Au recommencement,

de

L’étrange univers que construit Thomas Gosselin à chaque nouveau livre[1] se révèle à chaque fois de plus en plus incontournable. Depuis le remarqué L’humanité moins un la recette n’a pas tant changé. Le «thème» est bien sûr différent, mais l’on retrouve avec plaisir un auteur déjà très cohérent qui n’a de cesse de creuser les pistes qu’il a ouvertes. Oui, certains dessins font encore parfois penser à Vanoli, ou plus largement aux peintres expressionnistes. Mais c’est tout de même un dessin moins marqué qu’auparavant et — surtout — diablement efficace.

Ce qui est saisissant dans tous les livres de Gosselin, c’est qu’autour d’un questionnement toujours profond, il va construire une intrigue conduite sans lourdeur via une narration maîtrisée à la lettre. L’humanité moins un portait sur l’action juste, Au recommencent, pose la question du temps et du renouvellement des espaces, des êtres et des choses. Particulièrement de ceux qui, dans ce renouvellement nécessaire, devront cesser d’être.
Attention, ce n’est pas un livre sur l’exclusion ou autre, mais bien l’histoire de ces personnes réfléchies qui se perdent dans un monde allant trop vite pour elles, et changeant sans leur laisser le temps de suivre. Un monde qui, pourtant, a un jour été à leur portée. Cela peut paraître un bien grand thème et l’on sent déjà poindre la lourdeur du traitement — et bien non. Par son écriture si personnelle, faite d’étonnant chassés-croisés et d’interrogations perpétuelles, souvent sans réponses, Thomas Gosselin réussit à créer une œuvre assez légère, pourtant forte d’une puissance évocatrice hors du commun.

L’histoire donc, est celle d’un nouveau départ, d’une famille qui déménage. Cette famille c’est Machine, personnage principal au nom détonnant ; Abel, son conjoint — qui aime à répéter, comme une lubie touchante, que son visage «C’est l’univers» et de partir dans des foisonnants développements ; et leur fils Joseph. Ce nouveau départ vers l’extérieur les entraîne dans un immeuble de banlieue, l’ambiance est lourde dans cette nouvelle ville et les voisins déménagent eux, pour aller dans l’autre sens. De toute manière Machine le répète, eux-même ne sont ici que provisoirement, avant de s’installer définitivement à la campagne, mais il fallait retrouver un environnement sain et fuir le fou qui scotche des mots effrayants à sa porte.
Mais il n’y a pas que ce déménagement initial, tout le livre est un perpétuel mouvement : nouvel immeuble, nouveau travail, un nouveau collègue qu’elle doit — à peine arrivée — former, un calendrier qui se dévide à une vitesse folle en égrenant des paroles bibliques factices, un monde d’objets que l’enfant magicien transforme au gré de sa baguette… Et en parallèle, un train nous ouvre ses méandres sans que l’on ne sache trop pourquoi.

Machine, déphasée, traîne dans ce décor de façon quasi-mécanique, un décor trop rapide et qui la rend malade. Le séquençage minutieux fait merveille, Gosselin tourne autour de son sujet et ne l’attaque que rarement de front. Il crée toujours des développements annexes, qu’il intercale savamment tout en restant, malgré la réelle complexité de la composition (on peut avoir jusqu’à quatre histoires différentes en six cases, et voir des textes d’une séquence aller dans les autres et vice-versa) totalement limpide et lisible. Grâce à ce jeu continuel avec les potentialité du langage, l’auteur ose ainsi des mises en scènes inédites avec une dextérité qui force le respect. Ses dialogues, enfin, sont d’une rare inventivité, bien souvent à la fois drôle et riches en matière interprétative.

C’est donc une bande dessinée complète que nous livrent Thomas Gosselin et Atrabile. Cette nouveauté d’un auteur encore peu connu a bien sûr assez peu fait parler d’elle. C’est la triste réalité de l’édition d’aujourd’hui et, dans le cas présent, c’est vraiment regrettable. Il reste à espérer que, de livre en livre, Thomas Gosselin continue à construire une œuvre sensible et intelligente, une œuvre qui prouve que la bande dessinée est bien un langage où tout reste à explorer. En un mot : une œuvre qui, surtout dans le contexte actuel, est donc plus que nécessaire.

Notes

  1. Trois autres à ce jour : Salmigondis (Week-end Doux et malheureusement épuisé), L’humanité moins un (L’An deux, un chef d’œuvre, au bas mot) et Les héros avancent masqués (La Cinquième Couche, compilation d’histoires courtes aux thèmes variés, mais souvent brillamment réalisées). On a aussi pu le lire en compagnie de Guillaume Trouillard dans Clafoutis n°1 & 2, malheureusement l’excellente collaboration qui en a découlé n’aura probablement pas de suite…
Site officiel de Thomas Gosselin
Site officiel de Atrabile
Chroniqué par en mars 2009

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