Vues (revues)

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Une fois n’est pas coutume, je voudrais revenir sur le sujet que j’ai abordé lors de mon dernier Vues Éphémères, à savoir la deuxième campagne de financement collaboratif de Laurel, lancée le 6 mars dernier. En effet, à la lumière des divers échanges que j’ai pu avoir suite à la publication de ce texte (sur Twitter, dans les commentaires, mais également de visu avec certains qui se reconnaîtront), il me semblait utile de préciser ce que je cherchais à exprimer (maladroitement, peut-être), voire de prolonger ici quelques-unes des réflexions que j’avais esquissées.

Tout d’abord, les deux campagnes de Comme convenu (tome 1 et 2) se proposent comme de fabuleux cas d’analyse pour l’auto-édition. En effet, les pages Ulule de ces deux projets sont riches en chiffres, permettant de décortiquer en détail la répartition des contributions et des ventes, le tout dans le cadre d’un budget global ouvertement affiché[1]. Ainsi, je voudrais rajouter quelques observations à celles que j’avais déjà faites dans mon premier texte (à savoir : l’option numérique largement délaissée au profit du papier, le poids de la diffusion comparable à ce qui se passe dans le circuit traditionnel, et la meilleure rémunération de l’auteur).
Premier point : si l’on considère l’ensemble des deux campagnes à date[2], on remarque que les ventes cumulées du tome 2 ne représentent que 70 % des ventes du tome 1[3]… soit un taux d’attrition qui est absolument comparable aux dynamiques de séries sur le marché traditionnel[4].
Deuxième point : à une semaine de la fin de la seconde campagne, et bien que celle-ci ait dépassé la somme levée par la première, on lui compte toujours moins de contributeurs (7382 contre 7962). Plus encore, si l’on prend en compte le fait que plus de 2300 contributeurs ont opté pour l’une des formules « histoire complète » (tome 1 + tome 2), on peut s’interroger sur la part des contributeurs de la première campagne qui se seraient montrés fidèles en revenant investir dans la seconde… en supposant que ce sont ceux qui ont acheté le seul tome 2 (ayant déjà le tome 1), ils seraient autour de 5000, soit tout juste 63 %.
Ces deux points méritent que l’on s’y attarde, dans le sens où l’on aurait pu penser (a priori) que ce genre d’opération attirerait principalement des lecteurs d’ores et déjà acquis à la cause de Laurel, et donc aussi impliqués que fidèles. C’est sans doute en partie le cas — il n’y a qu’à voir la rapidité avec laquelle les premiers paliers de financement ont été atteints, pour les deux campagnes. Cependant, les chiffres que je viens d’évoquer soulignent combien une telle opération implique au final une part conséquente de contributeurs plus volages, dont l’explication est probablement à chercher du côté de la couverture médiatique dont ont fait l’objet les deux campagnes, ou plus largement dans les dynamiques inhérentes à ce type de financement.
Pour Laurel, l’enseignement de ces deux campagnes pourrait donc être celui-ci : elle peut s’appuyer sur une base d’environ 5000 fans, qui sont prêt à la soutenir dans ce type de projet — venant prouver, une fois de plus, le bien-fondé de la fameuse « Theory of 1000 true fans«  de Kevin Kelly, énoncée en 2008.

Par ailleurs, on m’a beaucoup reproché de critiquer (ouvertement ou implicitement) la réussite de Laurel, et de faire preuve d’une sorte de réflexe pavlovien que certains ont résumé par : « elle ose gagner de l’argent grâce à sa communauté, c’est sale ». L’éditorial étant un exercice souvent réalisé sur le ton de l’ironie, il tient à peu de choses (rédaction maladroite ou lecture trop rapide) que le message soit mal interprété. Et, au risque de rajouter de l’huile sur le feu, je vais donc essayer de préciser ma pensée.
Quand bien même le travail de Laurel ne résonne pas particulièrement avec mes propres intérêts en matière de bande dessinée, je n’ai rien à redire au succès de ces deux campagnes de financement participatif. Voilà une auteure qui décide de s’auto-éditer, et qui y arrive bien — tant mieux pour elle. J’avais d’ailleurs ironisé sur la manière dont les médias avaient commenté l’envol de la première campagne, tous voyant dans l’intérêt subit des éditeurs un couronnement… alors qu’il s’agissait au contraire d’une revanche[5].

En réalité, le seul aspect qui me dérange dans l’histoire concerne la tonalité des messages envoyés par Laurel à ses fans. J’en prends pour exemple le bilan de la première campagne que l’auteure dressait sur son blog : « Ce qui reste (en brut) : Après retranchement de 35 % de taxes, il me restait bien plus que ce que j’aurais gagné avec un éditeur classique ! :D Grâce à cette campagne, j’ai pu m’offrir un super appareil photo, j’en rêvais depuis plus de quinze ans, je l’utilise tout le temps, je suis ravie. :D Le livre a représenté 18 mois de travail, ça fait un très bon tarif horaire quand on fait la moyenne. :) »
Interrogée ces derniers jours par le site Numérama, le discours se montrait sensiblement différent : « Sans le succès sur Ulule, nous aurions dû rentrer en France, très endettés. Outre l’aspect financier, la production du livre nous a également permis de justifier une activité aux États-Unis, nécessaire pour rester sur le territoire. » Ou d’un côté, une communication en mode « connivence kawaii », dominée par les émotions positives et rythmée par les smileys et les petits cœurs ; de l’autre, un témoignage plus sobre et factuel (dont, il est vrai, on peut se demander dans quelle mesure il a été « normalisé » par la retranscription de la journaliste).
Devant ce qui m’apparaît comme une réticence à dire vraiment les choses face à sa communauté, il y a quelque chose qui m’échappe — d’autant plus lorsque l’on considère que le récit de Comme Convenu ne se montre pas particulièrement timide pour évoquer les difficultés financières du couple. Tout se passe comme si le dévoilement des galères de Laurel-le-personnage-d’inspiration-autobiographique dans le livre ne saurait atteindre Laurel-l’auteure-échangeant-avec-sa-communauté, mais deviendrait tout-à-fait acceptable pour Laurel-l’auteure-interrogée-par-la-presse. Sur Twitter, voici comment on m’a expliqué la chose : « C’est un rapport émergent au public, certes construit via le numérique autour d’une fiction de spontanéité & proximité… » Et de fait, il faut reconnaître que Laurel et sa communauté sont au diapason — partageant (peut-être sans en être dupe) ce positivisme bienveillant.

On l’aura compris, face à cette relation particulière, je n’arrive pas à me départir d’une impression de fausseté, à n’y voir principalement qu’une sorte de « positionnement marketing » soigneusement étudié (et donc assez éloigné de la communion affichée par ailleurs). Quelle que soit la raison que l’on retiendra pour expliquer ma perception (cynisme exacerbé, détestation des chatons à grands yeux, ou plus simplement encroûtement carabiné face à un monde qui évolue), il demeure qu’avec moi, la sauce ne prend pas.

Notes

  1. Il faut d’ailleurs souligner combien les sommes ainsi recueillies sont difficiles à évaluer dans le cadre de l’économie du livre, puisque l’équation ne nous est pratiquement jamais proposée en ces termes. Ainsi, les revenus dégagés par la commercialisation d’un livre sont toujours répartis entre les différents acteurs de la chaîne, et le plus souvent évoqués sous la forme de pourcentages. Dans le cas qui nous intéresse, c’est finalement le chiffres des ventes (8332 exemplaires pour le premier tome durant la première campagne) qui représente l’indicateur le plus fiable par rapport à nos habitudes, et qui ramène l’ensemble à des dimensions plus acceptables.
  2. Bilan établi le jeudi 30 mars, à 13h.
  3. En prenant en compte les différentes options disponibles, depuis le volume simple jusqu’aux versions « histoire complète prestige », on arrive à un total cumulé de 10687 exemplaires pour le tome 1, contre 7527 pour le tome 2.
  4. Je renvoie le lecteur curieux à la Numérologie 2014, dernière en date, qui analyse en profondeur ces éléments.
  5. En effet, Laurel s’était lancée dans l’aventure de l’auto-édition après qu’un grand éditeur lui ait proposé à peine 8000€ pour l’ensemble du récit de 500 pages… Soit moins d’un dixième de ce que l’auteure a pu percevoir, une fois l’ensemble des frais déduits, pour la seule première campagne de financement.
Humeur de en avril 2017

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