S.

de

En français, ce «S.» pourrait être celui des souvenirs, mais il est surtout celui d’un père, récemment parti et devenu présence spirituelle.
Gipi interroge cette nouvelle place, cette construction immatérielle entêtante qui remonte bien avant son enfance, pendant une guerre et la jeunesse de ses parents.
S. est peut-être le premier roman familial[1] en bande dessinée. Ici pas de souvenirs linéaires, d’un point «N» comme naissance à un point «M» comme mort, mais bien plutôt ce qui fonde une famille, c’est-à-dire les souvenirs et l’expérience partagée, dite et redite, devenus mythes pour ceux qui la composent.

Il y eut un bombardement américain en août 1943 sur le village natal, familial, la désertion de jeunes allemands, la violence d’une guerre, des armes et autres objets associés qui viendront contrepointer les mots d’un père et les circonstances ultérieures.
Que tout cela soit le point de vue de ceux qui parlent le plus ou de ceux que font le plus peur, le plus rire aussi, en parlant et en les faisant parler, tout cela n’a finalement que peu d’importance (on pourra en sourire plus tard).

Le plus dur est de vivre avec ce qui fut et de ne pas le laisser contaminer ce qui est. Et à cela, S. fut certainement le héros légitime de son fils et de sa famille.
C’est avec ça, de ce passé de plus en plus imaginaire que tous vivront et c’est avec ça que certains grandiront, interrogeant leur héros d’oncle et de père, leur faisant répéter cette histoire dans l’Histoire où tout finissait bien puisqu’ils étaient tous là, ensemble et au présent. La preuve, Gipi s’en souvient.

Même face à la guerre, face à la violence, une vie ne se fait que de petites aventures jamais à la hauteur de son imaginaire propre. Ce sont des coups donc, que l’on encaisse par les facultés salvatrices de l’oubli et les petits mensonges du dire, de la reconstitution par la parole, pour le dire, le partager dans l’émotion, séduire l’autre malgré tout.

S. était tout cela et Gipi, le fils, veut mettre ses images sur ces souvenirs. En voulant le dire à sa manière, c’est leur dimension mythique qui éclate. Ils arrivent et repartent aussitôt, se révèlent les refrains de sa vie parmi ses penchants, ses amitiés et ses ivresses.
Gipi offre alors de belles pages dominées par le flash du souvenir que viendra préciser, quelques pages plus loin, une case ou une scène. Un beau puzzle narratif entretenu, cimenté par un sens du texte, de l’écriture, assez rare dans la bande dessinée, d’autant qu’il ne se fait pas au détriment des images.
L’auteur se souvient donc, mais avec la pudeur d’une initiale et la compréhension transformée en force, de la faiblesse des mots, des images et de la singularité d’une vie. Et si tout cela n’est qu’imagination cela tient autant du père que du fils — et c’est certainement le plus beau de liens filiaux.

Notes

  1. Au sens que donne la psychanalyse à cette expression.
Site officiel de Gipi
Chroniqué par en décembre 2006

Les plus lus

Les plus commentés