Alberto G.

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Lambé et Pierpont ne donnent à Alberto qu’une initiale, parce qu’ils veulent en montrer la cause et la persistance (initiale).
Le G est bien celui de Giacometti. Il s’agit bien, dans ce livre, de « la vie d’un des plus excellents peintres et sculpteurs », à la manière de Vasari, avec la même part de fiction et de fabuleux. Mais si Vasari ce garde d’affirmer l’aspect fictionnel de ses Vite, Pierpont et Lambé le mettent en avant.
Alberto G., artiste du XXième siècle, est le roman d’une obsession, d’une curiosité d’enfance et de la persistance des mythes emmêlés de Pygmalion et du démiurge, à l’aune de la psychologie.

Comme le Giotto vasarien, c’est dès l’enfance que le don apparaît. Tout est en place, Diego le frère d’Alberto pose et celui-ci se demande comment retranscrire la vie. Question et scène qui se répétera toute sa vie.

Lambé et Pierpont suivent bien les éléments biographiques évoqués par Giacometti lors d’entretiens ou dans ses écrits. Toute l’intelligence des auteurs est d’être en tangente à cette histoire officielle, de se contenter d’une lettre plutôt que du nom complet.
La trace la plus évidente de ce décalage, est le dessin de Lambé. Celui-ci se fait épure, là où Giacometti dessinateur accumulait les traits, comme des touches de glaise, à la manière d’un sculpteur. Lambé, par ses grandes cases vides, va même jusqu’à se rapprocher de peintres de monochromes comme Ryman, rendant ainsi magnifiquement « les paysages métaphysiques » (Jean Clair) de la Stampa et des Grisons, région initiale d’Alberto.

De tous les éléments biographiques connus, seuls sont écartés ceux témoignant de la période cubiste et surréaliste de Giacometti, entre son arrivée à Paris au début des années 20 à la rupture bien réelle consommée 15 ans plus tard. Les auteurs suivent l’opinion de l’artiste, qui voyait cette période de sa vie, féconde bien sûr, mais aussi « absurde » aux regards de ses obsessions profondes.

Paradoxalement c’est L’objet invisible, le titre d’une des sculptures les plus célèbres de sa période surréaliste, qui pourrait servir de sous-titre à ce livre. Alberto a modelé une tête qu’il emmène partout, n’ose montrer, montre, trouve insurpassable, puis insupportable, car en la reproduisant (ou plutôt en essayant), il lui devra son succès international tardif.
Cette tête lisse ne correspond pas au long travail de Giacometti, mais bien à celui d’Alberto G. le fictif.
Pour Giacometti elle aurait été un idéal, une idée platonicienne à atteindre, à mettre en vie chaque matin. Pour Alberto G. c’est une confrontation quotidienne, avec son passé, avec lui-même, qu’il cache, montre, re-cache et enterre pour qu’on la déterre d’un regard neuf.
Cette tête, qu’Alberto G. trouve si vivante, lui vient (l’autre paradoxe) de la mort de son ami Van M., vieux bibliothécaire, qui meurt devant lui lors d’un voyage vers l’Italie des excellents peintres, sculpteurs et architectes. C’est la tête morte de Van M. qui inspire cette sculpture si vivante. C’est la mort incarnée, imprégnée d’art qui s’offre à Alberto.
Dans ce chapitre, Lambé et Pierpont synthétisent la mort de Van M. [1] , avec un épisode datant de la même époque, où Giacometti, alors à Rome, déclarait : « Il m’était devenu tout à fait impossible de rendre la forme générale d’une tête… Au départ, j’ai jeté la tête dans le seau à ordures» [2] . Sensation qui durera quelques mois, et le marquera profondément.
Cet épisode d’acte créatif impossible à rendre, de cette éternelle insatisfaction par la suite toujours manifestée, ont forgé la légende Giacomettienne, et réduit son univers à quelques modèles, objets (les fameuses pommes) et aux magnifiques murs brouillons de son atelier d’ermite. Lambé et Pierpont ajoute à la légende la psychologie, et initialise Alberto, personnage mettant sa vie dans son œuvre, à défaut d’en mettre davantage (tout au plus quelques détails).
Mais plus que l’idée de la mort, de la création impossible, c’est peut être l’autonomie de l’art trouvant ses fondements dans la pulsion initiale, dans l’étonnement de l’enfance, qui intéresse les deux auteurs. L’album commence réellement par la scène avec Diego modèle, et trouve sa fin (intitulée « Genèse ») avec la redécouverte par un groupe d’enfants, de la fameuse tête, des années après la mort d’Alberto G. et après que celui-ci l’ait enterrée.

Alberto G. est une histoire à mi-distance, subtile dans ses références, profonde dans ses émotions, et qui évoque parfois le travail que consacrent Bramanti et Smolderen à la vie de Winsor Mc Cay. Des livres qui ont en commun de raconter des vies historiques en se préoccupant avant tout de nuances pénétrantes, touchant cet essentiel indéfinissable à l’origine de l’acte créateur.

Notes

  1. Evénement important pour Giacometti puisqu’il déclarait : « Ma vie a bel et bien basculé ce jour là. Ce drame, plus j’y pense c’est à cause de lui que j’ai vécu dans le provisoire, que je n’ai cessé d’avoir horreur de toute possession. », in Giacometti, Juliet Charles, Paris, Hazan, 1985, p. 12.
  2. ibid., p.14
Site officiel de Le Seuil
Chroniqué par en février 2003

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