Jonas

de

Traits et points résumeraient ces livres de Jonas,[1] jeune pêcheur à l’épuisette, instrument qui signifierait peut-être ici moins le filet,[2] qu’une petite fatigue dont la chronicité comme écrite, comme destinale, épuiserait toute vie linéaire.
Jonas rentre chez lui, semble collectionner les épuisettes qu’il dépose dans une pièce à côté de l’entrée. Consciencieux malgré tout, il arrose ses plantes, nourrit/change ses poissons d’aquarium, et dépoussière ses rideaux. Par la fenêtre oculiforme, il regarde un ciel semblant brumeux, opaque, aux lumières plates, puis se penche et s’endort sur sa collection d’étoiles de mer, aspirations symboliques d’une légèreté qu’il aura guettée dans le ciel avec sa lunette astronomique. Oui, c’est la vie de Jonas qui se dévoile dans les pages qui se tournent. Une vie élégante, confortable, mais monotone, ne semblant sans rien d’extraordinaire.

Quand Jonas s’endort, il le fait aussi sur une page qui ne se tourne plus mais se déplie. Et celle-ci, immense, dévoile le lieu de vie du jeune homme, une baleine, qui, en écorché, montre le plan de cet appartement que nous avions visité sans le savoir. Jonas, dont le patronyme biblique acquiert alors une évidence,[3] vit dans un gros ventre au sein de la mer. Il ne vit pas dans un poisson, il vit dans une baleine, dans un mammifère.

Beaucoup de féminin maternel dans ces lignes en boucles et ces traits rectilignes qui entourent le jeune homme. Jonas rêve-t-il déjà en cette ultime page du livre premier ? Qu’indiquent ces étoiles de mer/mère soudainement en pointillés ? Cette baleine déployée existe-elle ?
Peu importe, dans le second livre il rêve, c’est en titre. Et il voit une jeune fille avalée comme lui par la baleine, que les rideaux/fanons laisseraient passer jusqu’à lui. Une dualité qui ferait de la vie linéaire une succession de points qui se distingueraient tous par le plaisir à les vivre. La mer n’est plus opaque, contient d’autres poisons énormes, les plantes sont faites pour y grimper comme dans un arbre,[4] les poissons sont à libérer, et une étoile de mer peut servir de parure dans la coiffure tressée de la jeune fille. Ensemble, ils quittent la baleine par cette entrée qui est son bas-ventre de mammifère marin. Et ils nagent enfin, au milieu des poissons libres, dans une ultime page a déployer.

Juliette Binet quitte, elle, ici, ses couleurs estompées, retenues, pour les traits, les points, le dessin en noir et blanc, pour signifier l’onde marine, éviter son bleu d’évidence. Une appréhension subtile, témoignage de son grand talent, explorant autrement ce thème qui lui est cher, celui qui détermine la rencontre avec l’altérité, en fait le pivot d’un changement de vie au nom de l’amour. Avec Jonas, c’est l’envie d’autonomie qui s’ajoute à ces précédentes histoires. Quitter le ventre, la vie amniotique. Jonas a un nom de prophète, mais qui ne promettrait plus le châtiment sur Ninive au nom de Dieu, mais celui d’une belle vie au nom de celle-ci, si elle sait ou se laisse accorder à l’autre.[5]

Notes

  1. Jonas est un coffret composé de deux livres : La vie de Jonas, et Le rêve de Jonas. La couverture du premier est faite d’une succession irrégulière de lignes horizontales, et celle du second d’une multitude de points se densifiant autour du cadre du titre.
  2. Jeu de mot enfantin faisant d’épuisette un «petit épuisement».
  3. Notons que la Bible est un livre de plusieurs livres, comme ce livre.
  4. Une généalogie.
  5. Notons pour finir que Jonas est le prophète d’une prophétie qui ne s’est pas réalisée, car les habitants de Ninive ont su changer et plaire à Dieu. Comme en écho, cette histoire ne montre qu’un rêve, un possible, un conditionnel, qui ne se réalisera que si l’on sait changer, en comprendre la nécessité.
Site officiel de Juliette Binet
Site officiel de Gallimard Jeunesse
Chroniqué par en décembre 2009

Les plus lus

Les plus commentés