chercher à les mettre en perspective. Rappelons donc qu’en 2011, la grande enquête sur le lectorat de la bande dessinée (menée par la BPI et le DEPS auprès de 4 981 personnes et réalisée par TMO Régions) concluait que 32 % des français âgés de plus de 7 ans étaient lecteurs de bande dessinée ; et que seulement 59 % de ceux-ci avaient acheté de la bande dessinée au cours des douze mois précédents. Donc certes, « 8,4 millions de Français achètent de la BD », mais il serait bon de rappeler qu’ils sont près de 20 millions à en lire…
Par ailleurs, le rapport du SNE indique aussi (quand on le lit avec attention) que certes, le secteur de la bande dessinée a progressé en dix ans, passant de 12 % à 14 % de parts de marché au sein de l’édition. Mais on note que la littérature générale s’est bien maintenue (passant de 28 % à 29 %), et que c’est surtout la jeunesse qui enregistre la plus belle progression, passant de 15 % à 19 % ![1] De quoi relativiser à nouveau.

« L’étude du SNE montre également que l’acheteur de BD est relativement jeune (41 ans en moyenne contre 44 ans pour un acheteur de littérature générale), féminin (53 % des acheteurs de BD sont des femmes) et appartient plutôt aux catégories socio-professionnels supérieures. »
C’est ce passage qui fait titrer au Monde « La bande dessinée, un loisir très féminin » — venant confirmer implicitement l’idée d’une féminisation du lectorat. Sauf que comme toujours, le diable est dans les détails, et que l’on ne parle ici que d’acheteurs.[2] La nuance est de taille, puisque l’on peut résumer les données de l’étude publiée sur le sujet comme suit :
– une femme qui achète de la bande dessinée en librairie le fait dans 70 % des cas pour quelqu’un d’autre ;
– un homme qui achète de la bande dessinée en librairie le fait dans 65 % des cas pour lui-même.
Pour le reste, pas vraiment de surprise, puisque ce constat d’un public bande dessinée jeune et plutôt CSP+ est un invariant des études sur le lectorat de la bande dessinée depuis au moins 1994[3]

« Si la BD franco-belge (Astérix, Lucky Luke, Corto Maltese…) attire encore le plus grand nombre d’acheteurs (près de 7 millions), l’étude relève que l’achat de mangas (environ 5 millions d’acheteurs) se renforce régulièrement. »
Il faut noter combien ce type d’affirmation vient implicitement rappeler que cette étude avait été (en partie) réalisée pour les libraires… et qu’elle met donc en lumière une certaine réalité du marché. On va donc valoriser un « achat de mangas [qui] se renforce régulièrement »… mais passer sous silence les ventes en volume, qui ont enregistré une baisse de 7 % en dix ans.
Accessoirement, la formulation utilisée donne l’impression de considérer deux populations très distinctes, avec d’un côté les acheteurs de bande dessinée franco-belge, et de l’autre les amateurs de manga. Sauf que, souvenez-vous, il y a 8,4 millions d’acheteurs au total — ce qui signifie qu’un grand nombre d’acheteurs (3,6 millions, au minimum) sont « multi-genres ».

Dernier point enfin, qui concerne la méthodologie de cette étude, et qui m’encourage à faire preuve de circonspection quant à certains de ses résultats : ce choix de ne considérer le marché que par le prisme des acheteurs — jusqu’au profil du lectorat, exprimé en «  % Achats Volume ». Derrière cette formulation un rien cryptique, on peut deviner une forme de « bricolage » qui consisterait à recomposer une image du lectorat par le prisme exclusif des acheteurs. Or, dans le cadre d’un segment sur lequel le lecteur est rarement l’acheteur (puisque c’est l’une des grandes conclusions de l’étude), cela revient à ne pas prendre en compte l’importante population des lecteurs qui n’achètent pas eux-mêmes les bandes dessinées qu’ils lisent[4].

Même avec ces précautions d’usage, cette étude apporte nombre de données qui viennent souvent confirmer ou éclairer certaines des conclusions que j’avais pu esquisser dans ma dernière Numérologie. Il y aurait donc beaucoup à dire et à débattre — mais pour cela, encore faudrait-il que les journalistes réussissent à dépasser le discours (de moins en moins crédible) d’une « bande dessinée en plein essor. »

Notes

  1. Les perdants dans l’histoire étant les « sciences humaines et techniques  » (passant de 13 % à 10 %) et les « dictionnaires, encyclopédies et méthodes de langues » (passant de 4 % à 2 %).
  2. Et Les Echos, dans leur vidéo, font d’ailleurs la confusion en affirmant que « le lectorat de la BD est plutôt féminin (à 53 %) ».
  3. Cette année-là, le festival d’Angoulême avait commandé à l’IFOP une étude sur le lectorat de la bande dessinée. C’est à ma connaissance la première qui ait été conduite sur le sujet en France.
  4. … et mécaniquement, à entraîner une sur-représentation des responsables de l’acte d’achat, soit, si l’on force un rien de le train, les mères de famille.
Humeur de en octobre 2017
  • Les lecteurs ne sont forcément les acheteurs. Je souscris à cette affirmation. J’ai emprunté énormément de BD (européennes*, US, manga) à ma bibliothèque municipale, et maintenant à la bibliothèque du comité d’entreprise où je bosse (qui en a plus encore que la bibli municipale !) : je lis une BD (format européen) à chaque pause de midi et je ne suis pas le seul. Sans compter les emprunts.

    *Note : je préfère le terme « européenne », ie. format à peu près A4 cartonné (pour simplifier) à « franco-belge » (surtout pour Corto Maltesse, italien à la base). Là encore, simplifié, Mafalda venant d’Amérique du Sud, etc.