Vues Ephémères – Octobre 2006

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Durant le week-end du 16 Septembre, Delcourt fêtait ses vingt ans. Et, comme il se doit, l’éditeur proposait pour l’occasion «12 séries indispensables à prix compact en édition intégrale et limitée». Et là, il faudrait applaudir. Alors oui, mais non.
Déjà, il y a tromperie sur la marchandise — oh, pas aussi effroyable que ce qu’on avait pu voir pour les éditions spéciales d’un autre anniversaire, celui du Lombard, mais tromperie quand même. Intégrale ? Attendez, dans mon dictionnaire, «intégral» signifie «entier, qui n’éprouve aucune diminution» (Littré). Donc que faut-il penser de (au hasard) cette édition «intégrale» de Petit Vampire qui regroupe les tomes 1, 2, 4 et 6 ? Ou de cette édition «intégrale» toujours de De cape et de crocs qui n’inclut que les tomes 1 à 3 sur les sept que compte actuellement la série ? Intégrale, vous disiez ?
Oh, il faut reconnaître que les bouquins de l’«opération Delcourt» sont bien faits, petits formats compacts à un prix plutôt intéressant (entre 15 et 20€) — de quoi, peut-être, tenter des lecteurs que les volumes individuels à 13€ rebutaient jusqu’alors. Mais dans ce cas, pourquoi vouloir en faire absolument une «édition limitée» ? Pourquoi, si ce n’est pour décevoir par la suite ces nouveaux acheteurs ?
On serait de mauvaise foi, on pourrait y voir une volonté de créer à peu de frais du collector, de profiter de ces célébrations anniversaires auto-congratulatoires pour satisfaire une population de collectionneurs fétichistes…
Mais le bénéfice du doute n’est plus permis lorsque l’on fait un tour sur le site Delcourt, où dans la rubrique questions-réponses, on apprend[1] que les tirages sont de «3000 à 6000 ex selon les séries», que «Vous imaginez bien que si nous publions à l’avenir nos séries à ces prix, notre catalogue s’écroulera en très peu de temps !» (sic), et qu’enfin «C’est une collection événementielle et à vocation ponctuelle. C’est déjà pas mal non !» (re-sic)

Sans une volonté affirmée à long terme d’essayer de rendre la bande dessinée accessible au plus grand nombre (sur un plan économique, s’entend), ce n’est ici qu’une tentative molle, un coup d’éclat sans suite qui, finalement, joue la carte du gimmick et se limite à exploiter un fond déjà rentabilisé. Et encore, je ne parle même pas de la bande dessinée en bonus de Libération durant l’été, présentée comme un produit anecdotique, comme l’à-côté d’une opération promotionnelle. Hier les pin’s ou les porte-clés, aujourd’hui la bande dessinée ?
Aujourd’hui, il semble bien que l’argument prix soit le seul que considèrent les grands éditeurs pour essayer d’attirer de nouveaux lecteurs — cantonnant depuis des années la bande dessinée en tant que «media populaire» (et donc bas du front), ils ne peuvent pas décemment mettre en avant leur qualité culturelle. Et, focalisés sur cette approche de publications aux rabais, certains en viennent à oublier tout respect de l’œuvre, partant du principe que personne ne remarquera — d’où les massacres inadmissibles mais constatés sur le Macherot du Lombard, mais également à plusieurs reprises chez Casterman, que ce soit avec Julius Knipl ou avec les récentes ré-éditions de Corto Maltese.

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, les américains de Fantagraphics, Drawn & Quarterly et autres Andrew McMeel se lancent dans des projets dantesques de préservation de leur patrimoine en bande dessinée, des intégrales au travail de restauration admirable, servies dans des livrées superbes et à des prix non sacrifiés.[2] Elitistes, sans doute — mais avec des ventes tournant autour de 40,000 exemplaires par volume des Peanuts (et autour de 10,000 pour les Krazy & Ignatz), il faut croire qu’ils réussissent néanmoins à toucher et conquérir un large public…

Mais aussi, ailleurs dans le monde …

Epilogue de la relation houleuse entre Alan Moore et DC Comics, The Black Dossier (troisième volet de la League of Extraordinary Gentlemen), tout d’abord prévu pour le 25 Octobre 2006, a été repoussé à Janvier 2007 — Kevin O’Neill se hâtant lentement sur le projet. Il s’agit là de la dernière liaison du contrat liant Alan Moore à DC Comics, qui devrait ensuite rejoindre définitivement TopShelf.

Enfin, fin Août, Tokyopop lançait un pavé dans la mare. Suite au lancement de son nouveau site web, l’éditeur américain annonçait qu’un certain nombre de ses titres seraient désormais vendus exclusivement en ligne — et donc plus en magasin.
Deux semaines plus tard, Tokyopop revoyait sa copie devant l’indignations des fans et des retailers, et annulait l’exclusivité de Dragon Head, ainsi que de King City de Brandon Graham et Heaven ! ! de Seino Shiruzu. Le «tout online» n’est pas pour demain …

Les sorties d’Octobre 2006
Abe Shinichi – Un gentil garçonCornélius collection Pierre
Peggy Adam – LuchadorasAtrabile collection Bile Blanche
Ambre & David Vandermeulen – Faust6 pieds sous terre collection Blanche
Dupuy & Berberian – Carnets d’IstambulCornélius collection Blaise
Stéphane Blanquet – RaturesAlain Beaulet collection Les petits carnets n°1
Blexbolex – L’œil privéLes requins marteaux collection Inox
Puchol & Cazalé – Jean Monnet, bâtisseur d’EuropeL’an 2
Florence Dupré La Tour – Forever SummerMichel Lagarde
Touïs & Frydman – Sergent LaterreurL’Association hors collection
Kikuchi Hironori – Mademoiselle TakadaHumeurs collection Tumeur
Kondoh Akino – EikoLe Lézard Noir
Peter Kuper – Points de vues 2 – Cà et là
Simone Lia – Fluffy en SicileL’an 2
Mizuki Shigeru – 3 rue des mystèresCornélius collection Paul
Marion Mousse – From Outer Space 1 – 6 pieds sous terre collection Monotrème
Aude Picault – PapaL’Association collection Côtelette
Liz Prince – Tu m’aimeras encore si je fais pipi au lit ?Cà et là
Michel Rabagliati – Paul à la pècheLa Pastèque
Alex Robinson – Derniers rappelsRackham collection Morgan
Mathieu Sapin – Le journal de la jungle 2 – L’Association collection Mimolette
David Scrima – B.O. de mes joursEn Marge
Philippe Squarzoni – DolLes requins marteaux
Samuel Stento – Pourquoi pas ?Editions de la cerise
Olivier Texier – GroteskHumeurs collection Pudeur
Daniel Torres – Roco Vargas la ballade de Dry MartiniNorma
David Turgeon – La muse récursive 1 – Fichtre
Christian Zeimert – Une odeur d’Art CadavériqueOrbis Pictus
Collectif – Je m’appelle Erik Satie comme tout le mondeL’Œuf
Revues :
Collectif – Canicola #3Canicola
Collectif – NSLM #13Sinsento

Le chiffre du mois : $4049.99
$4049.99 très exactement : c’est le prix qu’un heureux lecteur était prêt à payer pour figurer dans un prochain livre de Chris Ware — privilège mis aux enchères dans le cadre du First Amendment Project destiné à lever des fonds afin de protéger la liberté d’expression aux USA.

Notes

  1. Toutes les citations qui suivent sont le fait de Delcourt eux-mêmes.
  2. J’évoque ces initiatives en particulier, parce qu’elles se retrouvent de plus en plus souvent traduites et récupérées par les mêmes grands éditeurs franco-belges qui dédaignent leur propre fonds — une manière sans doute de se racheter une bonne conduite culturelle.
    Surtout, qu’on ne lise pas dans ce choix principalement rhétorique une quelconque volonté de ma part de passer sous silence le travail de patrimoine effectué (souvent discrètement) par «nos» éditeurs alternatifs, de l’Association à Cornélius en passant par 6 pieds sous terre, entre autres.
Humeur de en octobre 2006

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