Le Rire de Tintin de Thierry Groensteen
En français Publié chez Editions Moulinsart
Chroniqué par Loleck en mai 2006
Mieulx est de ris que de larmes escripre...

Le travail de Thierry Groensteen consiste depuis plus de vingt ans à pratiquer (comme critique, rédacteur en chef, muséologue, ou commissaire d’exposition) puis à théoriser (comme auteur) la bande dessinée. A ce titre, son Système de la Bande Dessinée (Paris, PUF, 1999) [1] constitue un sommet théorique, inventoriant scrupuleusement les éléments formels de l’analyse de bande dessinée pour en analyser ensuite les règles d’articulation, tout en s’expliquant minutieusement avec ses confrères dans ce domaine (Benoît Peeters, Thierry Smolderen, Harry Morgan, etc.). La constitution des principes théoriques, telle qu’elle est menée dans le Système, doit permettre de fournir à la critique ou plus généralement à l’étude une « boîte à outils conceptuelle » [2].

Cette boîte à outils fonctionne à deux niveaux (au moins) : d’une part, elle permet de mener des réflexions d’ensemble à partir d’une thématique, dont l’élaboration formelle relève des principes du Système : c’est le cas de Lignes de vie. [3] D’autre part, elle doit également pouvoir structurer des études de cas, mais plus discrètement, et sans que le lecteur ne s’en rende nécessairement compte : c’est le cas du dernier livre de Groensteen, Le rire de Tintin.
Sous-titré « essai sur le comique hergéen », le Rire de Tintin est un exercice critique à haut risque, pour deux raisons. Primo, il s’agit de publier un livre sur Hergé dans une collection qui s’est donné pour objectif explicite de bâtir un mausolée à la gloire du héros, [4] ce qui enferme d’emblée l’exercice critique dans des limites étroites. Secundo, il s’agit de pratiquer l’analyse de la bande dessinée dans ce qu’elle a de plus ingrat : le plan descriptif.

Or, précisément parce qu’il est théoriquement armé, l’exercice auquel se livre Groensteen est réussi. Le risque de la paraphrase est constamment tenu en échec par la structuration de l’analyse, et par la scrupuleuse inscription de l’étude dans une époque de l’histoire du medium. De ce point de vue la science de Groensteen est son principal atout : examinant les liens entre l’humour d’Hergé et celui de Christophe, de Saint-Ogan ou de Cham, construisant des analogies entre les figures animées par ces derniers et les types de personnages que crée Hergé (Haddock, les Dupondt, etc.), l’auteur rend son propos instructif et suggestif. Même si les analyses de détail ne peuvent éviter l’exercice de l’illustration (paradoxe qui veut que pour rendre compte de la narration graphique ou du mouvement d’ensemble d’une œuvre, on formule des analyses en les faisant suivre ou précéder d’exemples sous formes de renvois-descriptions à des passages précis de l’œuvre, laquelle se trouve ainsi à la fois maladroitement mimée par le discours et surtout artificiellement dépecée et quasi philatélisée).
Sans échapper à cet écueil — mais on ne peut pas, par principe, y échapper — Groensteen parvient, en ordonnant ses chapitres selon des approches thématiques et techniques claires, à mettre en évidence des principes formels à l’œuvre chez Hergé (autour du comique verbal ou du comique physionomiste, par exemple, ou autour de la figure des Dupondt). En éclairant ses principes par une culture de l’époque et du milieu qui excède largement la bande dessinée, l’auteur parvient donc, chose rare dans ce genre de livre, à montrer des choses réellement intéressantes du point de vue d’un lecteur possible ; autrement dit, à atteindre des visions de l’œuvre qui donnent envie d’en relire certains opus.

Bien sûr, l’équilibre est difficile : il faut concilier l’ambition théorique avec les nécessités formelles de la collection ; cela implique, comme je l’ai dit, de sacrifier à l’illustration, mais aussi d’adopter un registre rhétorique et théorique d’assez basse intensité (ce n’est pas péjoratif : ça signifie juste que la densité théorique est minorée au profit d’une petite dose de fétichisme facile, qui constitue le déclencheur d’achat réel de ce type de bouquin). [5]
Le rire de Tintin, de ce point de vue, constitue donc réellement une bonne surprise : j’aurais parié qu’un tel livre, et dans une telle collection, me tomberait des mains en dix minutes. Perdu : c’est un exercice de style réussi qui se lit avec plaisir : or tous ceux qui considèrent que le plaisir de la critique ne sert qu’à prolonger le plaisir de la lecture en utilisant le gros bout de pâte à modeler qu’on a entre les oreilles sont les bienvenus dans ma bibliothèque. [6]

[1] Les Presses Universitaires de France annoncent un retirage prochain de l’ouvrage (déjà traduit en tchèque, et bientôt en anglais US), ce qui est en soi une bonne nouvelle, étant donné l’actuelle frilosité éditoriale des PUF.

[2] Comme le dit l’auteur lui-même dans un entretien consacré à son livre dans 9e Art en 2000

[3] Thierry Groensteen, Lignes de vie. Le visage dessiné, Mosquito, 2003

[4] Ca ne surprendra personne : on trouve parmi les quatre auteurs publiés dans cette collection deux professionnels de la théorie de la bande dessinée, Groensteen et Fresnault-Desruelles, et deux philosophes, Serres et Apostolidès. La fascination des philosophes pour Tintin est une source perpétuelle d’émerveillement personnel. Je renvoie à l’article de Didou pour massacrer gaiment ce qui s’est fait de plus indigne dans le genre, et j’en profite pour présenter les excuses de la profession pour ces errements

[5] Si quelqu’un dans l’assistance est prêt à me convaincre que plus de 10% des acheteurs cherchent dans ce livre une analyse théorique pointue, qu’il se lève maintenant ou se taise à jamais

[6] En plus mon exemplaire est dédicacé ! Ah merdre... Moi qui suis sergent-chef dans la milice anti-fétichiste, je vais devoir procéder à ma propre arrestation. Je vous laisse.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
SITES OFFICIELS
AVEC LES MÊMES AUTEURS
Barbarella et cie. Astérix de Thierry Groensteen
Maestro de Thierry Groensteen & Caran d’Ache
La Bande Dessinée mode d’emploi de Thierry Groensteen
BRÈVES
Illuminations
5 mai 2008
Figure emblématique du New Yorker (auquel il collabora pendant presque soixante ans), Saul Steinberg est un génie déterminant de l’illustration et du dessin. Evénement rarissime, la rétrospective itinérante Saul Steinberg : Illuminations prend résidence du 6 Mai au 27 Juillet dans les murs de la fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris. L’occasion de (re)découvrir toute l’étendue d’un talent multiforme.
Périscopages 2008
22 avril 2008
L’édition 2008 de Périscopages (« septièmes rencontres de la bande dessinée d’auteur et de l’édition indépendante ») se tiendra à Rennes du 16 Mai au 8 Juin 2008. Invités de marque au programme, Benoît Jacques, Nylso, Alice Lorenzi, le collectif Misma et Vincent Fortemps qui auront tous droit à une exposition et des rencontres — ces dernières s’inscrivant dans le cadre des deuxièmes assises de la bande dessinée indépendante, entre le 4 et 7 Juin.
Comme tous les ans, l’ensemble des expositions et animations seront gratuites. Plus de renseignements sur le site de l’association.
Entre 4 planches
15 avril 2008
Montrée à plusieurs reprises dans des festivals prestigieux, la superproduction des Requins Marteaux Entre 4 planches est désormais visible sur Internet. Un récit doublé d’une fable sociale, tour à tour poignant, haletant et inquiétant dans les coulisses de l’industrie de la bande dessinée, un monde décidément sans pitié. Quand le septième art rencontre le neuvième, ou l’inverse.
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
Mon frère nocturne de Joanna Hellgren
Neko-me Kozô de Umezu Kazuo
Les Amis de François Ayroles
ARTICLES LES PLUS LUS
DERNIÈRES RÉACTIONS
Et puis, même sur des auteurs déjà connus, il n’en reste pas moins des œuvres incomplètes ou jamais (...)
D’autant que les noms que vous citez chez d’autres éditeurs (Eddie Campbell ( !), Tony Millionaire) ne (...)
Poisson Radieux sur Vues Ephémères - Mai 2008
D’accord. Cela dit, le fait que certains auteurs ou ouvrages "classiques" soient disponibles, accessibles, (...)